Crise du plastique : Etat d’urgence écologique

 

La pollution plastique est l’un des grands défis environnementaux du XXIe siècle qui causent des dommages considérables aux écosystèmes et à la santé humaine. En Tunisie, la situation devient urgente. La consommation frénétique des sacs en plastique s’approche de l’overdose. En dépit d’une expérience avérée dans la gestion des déchets en plastique dès les années 1990, le modèle s’est effondré après 2011. Face à l’urgence sanitaire et écologique, une initiative parlementaire tire la sonnette d’alarme et remet le dossier à l’ordre du jour des préoccupations législatives avec l’ambition de faire oublier l’expérience ratée de 2020. Mots d’ordre : fermeté et reconfiguration du système de gestion des déchets.

 

Alors que des milliers de Tunisiens se ruent vers les plages pour fuir les premières vagues de chaleur et les coups de sirocco, le paysage qui les accueille ou celui qu’ils laissent derrière eux est souvent entaché par une omniprésence de déchets de différentes natures et particulièrement des sacs en plastique. Les chiffres officiels qui viennent de tomber dans un rapport élaboré par un groupe de députés confirment une amère réalité : la Tunisie traverse une crise majeure du plastique, piégée entre des habitudes de consommation effrénées et un système de gestion des déchets structurellement dépassé. Les données récemment communiquées brossent le profil d’un pays en situation d’urgence écologique. Les Tunisiens consomment chaque années 4,2 milliards de sacs, soit 400 sacs par habitant et par an, un ratio considérablement plus élevé que la moyenne européenne (65 sacs en plastique légers).

Cauchemar quotidien
La crise du plastique ne se mesure pas qu’en tonnes ou en milliards, elle façonne désormais le quotidien des Tunisiens. Le plastique s’invite partout, sacs, bouteilles, canettes jonchent les rues et les espaces publics, débordent des bennes à ordures, s’accrochent aux branches des arbres, flottent sur les eaux stagnantes…Pour la communauté des pêcheurs, le plastique est un véritable cauchemar, leurs filets remontent parfois autant sinon plus de déchets en plastique que de poissons.
La menace du plastique est encore plus silencieuse et pernicieuse. Il asphyxie la faune marine et constitue une bombe à retardement pour la santé humaine. En se fragmentant sous l’effet du soleil et du sel, le plastique se transforme en de micro-plastiques qui sont ingérés par les poissons et réintroduits ainsi dans la chaîne alimentaire humaine. Le risque sanitaire ne s’arrête pas là. Il se trouve également dans la combustion sauvage des déchets plastiques dans les décharges à ciel ouvert ou dans les terrains vagues qui libère des fumées toxiques polluant l’air des quartiers résidentiels adjacents.

Des expériences abandonnées ou ratées
La Tunisie n’a pourtant pas ignoré le problème du plastique par le passé et a mis en place une stratégie nationale de gestion de ce polluant depuis la fin des années 1990 du siècle dernier. La prise de conscience remonte à 1996, date à laquelle est promulguée la loi n°96-41 du 10 juin 1996 relative à la gestion et à l’élimination des déchets. Elle pose les bases de la responsabilité des producteurs et interdit l’incinération à l’air libre. Concrètement, cette loi débouche sur la mise en place d’un modèle public de récupération et de recyclage des emballages en plastique « Eco-Lef ». Ce modèle s’appuie sur un réseau de collecteurs privés qui revendent leurs collectes aux centres de recyclage. Pendant les années post-révolution, les mouvements de protestation contre les décharges contrôlées du pays, la multiplication des circuits informels, la marginalisation des institutions chargées de la gestion des déchets et de la protection de l’environnement, ont conduit à l’effondrement de la stratégie « Eco-Lef ».
La crise du plastique a atteint aujourd’hui un degré d’urgence écologique majeure. Si le diagnostic est connu, les solutions peinent à voir le jour. Trois obstacles bloquent la transition vers une Tunisie sans plastique, ou du moins vers une réduction drastique des déchets en plastique. La première est la non-application des lois, en l’occurrence le décret gouvernemental de 2020 qui avait interdit l’usage des sacs en plastique à usage unique. Si les pharmacies et les grandes surfaces ont joué le jeu, les marchés municipaux, les épiceries de quartier, les étals ambulants ont continué de distribuer des quantités importantes de sacs noirs et bleus.
Face à cette situation, l’Etat manque de moyens —et de volonté politique— pour inspecter et sanctionner un nombre incalculable de petits commerces.  Mais encore. Le poids économique du secteur n’est pas à négliger.  L’industrie de la plasturgie en Tunisie représente des centaines d’entreprises et des milliers d’emplois directs et indirects. Interdire brutalement le plastique sans proposer de plan de reconversions économiques ou de subventions conséquentes pour aider les industriels à transiter vers des matériaux biodégradables suscite de fortes résistances corporatistes. Par ailleurs, le citoyen tunisien n’est pas associé à la tâche ni incité à un premier tri en amont qui pourrait contribuer à réduire les déchets urbains. Il n’existe pas de tri sélectif dans les rues ni dans les foyers au moyen de poubelles de couleurs différentes. Tout est jeté dans un seul sac, ce qui souille le plastique récupérable et rend son recyclage industriel plus coûteux.

Un sursaut en 2026 ?
L’Assemblée des représentants du peuple (ARP) examine, actuellement, un nouveau projet de loi qui vient d’être proposé par 25 députés visant à interdire l’usage des sacs plastique à usage unique et à imposer des normes techniques strictes pour stimuler les alternatives biodégradables ou durables. Le texte de 23 articles répartis en 7 chapitres veut prendre le taureau par les cornes et s’attaque à tous les obstacles qui entravent la sortie de cette crise. Le projet de loi, qui se base sur des enquêtes et des études, définit les normes techniques des sacs en plastique qui seront autorisés sur le marché en cas d’adoption du texte par l’ARP. Ces sacs sont tous réutilisables et de deux types. Le premier doit présenter une épaisseur de 50 microns et plus, supporter une charge de 10 kg, réutilisable 20 fois au moins et exempts de substances toxiques. Le second est de type biodégradable dont la principale caractéristique est sa décomposition dans un délai déterminé : six mois en milieu industriel et un an en milieu domestique, et sans laisser de traces de micro-plastiques. Le texte traite également la question de la reconversion industrielle. Les députés proposent un accompagnement des industriels (prêts bonifiés, incitations fiscales) pour la mise à niveau écologique de leurs chaînes de production. Ils introduisent également le principe « pollueur payeur », désigné « Responsabilité élargie du producteur », qui s’applique sur l’industriel. Celui-ci sera appelé à assumer la responsabilité environnementale de sa production en prenant en charge la gestion de ses déchets.
L’initiative parlementaire se veut ferme et déterminée en suggérant dans le projet de loi des sanctions visant les contrevenants. Ces sanctions vont de l’application d’amendes (de 5.000 à 50.000 dinars tunisiens) avec saisies des produits illicites, ces amendes sont doublées avec fermeture de l’établissement en cas de récidive, jusqu’à des peines d’emprisonnement (de six mois à deux ans)  en cas
de production ou d’importation illégale de sacs plastique interdits. Le projet de loi suggère, par ailleurs, qu’en cas de son adoption, il remplacera tous les textes antérieurs, dont le décret gouvernemental de 2020, dans le souci d’instaurer un cadre législatif unifié et cohérent.
Le texte suffira-t-il à changer la donne ? Il faudra, pour ce faire, appliquer la loi à la lettre, si elle est adoptée. Par ailleurs, pour que la Tunisie change de visage, il faudra transformer la législation en une réalité économique et sociale viable, intégrer les milliers de collecteurs de déchets plastique dans une véritable économie verte, et sensibiliser les Tunisiens à faire leurs courses avec le traditionnel couffin en osier (« Kouffa ») et/ou les emballages biodégradables, notamment en papier. Des expériences réussies à travers le monde, en Afrique, en Europe et en Asie, prouvent que le pari n’est pas impossible quand la volonté politique est au rendez-vous, quand la loi est fermement appliquée et quand les citoyens s’engagent pour l’intérêt général.

Projet de loi de juillet 2026
Le nouveau projet proposé par 25 députés, qui se base sur un calendrier échelonné, interdit l’usage des sacs plastique à usage unique et impose des normes techniques strictes pour instaurer les alternatives biodégradables ou durables. Le texte de 23 articles répartis en 7 chapitres définit les normes des futurs sacs en plastique réutilisables. Deux catégories de sacs avec les critères suivants :

Une épaisseur de 50 microns et plus, supportant une charge de 10 kg, réutilisables 20 fois au moins et exempts de substances toxiques.
Le type biodégradable avec un délai de décomposition de six mois en milieu industriel et un an en milieu domestique, exempt de traces de micro-plastiques.
Le texte instaure un accompagnement des industriels (prêts bonifiés, incitations fiscales) pour la mise à niveau écologique de leurs chaînes de production et le principe « pollueur payeur », désigné « Responsabilité élargie du producteur », qui fait assumer à l’industriel la responsabilité environnementale de gérer les déchets qu’il produit.

 


A propos de «Eco-Lef »

1996 : Promulgation de la loi n° 96-41 du 10 juin 1996 relative à la gestion et à l’élimination des déchets. Elle pose les bases de la responsabilité des producteurs et interdit l’incinération à l’air libre.
Le modèle public « Eco-Lef », géré par l’Agence nationale de gestion des déchets (ANGed), s’appuie sur un réseau de collecteurs privés qui revendent le plastique aux centres de recyclage.

 


La pollution plastique en chiffres

– 4,2 milliards : le nombre de sacs plastique consommés chaque année en Tunisie, l’équivalent de 400 sacs par habitant et par an, un ratio plus élevé que la moyenne européenne estimée à 65 sacs et à un objectif européen de 40 sacs dans les prochaines années.

– 188.000 tonnes : volume annuel des déchets plastique en Tunisie (2,5 millions de tonnes de déchets ménagers).

–  60% des déchets plastique ne sont pas recyclés.

 


L’expérience ratée de 2020

L’expérience d’interdiction des sacs en plastique à usage unique a été lancée en pleine pandémie de Covid-19. Un décret gouvernemental n°2020-32 du 16 janvier 2020 a été pris pour interdire la production, l’importation, la distribution et la détention de sacs plastique à usage unique, les sacs d’emballage de moins de 15 microns d’épaisseur et les sacs non conformes aux normes de biodégradabilité.  Le décret propose l’introduction d’autres alternatives : sacs tissés, sacs réutilisables payés à la caisse.

Les premières conventions avec la grande distribution ont été signées entre 2016 et 2017. Dans les grandes surfaces, l’application de la règle a débuté le 1er mars 2020. L’entrée en vigueur du décret a été échelonnée selon les secteurs d’activité (espaces commerciaux, pharmacies et industriels). Cependant, si les pharmacies et les grandes surfaces ont joué le jeu, les marchés municipaux, les épiceries de quartier, les étals ambulants ont continué de distribuer des quantités importantes de sacs noirs et bleus. Le secteur informel a, finalement, réussi à contourner les interdictions et cette règle impopulaire en raison, notamment, du recours massif aux circuits parallèles par les citoyens.

 

Dans le monde

  • L’exemple africain : le Rwanda

Ce pays d’Afrique centrale est la preuve qu’un pays en voie de développement peut éradiquer la pollution plastique sans disposer d’importants financements. Dès 2008, le pays de 14 millions d’habitants (actuellement) a purement et simplement banni les sacs en plastique non biodégradables. En 2019, tous les emballages plastique sont interdits (bouteilles, canettes, pailles).
Le succès repose sur une ferme volonté politique et sur le bénévolat. Les contrôles dans les commerces et aux frontières sont d’une sévérité absolue : fortes amendes, peines de prison pour les trafiquants de sacs en plastique. Par ailleurs, le dernier samedi de chaque mois, tous les citoyens, y compris le chef de l’Etat, consacrent leur matinée à des travaux communautaires tels que le nettoyage des espaces publics. La capitale Kigali est reconnue aujourd’hui comme la ville la plus propre d’Afrique. L’écotourisme a bondi et le secteur privé s’est massivement tourné vers la production d’emballages en tissu, en papier et en sisal (une plante résistante) générant des milliers d’emplois verts.

  • L’exemple européen : l’Allemagne

Ce pays occidental détient l’un des taux de recyclage des déchets municipaux les plus élevés d’Europe (environ 67%). Sa stratégie repose sur deux piliers : le civisme incitatif et la responsabilité industrielle. Le premier est un système de consigne obligatoire, une sorte de taxe de quelques centimes d’euros payée en supplément sur chaque bouteille d’eau ou canette plastique achetée. La consigne est récupérée au retour de l’emballage vide placé dans des sortes de containers à l’entrée des supermarchés.
Parallèlement, un programme destiné aux industriels les oblige à financer eux-mêmes la collecte et le recyclage des emballages qu’ils mettent sur le marché (principe pollueur-payeur), et plus l’emballage est difficile à recycler plus cette contribution financière augmente. Résultat : le taux de retour et de recyclage des bouteilles en plastique atteint, voire dépasse 98%.

  • L’exemple asiatique : la Corée du Sud

Ce pays asiatique, ancien gros consommateur de plastique, est devenu le leader mondial de l’économie circulaire grâce à un encadrement ultra-rigide de la société. Sa méthode repose sur une tarification des déchets au volume. Les citoyens doivent acheter des sacs poubelles spécifiques, lourdement taxés par l’Etat, pour les déchets non recyclables. En revanche, les déchets recyclables préalablement triés sont jetés gratuitement (plastique, cartons, verres).
Le tri sélectif à la source est de type granulaire. Les déchets sont séparés finement par catégorie ou par type de matériau et lavés avant d’être broyés. La Corée du Sud parvient à recycler et à valoriser plus de 80% de ses déchets plastiques sous forme de matière réutilisée ou d’énergie.

 

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