Baisse du niveau scolaire : Penser l’école autrement

Les résultats de l’enquête internationale PISA 2025 (Programme international pour le suivi des acquis des élèves), révèlent une baisse préoccupante des performances scolaires dans de nombreux pays. Les résultats en mathématiques et en compréhension de l’écrit reculent nettement. Les moyennes des pays de l’Organisation de coopération et de développement (OCDE) atteignent leurs plus bas niveaux, tandis que les pays asiatiques affichent de bons résultats.
Et la Tunisie dans tout cela ? Notre pays n’a plus participé à cette enquête depuis 2015, qui avait déjà donné des résultats médiocres.
Enquête sur un phénomène alarmant pour l’avenir de notre pays…

 

 

En croisant les données de l’UNICEF, de la Banque mondiale, de l’OCDE et des analyses récentes sur l’école tunisienne, la baisse du niveau scolaire en Tunisie semble avoir de nombreuses causes. C’est un cumul de problèmes structurels, pédagogiques, sociaux et économiques. Pourtant, la Tunisie avait historiquement l’un des systèmes éducatifs les plus performants du Maghreb.

 

«Des lacunes structurelles»

Un spécialiste en pédagogie nous a fourni un début d’explication : «Tout d’abord, le système éducatif tunisien souffre de plusieurs lacunes structurelles. Les infrastructures scolaires sont souvent inadéquates, avec des classes surchargées et un manque de ressources pédagogiques modernes. En outre, le manque de formation continue des enseignants affecte la qualité de l’enseignement. Les enseignants, souvent insuffisamment formés, ont du mal à s’adapter aux méthodes nouvelles d’enseignement et aux besoins changeants des élèves.»

Il ajoute : «Il y a aussi les facteurs pédagogiques et institutionnels avec des programmes inadaptés et des méthodes qui restent rigides malgré l’introduction des outils technologiques. Les cursus sont souvent surchargés et axés sur la mémorisation plutôt que sur le raisonnement critique, l’autonomie ou la maîtrise pratique des langues et des compétences fondamentales.»

Ce manque de modernisation du système éducatif contribue à un environnement d’apprentissage qui n’est pas toujours propice au développement des compétences des élèves. Par ailleurs, les conditions socioéconomiques influent fortement sur le rendement scolaire des élèves.

Selon un sociologue, «la baisse du niveau scolaire en Tunisie résulte d›un ensemble de facteurs structurels, pédagogiques, socio-économiques et culturels, qui s’accumulent depuis plusieurs années. De nombreuses familles tunisiennes vivent dans des conditions précaires, ce qui a un impact direct sur la capacité des enfants à se concentrer sur leurs études, alors que les plus aisés bénéficient d’heures supplémentaires et d’écoles privées.»

Il y a aussi la précarité du corps enseignant. Le recours récurrent aux enseignants contractuels et suppléants, parfois peu formés à la pédagogie moderne, font qu’on a parfois le sentiment de dévalorisation de ce noble métier. Que dire alors de l’instabilité des réformes avec une succession de projets, souvent interrompus ou modifiés, au gré des changements de ministres, sans évaluation continue ni vision à long terme.

Les facteurs matériels et budgétaires aboutissent à la vétusté des infrastructures. La dégradation des locaux, tout particulièrement dans les régions de l’intérieur se doublent par un manque d’équipements de base comme les laboratoires, les bibliothèques, les outils numériques…

 

«Perte du rôle d’ascenseur social»

L’UNICEF estime qu’entre 63.000 et 100.000 enfants abandonnent l’école chaque année, tous niveaux confondus. En outre, 27% des enfants n’achèvent pas le premier cycle du secondaire, avec une situation beaucoup plus difficile pour les enfants issus des familles pauvres. C’est à la fois une conséquence et une cause de la baisse générale du niveau.

Une situation qu’un psychologue explique en ces termes : «La perte du rôle d’ascenseur social est l’une des raisons de l’abandon scolaire dès l’école primaire. Le chômage des diplômés affaiblit l’illusion du mérite scolaire, entraînant un désengagement et un risque accru de décrochage.  Ajoutez à cela l’usage massif des écrans et des réseaux sociaux qui réduit le temps consacré à la lecture et altère les capacités de concentration prolongée. Il en résulte une dégradation du climat scolaire, une hausse de l’absentéisme, des tensions et des incivilités au sein des établissements, affectant la sérénité du cadre d’apprentissage.»

Pour de nombreux parents, la formation initiale et continue des enseignants est régulièrement pointée du doigt. L’un d’eux estime que «la formation parfois trop théorique et l’accompagnement pédagogique sont insuffisants. Les programmes et méthodes pédagogiques ne suivent pas suffisamment les besoins actuels. Le système reste fortement centré sur l›accumulation de connaissances et la préparation aux examens, alors que les élèves ont également besoin de développer compréhension, raisonnement, résolution de problèmes, autonomie et compétences numériques.»

Ils ont surtout relevé le problème important de l’absentéisme. Dans les données PISA 2015, 63% des écoles tunisiennes ont déclaré que l’absentéisme des enseignants nuisait aux apprentissages, contre 16% dans les pays de l’OCDE. Les réformes successives des programmes n’arrangent pas les choses, c’est même un aveu d’échec. C’est comme si chaque ministre avait une vision personnelle, alors que le problème est structurel…

Pour cet ancien directeur d’école dans une région rurale, «les fortes inégalités entre les régions et les milieux sociaux font qu’un élève d’une zone rurale ne bénéficie pas nécessairement des mêmes conditions que l’élève d’un établissement bien équipé dans une grande ville. Les enfants pauvres, ruraux ou issus de familles moins favorisées sont davantage exposés au décrochage et à sa conséquence dramatique : le chômage et la précarité sociale sur le long terme.»

Ajoutez à cela les difficultés économiques des familles qui doivent dépenser des sommes importantes dans le transport, les fournitures scolaires, la restauration, les cours particuliers, l’achat d’un ordinateur pour avoir accès au numérique… Les parents dénoncent surtout le poids excessif des cours particuliers, un élément important à considérer, même s’il est plus difficile à mesurer précisément.

Un enseignant prévient : «Il serait trop simple de dire que les élèves tunisiens sont devenus moins intelligents ou moins travailleurs. C’est plutôt le problème du système éducatif et de son environnement qu’il faut remettre en cause. Les dépenses importantes ne se traduisaient pas suffisamment en résultats d’apprentissage. C’est dès le primaire qu’il faut créer des programmes et des méthodes pédagogiques adaptés à notre époque.»

Lorsque la réussite dépend de l’argent, deux systèmes parallèles apparaissent : l’école publique et l’enseignement privé. Cela accentue mécaniquement les inégalités entre élèves et peut également réduire l’incitation à résoudre les problèmes de fond de l’école. La crise de l’attractivité de l’école fait que beaucoup d’élèves ne voient plus clairement le lien entre les études, le diplôme, l’emploi et l’avenir…

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