Par Mahmoud El Ghoul*
Posez la question à n’importe quel moteur d’intelligence artificielle : qu’est-ce que la mosaïque tunisienne ? Il vous répondra. Pas avec des liens à cliquer. Avec une réponse construite, formulée, présentée comme une vérité.
C’est ce basculement, du clic au dialogue, qui redéfinit aujourd’hui la manière dont le monde accède à la culture, la découvre et surtout la comprend.
Ce changement touche en premier lieu la médiation culturelle. Pendant des siècles, l’espace entre une œuvre et son visiteur était occupé par un être humain : le guide, le conservateur, le conférencier.
Aujourd’hui, cet espace est de plus en plus peuplé de systèmes capables de répondre en temps réel, dans plusieurs langues, à toute heure.
Le Louvre Abu Dhabi guide ses visiteurs via un agent conversationnel en langage naturel depuis 2025, réponses immédiates sur les œuvres, accessibles depuis un téléphone, sans attendre personne. Au Maroc, le projet Dar Gnawa a développé un chatbot souverain pour transmettre le patrimoine immatériel gnawa aux générations qui n’ont pas connu les maîtres. En Égypte, le Grand Egyptian Museum a inventorié plus de 100 000 objets avec le soutien de systèmes intelligents depuis son inauguration en novembre 2025.
Ce n’est pas de la science-fiction régionale. C’est le standard qui se construit autour de la Méditerranée pendant que nous regardons ailleurs.
Pour un pays qui compte 22 éléments inscrits aux listes de l’UNESCO et la plus grande collection de mosaïques romaines au monde, le retard est mesurable.L’ensemble des musées et sites archéologiques tunisiens a généré 17 millions de dinars de recettes en 2025. Ce chiffre ne dit pas que nos sites valent peu. Il dit que la chaîne de valeur entre le patrimoine et le visiteur n’a
pas encore été modernisée.
La médiation numérique est précisément ce maillon
L’enjeu dépasse les murs des musées. En février 2026, l’UNESCO a estimé que les créateurs de musique pourraient perdre jusqu’à 24 % de leurs revenus mondiaux d’ici 2028 face aux contenus synthétiques.
Les médias culturels voient leur trafic diminuer au profit de moteurs qui répondent directement sans renvoyer vers les sources.
La culture n’est plus cherchée. Elle est demandée. Et si elle n’est pas dans la réponse, elle disparaît de la conversation.
Le risque le plus silencieux est linguistique. Les grands systèmes d’intelligence artificielle ont été entraînés massivement sur des corpus anglophones.
Le dialecte tunisien, la mémoire musicale des Twayef, les savoirs artisanaux de Sejnane figurent à peine dans les données qui alimentent ces modèles. Une intelligence artificielle qui ne comprend pas notre langue ne peut ni transmettre ni valoriser ce qui fait l’âme de cette culture. Elle peut seulement l’approximer dans une autre.
La Tunisie dispose pourtant de ressources sérieuses
Plus de 1 450 startups technologiques actives en 2026, des ingénieurs en IA classés parmi les meilleurs d’Afrique, des programmes de numérisation du patrimoine engagés avec l’INP et l’Union européenne.
Ce capital humain et patrimonial est réel. Ce qui lui manque encore, c’est sa traduction en données exploitables, en expériences de médiation repensées, en présence dans les systèmes qui fabriquent désormais les récits du monde.
La culture tunisienne a traversé des siècles de conquêtes, d’emprunts et de mutations. Elle saura traverser celle-ci. À condition de décider, maintenant, dans quelle langue elle veut que les machines la racontent.
*Mahmoud EL GHOUL est journaliste et entrepreneur spécialisé dans la transformation digitale et les nouveaux usages de l’intelligence artificielle.
Sources : UNESCO, rapport sur l’avenir des politiques culturelles, février 2026. Sorbonne University Abu Dhabi, étude Louvre Abu Dhabi IA, octobre 2025. INP, programme de numérisation du patrimoine, 2025. PAMT2, Intelligence artificielle et journalisme en Tunisie, 2026. Smart Capital et CEPEX, avril 2026.