Il y a 63 ans, le 15 octobre 1963, le dernier soldat français quittait la Tunisie. Ce départ clôt sept années de tensions entre Tunis et Paris, dont une bataille de quatre jours, en juillet 1961, qui a fait des centaines de morts. Retour sur les événements.
De la base coloniale au blocus (1881-1961)
Le protectorat français est instauré en Tunisie le 12 mai 1881. Bizerte, port naturel qui ouvre sur le détroit entre la Sicile et la Tunisie, devient peu à peu une base aéronavale de premier plan. Elle surveille tout le trafic maritime entre Gibraltar et le Proche-Orient, et sa position en fait l’un des piliers de la défense occidentale en Méditerranée.
La France reconnaît l’indépendance de la Tunisie le 20 mars 1956, mais elle garde Bizerte. La base reste le dernier bastion militaire français sur le territoire tunisien. Pour Paris, elle compte d’autant plus qu’elle sert d’appui dans la guerre d’Algérie.
Le 8 février 1958, l’aviation française bombarde Sakiet Sidi Youssef, village tunisien de la frontière algérienne, dans le gouvernorat du Kef. Le raid fait de nombreux morts parmi les Tunisiens et les Algériens, 79 selon certaines sources. Le 17 juillet 1958, le gouvernement tunisien décide d’obtenir par la voie diplomatique le départ des forces françaises encore présentes à Bizerte. Les pourparlers qui suivent n’aboutissent pas.
Le 27 février 1961, Habib Bourguiba rencontre le général de Gaulle à Rambouillet. Les deux chefs d’État ne parviennent pas à s’entendre, et la France ne fixe aucune date d’évacuation. En mai, le commandement français annonce l’allongement de la piste de la base de Sidi Ahmed. La Tunisie y voit la preuve que Paris ne compte pas partir et bloque la base. Le 17 juillet 1961, Bourguiba s’adresse à la nation, interdit aux troupes françaises de Bizerte de survoler le territoire national et ordonne à l’armée de faire appliquer cette interdiction.
La bataille de Bizerte (19-23 juillet 1961)
Le 19 juillet, des unités de l’armée tunisienne et des milliers de citoyens convergent vers la base de Sidi Ahmed. Des manifestants tentent de forcer le portail de la caserne. Le commandement français déclenche alors un plan d’attaque approuvé par Paris, qui prévoit de « frapper vite et fort ».
Les forces en présence sont très inégales. L’armée tunisienne n’aligne que quelques bataillons d’infanterie, faiblement armés, appuyés par des volontaires civils. La France engage environ 7 700 hommes, soutenus par des avions de combat et des bâtiments de guerre, dont l’Arromanches et le Colbert. Les parachutistes sont acheminés par air, et les avions mitraillent les barrages tunisiens.
Dès le 20 juillet, l’armée tunisienne attaque l’arsenal de Sidi Abdallah avec des grenades incendiaires et s’en prend à des hélicoptères français. Les bombardements frappent la région de Bizerte, notamment à la Pêcherie, où des centaines de volontaires sont tués. À la cimenterie, des combattants tiennent tête aux assaillants. Le 21 juillet, le commandant Mohamed Bejaoui est tué dans les rues de Bizerte, les armes à la main.
Sous la pression internationale, le Conseil de sécurité de l’ONU impose un cessez-le-feu le 22 juillet. Les troupes françaises prennent le contrôle de la ville le 23 juillet. En environ 90 heures de combats, la bataille a fait des centaines de morts. Le bilan officiel tunisien est de 630 morts et de 1 555 blessés, la plupart des victimes étant des civils et des volontaires. Côté français, on compte environ 24 tués. Ces chiffres restent contestés, certaines estimations dépassant largement le bilan tunisien officiel, jusqu’à plus de 5 000 morts. De nombreuses victimes ont été ensevelies dans des fosses communes à Bizerte.
De la riposte diplomatique à l’évacuation (1961-1963)
Battue sur le terrain, la Tunisie se bat sur le front diplomatique. Elle rompt ses relations avec la France, la quatrième rupture depuis l’indépendance, selon la presse tunisienne. Elle rappelle son contingent de casques bleus déployé au Congo, quelque 3 000 hommes, et dépose une seconde plainte devant l’ONU. Le 26 août 1961, grâce au soutien des pays afro-asiatiques, elle obtient gain de cause à l’Assemblée générale. Le gouvernement de Bourguiba refuse alors que la question de Bizerte soit traitée en tête-à-tête avec Paris.
Les négociations reprennent après le cessez-le-feu, et la France finit par accepter le principe de l’évacuation. En janvier 1962, les pourparlers aboutissent à la reconnaissance du droit tunisien sur Bizerte. La fin de la guerre d’Algérie, en 1962, retire à Paris l’une de ses principales raisons de garder la base.
Le 15 octobre 1963, la France évacue définitivement Bizerte. L’ordre de départ est lancé de la passerelle du Gustave-Zédé, qui porte la marque du contre-amiral Vivier, à 15 heures. (Selon les sources, le nom de l’officier varie : Vivier, Amman, etc.) L’amiral quitte la ville à bord d’un navire escorté par les patrouilleurs tunisiens Destour et Djamhouria. Une grande partie des Bizertins envahissent le port, chantent l’hymne national et scandent « Vive Bourguiba ». Bahi Ladgham hisse le drapeau tunisien sur la base et annonce à Bourguiba, au téléphone : « Mission accomplie ! »
La Tunisie recouvre ainsi la totalité de son territoire, plus de quatre-vingts ans après l’installation de la base. Cette date marque la fin de la présence militaire française et l’achèvement de l’indépendance.