Belgacem Soualhia, ingénieur en génie électrique : “Le scénario du délestage peut se reproduire l’été prochain si…”

Les coupures d’électricité de l’été 2026 ont été vécues comme un cauchemar par la majorité des Tunisiens : climatiseurs à l’arrêt en pleine chaleur, patients dépendants de concentrateurs d’oxygène exposés aux coupures, commerces perturbés et activité économique ralentie. Dans cette interview accordée à Réalités, Belgacem Soualhia, ingénieur en génie électrique et ancien cadre à la STEG, revient sur les causes de cette crise, les limites du réseau et le rôle des coupures tournantes pour éviter un black-out. Qu’en est-il de l’été prochain ? Faut-il s’attendre à de nouveaux délestages ? Entretien.

 

Quelle est la véritable cause des coupures d’électricité qu’a connues la Tunisie cet été ? Est-ce avant tout un problème de production ?
Il faut d’abord comprendre que le système électrique repose sur trois niveaux indissociables : la production, le transport et la distribution. Les coupures ne peuvent donc pas être expliquées par la seule capacité de production.
Le délestage est avant tout une mesure de sauvegarde du réseau. Lorsque la demande dépasse ce que le système peut supporter, il faut réduire temporairement la charge pour préserver son équilibre. Sans les coupures tournantes, nous aurions pu basculer dans un black-out généralisé, dont le rétablissement peut prendre 24 à 36 heures, voire davantage. Je tiens donc à féliciter les ingénieurs, techniciens et l’ensemble des agents de la STEG mobilisés durant cette période. Le citoyen voit la coupure, mais pas tout le travail réalisé pour maintenir la stabilité du réseau.
L’électricité relève d’un intérêt général et d’un enjeu de sécurité nationale. Le délestage a justement permis d’éviter une situation beaucoup plus grave.

Vous considérez donc que le délestage a permis d’éviter une situation plus dangereuse ?
Absolument. Une coupure tournante est une mesure maîtrisée et localisée. Un black-out, c’est tout autre chose, c’est une perte de contrôle beaucoup plus importante du système.
L’objectif des équipes chargées de l’exploitation est donc de maintenir l’équilibre entre la production et la consommation. Lorsque la charge devient trop importante sur une partie du réseau, on peut être amené à couper ailleurs afin d’éviter une surcharge et de maintenir la stabilité générale.
C’est une opération technique qui doit être réalisée avec beaucoup de précision.

Vous avez évoqué trois niveaux : production, transport et distribution. Où se situe aujourd’hui le principal problème ?
Il faut distinguer les trois. Concernant la production, certains chiffres avancés dans le débat public doivent être interprétés avec prudence. On peut disposer d’une puissance de production importante sans être en mesure de la mettre intégralement à la disposition du consommateur au moment où elle est nécessaire.
Nous pouvons avoir une capacité de production proche de 5.900 à 6.000 MW, alors que le réseau, dans certaines conditions, ne peut pas nécessairement transporter et distribuer toute cette puissance simultanément. Une partie de la puissance disponible peut donc rester difficilement mobilisable en raison des contraintes du réseau.

Il y a donc une différence entre puissance produite et puissance réellement disponible pour le consommateur ?

Exactement. Il faut regarder la puissance disponible à chaque instant, la capacité de transport, les contraintes des postes électriques, la capacité des transformateurs et l’état du réseau de distribution.
À cela s’ajoutent les pertes. La température joue également un rôle important : lorsque les températures sont très élevées, les pertes sur le réseau augmentent et les équipements sont davantage sollicités.

Le vieillissement du parc électrique est-il également en cause ?
Oui, particulièrement au niveau du transport et, de manière encore plus sensible, de la distribution.
Le vieillissement d’un réseau ne signifie pas nécessairement que les équipements vont immédiatement tomber en panne. Un câble peut sembler parfaitement correct visuellement et pourtant être techniquement dégradé ou avoir perdu une partie de ses performances.
La question de la rénovation et de la modernisation est donc essentielle.
La STEG exploite aujourd’hui un réseau de distribution extrêmement étendu. Elle recense 193.000 kilomètres de lignes moyenne et basse tension et ce, depuis 2023.
À cette échelle, la modernisation ne peut évidemment pas être réalisée en quelques mois. Elle nécessite une programmation pluriannuelle, des investissements et une hiérarchisation des priorités.

Vous estimez qu’il existe une marge d’amélioration importante sans nécessairement construire immédiatement de nouvelles centrales. Comment ?
Il faut commencer par exploiter beaucoup mieux l’existant. Je prends l’exemple des postes de transformation. La Tunisie dispose d’un très grand nombre de postes répartis sur l’ensemble du territoire. Une partie de ces équipements nécessite des opérations d’entretien, de rénovation et d’amélioration.
Si nous améliorons suffisamment les performances de ces équipements et réduisons les pertes, nous pouvons récupérer une puissance significative.
J’estime qu’un programme ciblé pourrait permettre de récupérer 400 à 600 MW, ce qui correspondrait à l’ordre de grandeur de la puissance d’une centrale.  On peut parfois investir 200 millions de dinars pour obtenir un gain qui équivaut à une nouvelle capacité beaucoup plus coûteuse.

Vous insistez beaucoup sur les pertes du réseau. De quels niveaux parle-t-on ?
Il faut distinguer les pertes techniques des pertes commerciales ou économiques.
Volet transport, les pertes sont relativement limitées, de l’ordre de 11 pour cent. Sur la distribution, elles sont plus importantes. Il existe ensuite ce que l’on peut appeler les pertes non facturées ou non comptabilisées, qui peuvent avoir différentes origines.
Il faut également tenir compte du fonctionnement physique des transformateurs et des équipements électriques. Aucun transformateur ne fonctionne avec un facteur de puissance égal à 1. Le facteur de puissance, ou cos φ, doit être amélioré lorsque cela est nécessaire, notamment à travers des batteries de condensateurs.
Pour les installations privées, la STEG peut imposer certaines exigences techniques, notamment concernant la compensation de l’énergie réactive. La question se pose également pour les propres équipements du réseau.

La crise est-elle conjoncturelle ou structurelle ?
Pour moi, elle est clairement structurelle, même si les conditions météorologiques peuvent l’aggraver fortement. La demande d’électricité augmente et le niveau de vie évolue. Aujourd’hui, une très grande majorité des ménages dispose d’un climatiseur. Lors des épisodes de très forte chaleur, la consommation explose. Il faut aussi parler du comportement des consommateurs. Certains climatiseurs sont réglés à 16, 17 ou 18 degrés. Cela augmente considérablement la demande.
La demande d’énergie augmente d’environ 6% par an, d’où l’importance de réduire les pertes et de mieux gérer la demande.  Nous ne pouvons pas simplement attendre l’été prochain pour réagir.

Vous évoquez un besoin plus important pour l’année prochaine. Peut-on donc revivre le même scénario des coupures ?
Il faut prévoir une marge de sécurité. Si, par exemple, nous avons atteint une pointe de 6.400MW cette année, nous devons prévoir davantage pour l’année prochaine. Une marge d’environ 10 % permettrait d’être dans une zone de confort. Cela nous amènerait à environ 7.000 à 7.200 MW.
Si cette puissance supplémentaire n’est pas disponible, nous risquons de retrouver les mêmes problèmes et de revivre le même scénario, à savoir le délestage. Les coupures tournantes pourraient même être plus longues, puisque la demande serait plus importante que l’été dernier, d’où l’intérêt d’agir dès maintenant pour minimiser les risques.

Peut-on construire de nouvelles centrales d’ici l’été prochain ?
Il faut évidemment renforcer la production. Mais il faut être réaliste sur les délais.
Construire plusieurs centrales nécessite des appels d’offres internationaux, des études, la sélection des opérateurs, la commande des équipements, la construction et la mise en service. On ne peut pas décider aujourd’hui de construire trois centrales et les mettre en production avant juin prochain.
Nous devons donc travailler sur deux horizons.
À moyen et long terme, il faut renforcer la capacité de production.
À court terme, il faut exploiter au maximum l’existant, réduire les pertes, rénover les équipements les plus critiques et améliorer la performance du réseau.
C’est là que se trouve, selon moi, la marge de manœuvre la plus importante pour l’été prochain.

Quel investissement faudrait-il envisager ?
Pour la production, il faudrait plusieurs milliards de dinars pour développer les capacités nécessaires, notamment l’équivalent de deux ou trois grandes centrales.
Le transport nécessite également des investissements, mais le problème est particulièrement important au niveau de la distribution.
Nous avons un réseau de près de 200.000 kilomètres. Il faut le rénover, le renforcer et parfois créer de nouvelles infrastructures.
Il ne faut pas nécessairement dépenser partout de la même manière. Il faut identifier les zones et les équipements les plus critiques et concentrer les moyens là où ils permettront d’obtenir le gain le plus important.

Les énergies renouvelables peuvent-elles résoudre le problème des coupures l’été prochain ?
Elles peuvent contribuer à la solution, mais il ne faut pas les présenter comme une réponse magique.
Il faut distinguer les énergies renouvelables, solaire et éolienne notamment, des autres sources d’énergie dites alternatives.
Le solaire présente évidemment un intérêt considérable pour la Tunisie. Mais il faut également tenir compte de son caractère intermittent. La production solaire est importante pendant la journée, alors que certains pics de consommation peuvent intervenir à d’autres moments.
C’est pourquoi le développement des renouvelables doit aller de pair avec la modernisation du réseau, le stockage et une meilleure gestion de la demande.

On a vu se développer le recours aux groupes électrogènes. Est-ce une solution ?
Pour les établissements vitaux, c’est une nécessité. Les hôpitaux et certaines infrastructures sensibles doivent disposer de systèmes de secours. Mais il ne faut pas transformer cette solution de sécurité en modèle général.
Tout le monde ne peut pas acheter un groupe électrogène ou une batterie de stockage solaire. Ce serait une réponse profondément inégalitaire.
La solution ne peut pas consister à demander à chaque citoyen, à chaque commerçant ou à chaque entreprise de se débrouiller individuellement face aux coupures.
La STEG est une institution nationale et le système électrique est un service d’intérêt général. Nous devons donc penser en termes de sécurité collective du réseau, et non uniquement de protection individuelle.
Il faut aussi éviter que la multiplication des groupes électrogènes ne devienne un marché extrêmement lucratif alimenté par la peur des coupures.

Des rumeurs ont circulé sur l’existence de quartiers épargnés par les délestages. Existe-t-il réellement des «quartiers sécurisés» ?
Non, il ne faut pas présenter les choses de cette manière. Il existe en revanche des critères techniques et sécuritaires qui déterminent les zones pouvant ou non être délestées.
Certaines infrastructures sont prioritaires : les hôpitaux, certaines installations stratégiques, les zones militaires et certaines infrastructures liées à la sécurité de l’État.Il ne s’agit donc pas de quartiers «privilégiés» au sens social du terme. Il s’agit de contraintes liées à la sécurité, à la continuité de certains services essentiels et à la configuration physique du réseau.

Vous insistez également sur les climatiseurs. Quel rôle jouent-ils dans cette situation ?
Ils jouent un rôle majeur dans l’augmentation de la demande en période de chaleur. Il faut d’abord sensibiliser les citoyens à l’usage rationnel de la climatisation. Régler un appareil à 16 ou 17 degrés lorsque la température extérieure est extrêmement élevée entraîne une consommation importante.
Mais il faut également agir sur le marché des équipements.
Nous avons aujourd’hui des climatiseurs importés de différents circuits, y compris des appareils qui ne répondent pas nécessairement aux standards d’efficacité énergétique. Il faut renforcer le contrôle de conformité et lutter contre l’entrée d’équipements énergivores.

Si vous deviez retenir trois mesures à prendre immédiatement, lesquelles seraient-elles ?
Premièrement, identifier les équipements critiques du réseau de transport et de distribution et les rénover immédiatement.
Deuxièmement, réduire les pertes, notamment à travers la maintenance des postes, l’amélioration des transformateurs, la compensation de l’énergie réactive et la modernisation du réseau.
Troisièmement, préparer dès maintenant la production nécessaire pour les prochaines années, car les investissements lourds ne peuvent pas être réalisés en quelques mois.
Nous devons travailler avec ce que nous avons aujourd’hui.
Nous ne pourrons pas construire plusieurs centrales avant l’été prochain. En revanche, nous pouvons améliorer l’existant, réduire les pertes et mieux gérer la demande.

 


Maher Kanoun, ingénieur et chef d’entreprise : 
 “Les groupes électrogènes, une roue de secours pour l’été prochain en attendant les nouvelles centrales”

Face au risque de nouvelles coupures l’été prochain, les groupes électrogènes peuvent constituer une solution préventive pour certains établissements et entreprises. Mais ils ne sauraient remplacer les investissements nécessaires dans le système électrique national.
«Le groupe électrogène est une solution de secours, comparable à une roue de secours dans une voiture : il permet de continuer à avancer lorsqu’un incident survient, en attendant de retrouver des conditions normales», explique à Réalités Maher Kanoun, ingénieur diplômé de l’école centrale de Lille, actif dans le domaine industriel depuis 36 ans.
Dans une société où l’ensemble des activités dépend de l’électricité, une interruption peut avoir des conséquences très différentes selon les usages. Pour les hôpitaux, les établissements recevant du public ou les installations de sécurité, la continuité de l’alimentation peut être une question de sécurité des personnes et des biens. D’autres activités, notamment celles dépendant de systèmes informatiques, peuvent également subir des pertes économiques importantes en cas de coupure, même brève.
Le groupe électrogène constitue alors l’une des principales solutions de secours. Composé d’un moteur thermique et d’un alternateur, il permet de produire de l’électricité pendant une durée importante, avec des puissances pouvant aller de quelques kVA à plusieurs MVA.
Mais son choix et son dimensionnement ne s’improvisent pas. Ils dépendent notamment de la puissance nécessaire, de la nature des équipements à alimenter, du temps de coupure admissible et du délai nécessaire pour prendre le relais. La surveillance et l’entretien régulier sont également indispensables pour garantir son fonctionnement au moment où il est réellement nécessaire.
Maher Kanoun rappelle toutefois que le groupe électrogène ne doit pas être considéré comme une réponse globale à la crise électrique. Son rôle est celui d’un moyen de secours temporaire, particulièrement pertinent pour les infrastructures sensibles et certaines activités économiques.
Dans le contexte tunisien, il peut ainsi constituer une mesure préventive pour l’été prochain, en attendant le renforcement durable de la production et du réseau, notamment la réalisation de nouvelles centrales. Car multiplier les groupes électrogènes ne peut remplacer une politique d’investissement dans les infrastructures électriques : une roue de secours permet de poursuivre sa route, mais elle ne remplace pas la réparation du véhicule.

 

 

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