Esclavage, citoyenneté, genre : trois jours de recherche entre Mer Rouge et Méditerranée

Du 1er au 3 octobre 2026, la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis (FSJPST) ouvrira ses portes à la deuxième édition de l’atelier international « De la Mer Rouge à la Mer Blanche ». Trois jours durant, historiens, anthropologues et chercheurs venus d’Europe, d’Afrique et du monde arabe croiseront leurs regards sur une même question : comment le métissage s’est-il vécu, pensé et régulé sous le toit des empires, entre XIXe et XXe siècle ? Une interrogation traitée à travers le prisme comparé de deux mondes maritimes, la mer Rouge et la Méditerranée.

Deux mers, une histoire longtemps racontée séparément
Au cours du XIXe siècle, ces deux espaces sont en effet devenus de plus en plus interconnectés. La mer Rouge, qui cesse d’être une mer exclusivement ottomane, prend une importance stratégique croissante et attire les rivalités des puissances européennes, se transformant en un véritable espace disputé. L’ouverture du canal de Suez à la navigation, en 1869, change durablement la donne : la région devient un corridor maritime vital reliant la Méditerranée à l’océan Indien, intensifiant les mouvements de population et renforçant la présence de communautés africaines et asiatiques établies de longue date dans la région.
Un mouvement parallèle se joue sur la rive sud de la Méditerranée, où l’annexion de Malte par les Britanniques et l’invasion de l’Algérie par les Français marquent le déclin de l’influence ottomane. Dans les deux espaces, ces dynamiques ont été alimentées par l’héritage de la traite négrière, qui a continué d’influencer durablement les hiérarchies sociales.
Or, la recherche historique a souvent traité la mer Rouge et la Méditerranée séparément, négligeant leur interdépendance et les expériences partagées des populations métissées. C’est précisément cette lacune que l’atelier entend combler, en explorant les réalités communes aux deux espaces, marquées par les rencontres et le métissage, et en valorisant la participation active des migrants et des personnes d’ascendance mixte dans la construction de leur existence sous l’égide des empires. L’objectif scientifique est double : comparer les formes, les réglementations et les expériences vécues du métissage à travers ces espaces maritimes interconnectés, et interroger la manière dont leurs héritages des XIXe et XXe siècles persistent aujourd’hui — à travers les hiérarchies sociales, les mémoires contestées et les dynamiques postcoloniales des sociétés modernes.

Esclavage, citoyenneté, genre : trois jours de débats
Organisés en cinq panels pour un événement pluridisciplinaire traitant du métissage sur le temps long, les travaux s’ouvriront le 1er octobre par la conférence inaugurale de M’hamed Oualdi (European University Institute), consacrée aux trajectoires méconnues d’esclaves entre Maghreb et Amériques au XVIIIe siècle. La matinée se poursuivra avec un premier panel interrogeant les unions interethniques sous le regard des puissances coloniales, avant qu’un second ne s’attache aux questions de statut, de reconnaissance et de citoyenneté — avec un éclairage particulier sur le cas tunisien. L’après-midi sera réservé aux héritages de la captivité et de l’esclavage dans les structures sociales, de l’Algérie coloniale au Yémen du Sud.
La journée se prolongera en soirée par la projection-débat de Siciliani d’Africa – Tunisia terra promessa, du professeur Alfonso Campisi.
Le 2 octobre poursuivra cette exploration avec un panel consacré aux cultures du métissage et aux revendications identitaires après la chute des empires — des communautés iraniennes de la mer Rouge aux dynamiques migratoires de Djibouti et d’Addis-Abeba —, puis un second panel articulant métissage, statut et genre, entre Yémen contemporain et unions mixtes en Europe. La clôture scientifique reviendra à Nora Lafi (Université de Bayreuth / Leibniz Zentrum Moderner Orient), qui interrogera le cosmopolitisme dans les contextes impériaux. En soirée, place à un second temps cinématographique avec le documentaire In My Mother’s House, de Lina Fruzzetti.

Une ouverture vers le grand public et les jeunes chercheurs
Le 3 octobre, l’atelier quittera les amphithéâtres universitaires pour rejoindre la Bibliothèque diocésaine de Tunis, où Francesco Dragone et Adnen el Ghali (Université de Turin) donneront une conférence publique intitulée Gedda, sposa del Mar Rosso e crogiolo di diversità, suivie d’un temps d’échange avec le public.
La même journée sera également dédiée à la formation des étudiants et doctorants de la Faculté — ainsi qu’aux étudiantes et étudiants en Master de sciences politiques —, à travers deux modules animés par des chercheurs italiens : un atelier d’écriture scientifique conduit par Massimo Zaccaria (Université de Pavie) et Valentina Fusari (Université de Turin), suivi d’une session consacrée aux archives et à la documentation dans la reconstruction de l’histoire coloniale, sous la responsabilité de Tiziana Pasciuto (Université de Turin).
Pour rappel, l’atelier, fruit d’un partenariat exigeant, réunit le projet de recherche REDMIX, financé par le Conseil européen de la recherche (ERC), le Département d’Études historiques de l’Université de Turin, la FSJPS de Tunis, l’Université de Carthage, le laboratoire REDI Lab, l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC) ainsi que l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et la Bibliothèque diocésaine de Tunis. La manifestation bénéficie en outre du patronage de l’Associazione per gli Studi Africani in Italia (ASAI) — signe de l’ancrage résolument international de cette rencontre.

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