« Bakma », le film d’Abdelhamid Bouchnak : face à l’inhumain

Après avoir fait ses premiers pas sur la scène internationale au Festival du film de Locarno, en Suisse, Bakma, le nouveau film d’Abdelhamid Bouchnak, a retrouvé le public tunisien le 15 octobre, lors d’une avant-première organisée au Théâtre de l’Opéra de Tunis, à la Cité de la culture. La soirée a réuni journalistes, artistes et professionnels du cinéma venus découvrir cette nouvelle œuvre. Très attendu, ce long métrage marque une nouvelle étape dans le parcours du réalisateur. À travers une intrigue troublante, Bakma entraîne le spectateur dans une histoire où le mystère et la violence se mêlent, révélant les facettes les plus sombres de la nature humaine.

Tout commence dans une petite ville tranquille. Un commissaire et son adjoint découvrent un cadavre dont la tête a été remplacée par celle d’un chien. Très vite, l’enquête révèle une vérité plus terrible encore. Le film réunit Aziz Jebali et Hedy Krissane dans les rôles principaux, aux côtés de Mahmoud Essaidi, Chawki Khouja, Mounira Zakraoui et Zahra Mechergui, ainsi que d’autres visages qui complètent une distribution solide.

Avant la projection, Abdelhamid Bouchnak n’a pas cherché à adoucir les choses. Il a prévenu le public que certaines images risquaient de choquer, tout en assumant pleinement son film et sa violence. Pour lui, Bakma est né de la colère et d’un sentiment d’injustice. Il n’a pas demandé aux spectateurs d’aimer le film, seulement de lui laisser sa chance.

Bakma fait partie de ces films qui dérangent et mettent mal à l’aise. Le réalisateur tend au spectateur un miroir qui renvoie à l’une des réalités les plus difficiles à regarder en face : la cruauté humaine et la capacité de l’homme à faire preuve d’une violence sans limites. Ce qui trouble, c’est aussi cette impression que le film ne relève pas entièrement de la fiction. Certaines scènes font écho à des violences que nous voyons régulièrement dans la réalité, au point que leur répétition finit par banaliser l’horreur. Le réalisateur s’empare de cette réalité pour pousser chacun à s’interroger : comment percevons-nous la violence ? Pourquoi nous laisse-t-elle indifférents ?

La grande force du film réside dans son sujet. Abdelhamid Bouchnak met le doigt sur une plaie que l’on préfère souvent ignorer : la souffrance que l’on garde pour soi. Bakma montre qu’un être humain peut tout encaisser seul : les déceptions, le manque d’affection, la solitude, la douleur. Jour après jour, tout cela s’accumule. Certains souvenirs d’enfance restent gravés dans la mémoire et ne s’effacent jamais. Avec le temps, ils peuvent transformer un homme en véritable monstre. Le film nous rappelle ainsi qu’une personne n’est pas seulement ce que l’on voit d’elle, mais aussi tout ce qu’elle porte en elle : son vécu, ses échecs et ses blessures.

Ce n’est pas un hasard si le titre du film évoque le mutisme. Tout au long du récit, une image et un son reviennent comme un rappel obsédant de ce silence. Le spectateur finit alors par se poser une question simple : combien de personnes saignent en silence autour de nous ? Combien mènent des combats dont personne ne sait rien ?

De cette douleur enfouie finit par naître la violence. Puis vient la vengeance, ce plat qui se mange froid et qui ne fait qu’ajouter du sang au sang. Abdelhamid Bouchnak a tenu à le préciser : son film ne justifie ni la violence ni le crime. Il montre simplement que la violence engendre toujours la violence. Comme le dit le proverbe, qui sème le vent récolte la tempête.

Loin de chercher uniquement à choquer, Bakma ouvre un véritable espace de réflexion. L’atmosphère est pesante et la caméra enferme les personnages dans des lieux étroits, sans laisser de répit au spectateur. La musique, signée Hamza Bouchnak, joue ici un rôle essentiel. Elle accompagne chaque scène comme une boule dans la gorge, renforce l’angoisse et alourdit encore l’atmosphère, jusqu’à serrer le cœur du spectateur. Grâce à elle, ce que l’on voit à l’écran ne se contente pas d’être regardé : cela se ressent. C’est dans cette tension entre l’écran et ce que le film réveille en nous que réside sa force.

On ne sort pas indemne de Bakma. Au terme de la projection, les émotions se mêlent : le malaise, la colère, la tristesse, parfois même la pitié, dans un véritable ascenseur émotionnel. Le film laisse derrière lui des images, des interrogations et un sentiment difficile à oublier. Plus qu’une histoire à suivre, il propose une expérience à vivre, qui continue de nous habiter bien après avoir quitté la salle. Une œuvre qui ne cherche pas à rassurer, mais qui invite à regarder la réalité autrement et dont la puissance mérite d’être découverte sur grand écran.

Le film sera à l’affiche dans les salles tunisiennes dès le 21 octobre 2026.

Khouloud Azzabi

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