École privée : paie-t-on une meilleure éducation ou plus de services ?

À chaque rentrée, la même question revient dans les familles tunisiennes : école publique ou école privée ? Derrière ce choix, il y a le coût, mais aussi la recherche d’un meilleur encadrement, de classes moins chargées et de davantage de services. À l’heure où la facture scolaire augmente, les parents achètent-ils réellement une meilleure éducation ou surtout davantage de tranquillité ?

À chaque rentrée, le même dilemme revient dans les familles tunisiennes. Il faut acheter les fournitures, chercher un cartable, prévoir les vêtements, organiser le transport… et surtout choisir l’école. Public ou privé ? Pour certains parents, le choix est presque évident. Pour d’autres, il s’agit d’un véritable calcul financier.

Car aujourd’hui, choisir une école ne signifie plus seulement choisir un programme scolaire. C’est aussi choisir un niveau d’encadrement, une organisation, des services et, parfois, un environnement jugé plus rassurant. Mais jusqu’où les familles sont-elles prêtes à payer pour cette tranquillité ?

Plus de 2,3 millions d’élèves sur les bancs de l’école

L’année scolaire 2025-2026 donne déjà une idée de l’ampleur du système éducatif tunisien. Selon les données du ministère tunisien de l’Éducation, 2 325 443 élèves ont effectué leur rentrée en septembre 2025 dans le préscolaire, l’enseignement de base et le secondaire.

Dans le détail, ils étaient 1 161 638 dans le primaire, 570 655 dans les collèges et 532 150 dans le secondaire, auxquels s’ajoutaient environ 61 000 enfants dans le préscolaire. Pour les encadrer, environ 160 000 enseignants ont été mobilisés.

Le réseau scolaire comptait également 6 164 établissements, dont 4 596 écoles primaires et 1 568 collèges et lycées. Ces chiffres montrent l’importance du système public dans l’éducation tunisienne. Mais parallèlement, le secteur privé continue de progresser.

Pour l’année scolaire 2025-2026, 811 écoles primaires privées étaient autorisées, contre 774 l’année précédente. Cela représente 37 établissements supplémentaires, soit une progression d’environ 4,8 % en une année.

Cette progression ne signifie pas que les parents abandonnent massivement l’école publique. Mais elle montre que le privé occupe une place de plus en plus visible dans le paysage éducatif. Pourquoi ? La réponse ne se trouve pas forcément dans les programmes.

Pour Slim Kacem, président de l’Association tunisienne pour la qualité de l’éducation, les parents qui se tournent vers le privé recherchent surtout la qualité de l’encadrement et des services.

Selon lui, dans les établissements privés qui suivent le programme national, les programmes scolaires restent les mêmes que dans le public et sont contrôlés par les mêmes inspecteurs. La différence se situerait davantage autour du cours : suivi des élèves, heures de révision, restauration, activités parascolaires, langues, clubs ou encore robotique.

Pour une famille dont les parents travaillent toute la journée, ces services peuvent peser lourd dans la décision. L’école ne représente alors plus uniquement quelques heures de cours. Elle devient aussi un lieu où l’enfant peut déjeuner, faire ses devoirs, participer à des activités et rester encadré après les heures de classe.

Autrement dit, certains parents ne paient pas seulement pour l’enseignement. Ils paient pour l’organisation autour de l’enseignement.

La taille des classes constitue également un argument important. Les statistiques scolaires 2025-2026 confirment que la question de l’encadrement reste centrale dans le système éducatif tunisien, alors que le ministère a annoncé plusieurs mesures visant notamment à mieux répartir les élèves et à limiter la surcharge de certaines classes.

À l’échelle nationale, le réseau compte plusieurs milliers d’établissements pour plus de 2,3 millions d’élèves. Mais la taille d’une classe ne suffit pas à déterminer la qualité d’un enseignement. Un effectif réduit peut faciliter le suivi individuel, mais la qualité pédagogique dépend également de l’enseignant, des méthodes utilisées, de l’accompagnement de l’élève et des conditions de travail.

C’est pourquoi le choix du privé ne peut pas être expliqué uniquement par le nombre d’élèves dans une classe.

Le prix de la rentrée : déjà 300 à 500 dinars

Avant même de parler des frais de scolarité d’une école privée, la rentrée représente déjà une dépense importante. Selon Lotfi Khaldi, vice-président de l’Organisation tunisienne de défense du consommateur, le coût de la rentrée scolaire 2026 se situe entre 300 et 500 dinars par élève.

Pour un enfant du primaire, la dépense ne serait pas inférieure à 300 dinars, tandis qu’elle peut atteindre 500 dinars au secondaire. Ces montants concernent les dépenses liées à la rentrée et ne correspondent pas aux frais annuels de scolarité d’une école privée.

Fournitures, cahiers, cartable, vêtements et chaussures viennent déjà alourdir le budget familial. Pour une famille ayant deux enfants, une rentrée de 300 à 500 dinars par enfant peut donc représenter 600 à 1 000 dinars, avant même d’ajouter les frais propres au privé.

Et c’est là que le choix devient particulièrement lourd. Car aux dépenses de rentrée peuvent s’ajouter, dans le privé, les frais de scolarité, le transport, la restauration, la garderie ou encore certaines activités. La « tranquillité » a donc un prix, et ce prix n’est pas le même pour toutes les familles.

Une facture qui pèse davantage sur les familles

Le problème n’est pas uniquement le montant. C’est aussi l’accumulation. Une famille ne paie pas seulement l’inscription ou les fournitures. Elle doit parfois prévoir le transport quotidien, les repas, les activités extrascolaires et les dépenses qui apparaissent au cours de l’année.

Plusieurs enfants scolarisés signifient également plusieurs factures. Le choix du privé peut alors devenir difficile, même lorsque les parents estiment que l’encadrement est meilleur.

C’est ici que la question sociale apparaît : l’accès à davantage de services scolaires dépend-il de plus en plus du revenu des parents ?

Le public n’est pas synonyme de mauvaise qualité

Opposer automatiquement « public » et « privé » serait pourtant une erreur. L’école publique reste le principal pilier du système éducatif tunisien. Elle accueille la majorité des plus de 2,3 millions d’élèves scolarisés dans le pays et dispose également d’enseignants expérimentés et d’établissements offrant différents parcours.

Pour Slim Kacem, le secteur public peut même disposer, dans certains cas, d’un corps enseignant plus expérimenté et mieux formé. Selon son analyse, la différence entre les deux secteurs se situe donc moins dans les programmes que dans les services et les conditions d’encadrement proposés autour de l’enseignement.

Le débat devrait alors dépasser la question : « Quelle école est la meilleure ? » Pour poser une autre question : « Qu’est-ce qui permet réellement à un élève de mieux apprendre ? »

Quand le privé devient un choix par défaut

La préférence pour le privé n’est d’ailleurs pas toujours synonyme de confort. En 2021, Ridha Zahrouni, président de l’Association tunisienne des parents et des élèves, expliquait que certains parents choisissaient l’enseignement privé à contrecœur, en raison des difficultés rencontrées dans le public.

Cette déclaration est ancienne, mais elle permet de comprendre une partie du phénomène. Certains parents ne disent pas : « Je préfère le privé. » Ils disent plutôt : « Je ne veux pas prendre de risque avec l’avenir scolaire de mon enfant. »

La nuance est importante. Le privé peut donc être perçu non seulement comme un choix positif, mais aussi comme une solution face à certaines inquiétudes : surcharge des classes, manque de suivi, organisation ou activités disponibles.

La progression du privé soulève ainsi une question plus large. Si certaines familles peuvent payer pour davantage de services, de suivi et d’encadrement tandis que d’autres dépendent uniquement de l’offre publique, le système éducatif risque-t-il de devenir progressivement une école à plusieurs vitesses ?

Le phénomène est également lié aux territoires. Toutes les régions ne disposent pas du même nombre d’établissements privés. Une famille peut avoir les moyens de payer, mais ne pas forcément disposer d’une offre privée à proximité de son domicile.

Le choix entre public et privé dépend donc à la fois du revenu, du territoire et de l’offre disponible.

L’école privée, synonyme de réussite? 

Les résultats du baccalauréat 2026 apportent également un élément intéressant au débat. Selon les chiffres publiés après les examens, 78 579 candidats ont obtenu le baccalauréat, pour un taux de réussite global de 50,72 %.

Le taux de réussite était de 55,82 % dans le secteur public, contre 21,72 % dans le secteur privé.

Ces chiffres peuvent surprendre. Ils ne permettent toutefois pas de conclure que le public offre nécessairement un meilleur enseignement que le privé. Les profils des candidats, les effectifs et les caractéristiques des établissements doivent être pris en compte avant toute comparaison.

Mais ils rappellent une chose essentielle : payer plus cher ne garantit pas automatiquement de meilleurs résultats scolaires.

Le prix d’une école ne peut donc pas être considéré comme une mesure directe de sa qualité.

Au fond, que recherchent les parents lorsqu’ils choisissent le privé ? Ils achètent parfois du temps, du suivi, une organisation adaptée à leur vie professionnelle, des activités après les cours et une communication plus régulière avec l’établissement. Et surtout, une forme de tranquillité.

C’est peut-être là que se trouve la véritable attractivité du privé. Pas nécessairement dans un programme radicalement différent, mais dans tout ce qui entoure le programme.

Plutôt que de demander pourquoi les parents choisissent le privé, il faudrait peut-être poser une autre question : qu’est-ce qui pourrait les convaincre de rester dans le public ?

Pour Slim Kacem, cela passe notamment par le développement des services dans les établissements publics : accompagnement, révision, activités culturelles et sportives, clubs et partenariats.

Cette question rejoint les orientations annoncées pour la rentrée 2026-2027. Le gouvernement a annoncé plusieurs mesures pour améliorer les conditions de scolarisation, notamment la réduction de l’encombrement de certaines classes, une meilleure répartition des élèves et le renforcement des activités culturelles, sportives et de jeunesse.

Les pouvoirs publics ont également renforcé les aides destinées aux familles pauvres et à revenu limité afin d’alléger une partie de la charge de la rentrée.

Mais au-delà de l’aide financière, l’enjeu est celui de la confiance. Car une école publique qui inspire confiance peut retenir les familles. Une école privée qui inspire confiance peut les attirer. Et entre les deux, ce sont les parents qui, chaque année, font leur choix.

Les chiffres à retenir

2 325 443 élèves : effectif total du préscolaire, de l’enseignement de base et du secondaire pour la rentrée 2025-2026.

1 161 638 élèves : effectif du primaire.

570 655 élèves : effectif des collèges.

532 150 élèves : effectif du secondaire.

Environ 160 000 enseignants : effectif mobilisé pour l’année scolaire 2025-2026.

6 164 établissements scolaires : réseau scolaire total, dont 4 596 écoles primaires et 1 568 collèges et lycées.

811 écoles primaires privées autorisées en 2025-2026, contre 774 l’année précédente.

+37 établissements privés, soit environ +4,8 % en un an.

300 à 500 dinars : coût estimé de la rentrée 2026 par élève, selon l’Organisation tunisienne de défense du consommateur.

78 579 bacheliers : nombre de candidats ayant obtenu le Bac en 2026.

50,72 % : taux de réussite global au baccalauréat 2026.

55,82 % dans le public contre 21,72 % dans le privé : taux de réussite au Bac 2026, selon les chiffres publiés après les résultats.

Acheter mieux ou acheter plus ?

Au fond, la question n’est peut-être pas seulement de savoir combien coûte l’école privée. Elle est de savoir ce que les parents pensent acheter avec cet argent : une meilleure pédagogie, un meilleur suivi, des classes moins chargées ou simplement la certitude que leur enfant est encadré pendant qu’ils travaillent ?

Dans un contexte où la rentrée coûte déjà plusieurs centaines de dinars par enfant, le choix du privé devient un véritable investissement familial. Mais un investissement ne vaut que s’il produit le résultat attendu. Et les chiffres du Bac 2026 rappellent justement que le prix payé par les parents ne suffit pas à garantir la réussite.

Alors, derrière le choix entre public et privé, une question demeure : les parents paient-ils pour une meilleure école… ou pour avoir l’esprit tranquille ?

Eya Chebbi

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