Juriste de formation, reconvertie à l’écriture puis à la nutrition, Cyrine Barbirou publie en décembre 2025 Épopée, son deuxième recueil de poésie aux éditions Arabesques. Emprunté au dernier texte du livre, le titre se veut un bilan : celui d’une femme qui a affronté ses monstres intérieurs, les a vaincus, et le dit.
Entre muses fugaces, imaginaire débridé et colère revendiquée, la poétesse tunisienne livre une œuvre traversée par la conviction que la fragilité est une forme de courage. Entretien.
Interview menée par Souhir Lahiani
Qui est Cyrine Barbirou derrière la plume, et quelle trajectoire vous a menée jusqu’à l’écriture ?
Je suis Cyrine Barbirou, née le 31 août 1993. J’ai fait des études de droit puis, au fur et à mesure que j’avançais dans la vie, je me suis retrouvée à vivre de l’écriture : rédaction, journalisme, tenue d’un blog, etc. Je me définis comme une amoureuse des phrases, des virgules, du silence porteur de mille lettres, des lettres d’amour et, surtout, des rêves. J’ai choisi, dernièrement, de reprendre mes études et de me convertir à la nutrition. Un choix mûrement réfléchi, en accord avec mon amour pour l’aide aux autres, pour les accompagner à être mieux dans leur peau.
Comment avez-vous commencé à écrire ? Y a-t-il eu un moment précis, une émotion particulière ou une rencontre qui vous a conduite vers la poésie ?
J’ai maintes fois pensé à cette question et je pense que je ne pourrai jamais y trouver la bonne réponse. J’écrivais beaucoup quand j’étais petite. J’ai arrêté pour des raisons qui m’échappent. Ensuite, je suis revenue à ma passion, mais par qui, par quoi, à quel moment exactement, les réponses restent floues dans ma tête.
Vous avez choisi le mot « Épopée », un terme qui évoque traditionnellement les grands récits héroïques. Pourquoi avoir choisi ce mot si monumental pour désigner une histoire aussi intime ? Est-ce une provocation ou la conviction profonde que l’amour est en soi une épopée ?
Ce titre est inspiré du dernier texte de mon livre. Il résume ma manière d’être, mon vécu, ma façon de voir le monde. Il s’agit également d’un clin d’œil aux monstres que j’ai affrontés et que j’ai, Dieu merci, battus à force de travail sur moi, sur mes blessures, et d’imagination. D’ailleurs, le fait que je ne reconnaisse plus les émotions que j’ai ressenties en écrivant ces textes est la preuve que j’ai gagné. J’aurai à affronter d’autres monstres, des ogres, des injustices et la laideur du monde, mais j’ai tourné la page.
Votre recueil est traversé par une figure masculine omniprésente, un amour non partagé, une absence douloureuse. Est-ce une expérience vécue qui a déclenché l’écriture d’Épopée ? S’agit-il de personnes réelles, de projections, ou de figures symboliques ?
Il ne s’agit pas d’un seul homme, mais de muses qui le sont devenues, dans certains cas, parce que je les ai croisées dans la rue. Un regard furtif peut m’inspirer des milliers de mots. Il m’est arrivé aussi de me glisser dans la peau de femmes d’autres époques, comme dans Cher ami, ou même d’hommes, par amour de l’imaginaire. Je me considère comme une fille ordinaire qui aime le paranormal, les bizarreries et les drames sans les avoir nécessairement vécus. L’écriture me donne la chance de vivre mille vies et de tourner la page sur ce que je n’ai jamais vécu, sur ce que je ne vivrai probablement jamais. Pour l’anecdote, il m’est arrivé de relire des passages d’Épopée ou même de mon premier livre, Triste euphorie, sans comprendre pourquoi j’avais écrit telle ou telle phrase. Cela s’est-il passé dans une autre vie ? Peut-être.
L’angoisse, le rejet, la solitude, le désir, l’écriture elle-même : ces thèmes se répondent tout au long du recueil. Écrivez-vous pour comprendre vos blessures ou pour les transformer ?
Je dirais qu’ils ont émergé naturellement et surtout de manière fluide au fil des textes. Je n’ai pas vécu tout ce dont je parle, mais j’ai pu avancer dans ma vie grâce à ma plume et aux textes que l’on peut lire dans ce livre. Je ne peux cependant pas m’empêcher de ressentir un certain malaise face à cela. Qui suis-je pour parler de ça ? Qui suis-je pour évoquer mes blessures dans un livre et oser me vêtir d’imaginaire pour en parler aux autres ? Serais-je narcissique ? Hystérique ? Folle ? Seule la vie pourrait répondre à ces questions. Entre-temps, je me contente de me dire que je suis fière d’avoir parlé de mes vulnérabilités. Dans un monde où le chaos règne et l’injustice est reine, montrer ses fragilités est une petite victoire. On nous apprend à nous maîtriser devant les autres, à nous montrer sages, à sourire sur les photos même quand ça va mal. Être triste est devenu honteux, indécent, puisqu’on nous invite à positiver, à être toujours heureux, toujours optimistes, à cultiver la gratitude en permanence. On oublie que notre existence est faite de contradictions et que nous sommes, entre autres, les fruits de nos fragilités. La tristesse est normale dans cet univers de brutes. La colère est un devoir. J’estime également qu’être fou, c’est être aligné avec ce que l’on vit : guerres, famines, pauvreté… Le monde coche toutes les cases de la cruauté, de l’absurde et de la déraison.
Dans Mes mots, vous écrivez que vos mots « assassinent vos démons » et font « des brutalités du monde des chansons ». Qu’est-ce que la poésie représente pour vous : un refuge, une arme, un aveu, ou autre chose encore ? La poésie vous sauve-t-elle du monde ou vous y confronte-t-elle davantage ?
L’écriture est tout cela à la fois. Elle a été mon refuge, mon arme contre la mélancolie et l’ennui du quotidien, un aveu de rébellion contre ceux qui m’ont blessée, et peut-être une forme de folie assumée.
Après cette Épopée intime et bouleversante, vers quoi vous tournez-vous ? Avez-vous déjà un nouveau projet littéraire en cours et pouvez-vous nous en dévoiler quelques contours ?
J’aimerais travailler sur quelque chose de différent sans me trahir. Un roman alliant imaginaire et vécu ? Peut-être.