Les prix littéraires provoquent toujours une vague de réflexions, d’attitudes et de réactions tellement contradictoires et passionnelles qu’ils finissent par être détournés de leurs objectifs essentiels et par être noyés dans des considérations personnelles et subjectives. Lorsqu’il s’agit de sélectionner, d’évaluer, d’émettre un jugement, de trancher et d’attribuer, il n’est pas aisé de satisfaire tout le monde et de se mettre à l’abri d’éventuelles contestations. Pourtant, la logique inhérente à l’octroi des prix est bien claire : soit on accepte cette logique et on y adhère, soit on la refuse complètement et on l’évacue de notre horizon d’attente et de nos convoitises. Il est insensé, donc, de courir derrière les prix, d’en faire une fixation et d’accuser en même temps ceux qui en fixent les règlements et l’organisation de « partialité» et d’»arbitraire». Mais le plus à plaindre dans ce contexte, c’est le lauréat qui se trouve obligé à partager son prix avec un autre comme s’il n’avait écrit que la moitié d’un livre, ou comme si le jury n’avait lu qu’un demi ouvrage. Ce n’est pas la première fois qu’un prix est partagé entre deux lauréats. Le romancier Hassen Ben Othman s’est mis, il y a quelques années, dans une colère bleue en déversant tout son fiel sur le jury du «prix Comar» qui l’a «injustement» traité en lui octroyant un prix en partage avec un autre. Son geste n’est pas inédit. Avant lui, et toutes proportions gardées, le célèbre nouvelliste égyptien Youssef Idriss avait refusé de partager un prix arabe avec un autre écrivain dans la mesure où il estimait qu’il n’avait pas écrit la moitié d’un texte. Le fait de refuser un «demi-prix» et de récuser le jury qui l’a attribué, est de loin meilleur que de l’accepter, toucher le chèque en douceur, et puis jouer à l’indigné et au mécontent dans les médias, comme l’avaient fait plusieurs durant ces dernières années.
Le refus n’est pas légitime dans tous les cas, et la contestation n’est acceptable que si elle se fonde sur des données objectives. Ceux qui avaient refusé Le Nobel, par exemple, visaient à contester la récupération politique de ce prix. Ce qui renforçait leur position, c’est qu’ils ne s’étaient jamais proposés à l’obtention d’un tel prix. Pour ce qui est de l’affaire « demi-prix », elle est tout à fait particulière. L’écrivain qui l’a partagé avec un autre n’a pas dédaigné le prix en soi, bien au contraire, le fait d’avoir été récompensé lui a beaucoup fait plaisir. Mais ce qui lui a déplu, c’est de se voir obligé de diviser le montant du prix en deux parts égales. Surtout s’il ne s’est pas proposé comme candidat à ce prix, ce qui lui fournirait des justifications supplémentaires pour défendre son attitude bien que certains pensent que le fait d’avoir accepté de toucher la moitié de la récompense confère une certaine légitimité au travail du comité. Reste à signaler que le montant des prix littéraires dans nos contrées est dérisoire. Comment voulez-vous, alors, que le lauréat qui se trouve obligé de le partager avec un autre ne perde pas le contrôle de ses nerfs quand il voit sa moitié lui échapper ?
Mais le fond de la problématique ne réside pas dans les réactions d’un lauréat frustré, mais dans les pratiques de ceux qui tiennent à postuler les prix. S’ils réussissent, ils ne tarissent pas d’éloges sur le jury. Si leurs rêves de fortune s’évaporent en fumée, ils font monter les enchères des critiques et des palabres. Ils ont oublié que le fait d’accepter d’être candidat à un concours est un aveu clair de sa légitimité et une confirmation de la crédibilité du jury. Il n’est pas acceptable, du moins moralement, de critiquer un jury auquel vous avez agréé de soumettre vos travaux. Il n’est pas logique que l’échec soit à l’origine de la contestation et que la volatilisation des rêves vous fait grincer des dents. Si c’était le cas, les principes éthiques seraient bafoués au profit des intérêts et des humeurs.