Avocats: Dans l’attente d’un dialogue 

Le 18 juin, la mobilisation nationale des avocats a constitué un temps fort chargé en paroles engagées et images fortes. Alignés sur le parvis du palais de justice de Tunis, solennels dans leur robe noire et entourant le bâtonnier, des centaines d’avocats étaient au rendez-vous. Les uns portaient des pancartes, d’autres donnaient de la voix et tous exprimaient, unanimes dans leur diversité, un appel national et professionnel pour une justice efficace et équitable.

Par Hatem Bourial

La mobilisation nationale des avocats a culminé avec le discours du bâtonnier Boubaker Bethebet,  s’adressant aussi bien aux centaines d’avocats présents qu’à l’opinion publique qui, depuis des mois, observe le mouvement de protestation graduel ayant abouti à cette grève générale nationale. À la fois ferme et conciliant, le bâtonnier a renouvelé l’appel au dialogue avec le ministère de la Justice et le pouvoir exécutif. Tout en reformulant les revendications des avocats, Boubaker Bethebet a souligné qu’elles allaient dans le sens d’une réforme devenue nécessaire et aussi de « la souveraineté de la loi «. Qualifiant la démarche des avocats de « patiente et légitime «, il a également affirmé la nécessité d’une justice indépendante et équitable. Interrompu à plusieurs reprises par des slogans qui amplifiaient sa prise de parole, le bâtonnier a délivré un message sans équivoque pour que soit instauré un dialogue positif entre les avocats et le ministère de la Justice.

Car c’est bien à ce niveau que le bât blesse puisque depuis plus de cinq mois, le corps des avocats attend que le ministère de la Justice sorte de son silence et entende ses revendications professionnelles.

Plaidoyers en faveur d’une justice indépendante et équitable 

La grève générale nationale du 18 juin a connu un succès indéniable avec une participation spectaculaire des avocats et l’unanimité au sein de leurs rangs quelles que soient les couleurs politiques. D’ailleurs, dans son discours, le bâtonnier a déclaré que l’Ordre national des avocats de Tunisie « respectait toutes les idées et toutes les forces vives « et qu’il  suffisait de « prendre connaissance de la composition du Conseil de l’Ordre pour se rendre compte de la diversité politique et de l’unité dans la revendication professionnelle «. Ces mots forts constataient d’abord une unanimité palpable dans la mobilisation. Ensuite, ils permettent aux avocats de légitimer leur unité dans la revendication professionnelle et la défense du droit, des libertés et de la justice.

Ce sont ces éléments conjugués qui permettent d’affirmer que cette mobilisation a été couronnée de succès à plusieurs niveaux. En effet, elle a en premier lieu permis d’afficher la solidarité des avocats. Elle a ensuite permis de réitérer l’appel au dialogue en direction des pouvoirs publics. Elle a permis de même de prendre à témoin l’opinion publique en révélant l’éventail des difficultés auxquelles sont confrontés les avocats dans l’ensemble des tribunaux du pays, parfois vétustes et souvent ne disposant pas de personnel suffisant.

Au-delà, le Conseil de l’Ordre des avocats a clairement confirmé sa dimension nationale et sa disposition à mettre en œuvre un programme de réformes professionnelles qui soit défini en concertation avec le pouvoir exécutif. Enfin, cette grève générale nationale du 18 juin a agi comme un révélateur des difficultés au quotidien auxquelles sont confrontés les avocats qui ne délaissent pas pour autant leur plaidoyer en faveur d’une justice efficace, sereine et équitable. La mobilisation des avocats, la compréhension du sens de ce mouvement par l’opinion et le fait qu’il n’y ait eu aucun débordement sont également à inscrire au bilan positif de cette journée du 18 juin et des étapes qui l’ont précédée.

De fait, les avocats ont apporté une double démonstration qui concerne la démocratie interne au sein de l’Ordre national et la capacité à mobiliser graduellement. Dans cette optique, la prise de décision collégiale a constitué une régle incontournable qui met en lumière les synthèses et arbitrages internes. De la sorte, depuis le mémorandum adressé aux autorités en janvier dernier, les mouvements se sont poursuivis, ont gagné en intensité et démontré leur persévérance malgré le mutisme des pouvoirs publics et des campagnes hostiles enclenchées sur les réseaux sociaux par des groupes aussi bruyants que difficiles à cerner. L’Ordre national des avocats de Tunisie a fait preuve de méthode, privilégiant la patience et le pragmatisme, épuisant les recours avant d’appeler à la grève tout en laissant plus d’un mois aux autorités pour rétablir le dialogue. À aucun moment, les pressions n’ont généré de tension, soulignant nettement que la démarche suivie n’avait pour but objectif que l’instauration d’un dialogue et par conséquent, des progrès consensuels pour sortir d’une situation professionnelle qui, en toute logique, nécessite des réformes.

La cohésion des robes noires 

Cela nous mène à une série d’observations sur les résultats de cette mobilisation du 18 juin. Comment évaluer la nature de ces résultats et leur impact ? Comment parvenir à un dialogue effectif entre avocats et pouvoirs publics ? Comment en outre mener à bien une réforme pour le moment abordée en rangs séparés ?

  1. La cohésion des robes noires. Le premier enseignement de la récente grève générale nationale réside dans la capacité des avocats à mobiliser ainsi que dans la discipline et la cohésion dont ils ont fait preuve. Depuis le mois de janvier avec une accélération depuis mai dernier, toutes les mobilisations ont eu lieu de manière harmonieuse et d’ailleurs, ont consolidé l’image de marque et de rigueur des avocats dans leur ensemble.
  2. Vers la reprise du dialogue. La main tendue des avocats est toujours à l’ordre du jour car après un premier bilan de la grève générale nationale, les procédures à suivre en vue d’être entendus par les pouvoirs publics seront étudiées et adoptées. Pour l’instant, alors que des voix appellent à une marche de protestation, le Conseil de l’Ordre des avocats de Tunisie attend un retour positif de la part des autorités. En tout état de cause, l’assemblée générale annuelle des avocats devrait avoir lieu samedi 11 juillet et pourrait faire connaître les conditions de reprise du dialogue au cas où les angles seraient arrondis d’ici là. Dans le cas où le mutisme officiel continuerait de prévaloir, les avocats pourraient dessiner d’autres démarches allant toujours dans le même sens d’un dialogue.
  3. Informer l’opinion publique. Si le mouvement du 18 juin a permis à l’opinion de mieux comprendre les postures, les enjeux et les soubassements de la crise actuelle, l’attente est désormais grande de mieux saisir les difficultés connues par les avocats ou encore les défaillances techniques des tribunaux. Le public a également constaté que le corps des avocats ne parvenait pas à se faire entendre par les autorités. À plusieurs reprises, la ministre de la Justice a d’ailleurs été désignée par des avocats qui réclamaient sa démission. D’où une question récurrente qui reste sans réponse : pourquoi ce mutisme et ce refus du dialogue ?
  4. Une réponse indirecte des autorités. Un scénario reste possible et pourrait intervenir dans les jours qui viennent. Le ministère de la Justice pourrait initier quelques pas en direction des avocats mais sans formaliser de contact. Ainsi, certaines nominations pourraient pourvoir des postes aujourd’hui vacants dans les tribunaux. De même, il existe toujours des possibilités de recrutement dans le corps des greffiers et d’autres structures. Toutefois, il resterait incompréhensible que le ministère de la Justice ne mette pas en place un mécanisme de dialogue pour sortir du blocage.

Quelles convergences pour une sortie de crise ?

Toute la situation actuelle est tributaire de quelques gestes dans la bonne direction. Les pouvoirs publics pourraient tendre la main aux avocats et identifier les outils institutionnels à même de permettre une sortie de crise et le début d’un dialogue qui in fine, serait la seule voie passante vers le progrès.

Les prochaines semaines verront-t-elles poindre une convergence ? Nul n’a intérêt à ce que la crise perdure alors que le Conseil de l’Ordre des avocats de Tunisie a clairement fait part de sa disposition à dialoguer de manière constructive. Est-ce simplement une question de temps ? Les réactions du ministère de la Justice et la prochaine assemblée générale des avocats nous le diront.

L’Ordre national des avocats de Tunisie en 2026

Quatorze avocates et avocats ont été élus membres du Conseil de l’Ordre national des avocats de Tunisie (ONAT) en septembre 2025.

La composition du Conseil de l’Ordre national des avocats de Tunisie se présente comme suit :

Laâroussi Zguir, Lobna Mejri, Naziha Souid, Saida Akremi, Adel Messaoudi, Imed Hermassi, Chaouki Halfaoui, Mounir Ben Smida, Lotfi Arbi, Chiheb Bali, Béchir Troudi, Hichem Mammi, Nédhir Ben Yedder et Mohamed Felah.

Boubaker Bethabet a été élu nouveau bâtonnier pour la période 2025-2028. Il est ainsi devenu le vingt-troisième bâtonnier de l’Ordre national des avocats de la Tunisie (ONAT), depuis 1958.

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