Ces «responsables» irresponsables

A l’heure où la poussée d’un libéralisme fou dans la course mondiale vers la compétitivité menace l’essence même de toutes les procédures administratives, le comportement de plusieurs responsables locaux, régionaux et nationaux mérite d’être au centre des réflexions collectives sans rancœur ni tabou. Fustigeant ceux qui dressent des blocages sous le faux prétexte de la lenteur des procédures pour se délier de leurs responsabilités, le Président de la République a lancé, encore une fois: «Quiconque détient une responsabilité au sein de l’État doit l’assumer comme un soldat au front». On en est, hélas, encore très loin.
Plusieurs coups de semonce auraient dû sonner l’alarme. Mais la plupart des responsables (ministres, gouverneurs, délégués, parlementaires et chefs d’entreprise publique), fort peu responsables ou complètement irresponsables, en l’occurrence, les ont intentionnellement ignorés.
On n’aurait peut-être pas dû y prêter attention. Et puis quand même. Il s’agit d’un phénomène destructeur dont la facture est réglée par les contribuables.
Mon ambition n’est pas de jeter de l’huile sur le feu, bien que mes analyses risquent d’agacer les plus attachés au concept de l’État-providence. Ce que je cherche essentiellement : comprendre la profondeur de champ de cette crise, éclairer sa portée néfaste en esquissant sa généalogie. Ce sera légitime d’accuser en premier lieu tous ceux qui ont retardé la prise de conscience par incompétence ou par intérêt pendant une décennie de braise, compliquant la mise en œuvre de solutions plus efficaces.
Notre pays a besoin, aujourd’hui, de compétence, d’expérience, de coopération et d’une atmosphère citoyenne où l’on ne se soucie pas seulement de son intérêt, mais aussi de l’intérêt des autres. La concrétisation de ces valeurs doit se refléter dans une réforme profonde de la conception même de la responsabilité publique. Plusieurs responsables concentrent tous les ingrédients qui alimentent l’exaspération de la colère et de l’indignation. Ils ne savent pas ce qu’ils disent en public. On assiste, souvent, à l’introjection de l’inaptocratie dans la machine de leur comportement. C’est le degré zéro de la responsabilité : pas de compétence, pas d’expérience, pas de style, pas de communication, pas de psychologie sociale, pas de crédibilité. Ils ne cessent d’être ceux qui voltigent au loin. Ruminant les slogans qu’ils avaient consommés depuis des décennies, ils évoluent au sein d’une enclave de crise insidieuse. Ils n’observent point et n’assistent ni ne réagissent à quoi que ce soit. S’ils évoquent le réel, c’est à travers une optique simpliste très vague. S’ils font de plus en plus penser aux morts-vivants des films de fiction, c’est parce que, depuis une quinzaine d’années, ils renient le sens de la responsabilité morale et piétinent ses valeurs. Ils sont déconsidérés parce qu’ils vivent dans les brouillards de la fainéantise et, surtout, parce qu’ils ne savent pas se tenir. Leur désinvolture, misérablement abjecte, ne cesse de délivrer le message erroné de la «responsabilité». À force de semer des idioties à pleines mains, de provoquer des «batailles» sans buts ni pensées, de lancer des sottises au lieu d’idées nettes et précises, les voilà arrivés au bout du gouffre. Ils ressemblent de plus en plus à leur caricature : personnes «distinguées» mais hors sol, éthérées, qui semblent vivre dans les limbes, au-dessus d’elles-mêmes.
Il est pour le moins révoltant, pour ne pas dire humiliant, qu’il faille rappeler de telles évidences de nos jours, dans un pays qui, jusqu’à nouvel ordre, a fait une «révolution».

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