Le monde brûle, et au sommet de l’Organisation des Nations Unies, un départ se prépare. Après près d’une décennie à tenter de maintenir le dialogue entre puissances rivales, António Guterres s’apprête à quitter ses fonctions, laissant derrière lui une institution indispensable, mais fragilisée par les divisions du monde actuel.
Car jamais, depuis la fin de la guerre froide, les lignes de tension n’ont été aussi visibles. La guerre en Ukraine s’enlise et redessine les équilibres internationaux. La rivalité entre les États-Unis et la Chine structure désormais une grande partie des rapports de force. Au Moyen-Orient, les crises s’enchaînent sans solution durable. À cela s’ajoutent l’urgence climatique, les migrations forcées et les tensions économiques qui fragilisent de nombreux États. Dans ce paysage instable, le rôle du secrétaire général de l’ONU apparaît à la fois crucial et limité.
Depuis 2017, Guterres a incarné une forme de diplomatie patiente, presque silencieuse. Ancien Premier ministre portugais, il n’a jamais cherché à s’imposer par la force, mais plutôt par la parole, l’alerte et la médiation. Sur le climat, il a multiplié les mises en garde. Sur les crises humanitaires, il a tenté de mobiliser la communauté internationale. Mais face aux blocages du Conseil de sécurité et aux intérêts divergents des grandes puissances, son action s’est souvent heurtée à un mur. Son mandat laisse l’image d’un homme qui a tenu la voile, sans toujours pouvoir changer la direction du navire.
Son départ ouvre désormais une autre séquence, plus politique, plus stratégique. Car choisir son successeur, ce n’est pas seulement désigner une personnalité : c’est décider du rôle que l’ONU veut encore jouer dans un monde en recomposition. Et pour la première fois depuis longtemps, un scénario se dessine avec insistance : celui d’un retour de l’Amérique latine à la tête de l’organisation.
Trois noms circulent avec insistance, trois trajectoires, trois visions du monde.
Avec Michelle Bachelet, c’est une figure politique de premier plan qui se détache. Ancienne présidente du Chili, passée par la prison et l’exil sous la dictature d’Augusto Pinochet, elle porte une histoire personnelle marquée par la violence politique. Médecin de formation, devenue cheffe d’État, puis haute responsable onusienne, elle incarne une autorité forgée dans l’expérience. À la tête de son pays, puis au sein de l’ONU, elle a défendu les droits humains avec constance, parfois au prix de tensions avec certains États. Sa candidature rassure par son poids politique, mais elle interroge aussi : dans un monde où les rapports de force dominent, une voix morale peut-elle encore peser ?
Face à elle, Rafael Grossi offre un tout autre profil. Diplomate argentin, spécialiste des questions nucléaires, il s’est imposé sur la scène internationale par sa maîtrise des dossiers sensibles. À la tête de l’Agence internationale de l’énergie atomique, il a été en première ligne sur des crises majeures, de l’Iran à l’Ukraine. Là où Bachelet incarne une vision politique, Grossi incarne une méthode : négocier, sécuriser, éviter l’escalade. Son approche est moins symbolique, plus technique, presque chirurgicale. Dans un monde où le risque stratégique est permanent, cette expertise séduit ceux qui attendent de l’ONU des résultats concrets, immédiats.
Entre ces deux figures, Rebeca Grynspan trace une troisième voie. Économiste, ancienne vice-présidente du Costa Rica, aujourd’hui à la tête de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement, elle s’est spécialisée dans les questions de développement et d’inégalités. Moins exposée médiatiquement, elle n’en est pas moins influente dans les cercles diplomatiques. Son terrain, ce sont les déséquilibres économiques, les fractures entre Nord et Sud, les crises silencieuses qui nourrissent les conflits visibles. Là où Grossi gère les urgences et où Bachelet incarne des principes, Grynspan s’intéresse aux racines des problèmes. Sa candidature pose une autre question : et si l’avenir de l’ONU passait d’abord par la réduction des inégalités mondiales ?
Trois profils et trois façons de penser le rôle du secrétaire général. Et en arrière-plan, une interrogation profonde se pose : quelle place pour l’ONU dans un monde où les États semblent de moins en moins disposés à coopérer ?
La question du genre ajoute une dimension supplémentaire. L’organisation n’a jamais été dirigée par une femme. L’éventuelle nomination de Bachelet ou de Grynspan marquerait une rupture historique. Mais au-delà du symbole, le défi reste le même : composer avec des États puissants, souvent divisés, parfois opposés.
Au fond, la succession de António Guterres ne dit pas seulement quelque chose des candidats. Elle dit beaucoup de l’état du monde. Entre rivalités de puissances, crises internationales et fragmentation du multilatéralisme, le prochain secrétaire général héritera d’une fonction sous pression, où chaque mot est pesé, chaque initiative scrutée, et chaque silence interprété.
Dans ce jeu d’équilibres, une chose est sûre : la personne qui prendra les rênes de l’ONU en 2027 n’aura pas le luxe de l’attente. Elle devra, dès le premier jour, tenter de faire ce que son prédécesseur a souvent essayé : maintenir un minimum de dialogue dans un monde qui, de plus en plus, parle en rapports de force.
Dimercia Bakaji (Stagiaire)