Qui oserait se dire surpris ? Les jeunes se réveillent, partout dans le monde. Les dizaines de milliers de manifestants descendus, récemment, dans la rue à Paris pour protester contre la marginalisation de leurs droits, expriment un sentiment qui relèverait d’une prise de conscience salutaire. Les répressions, les intimidations et la violence de la police dans les boulevards des colères n’ont pas tu les aspirations d’une nouvelle génération largement politisée. Elle réclame le retour aux valeurs qui ont bâti le rôle de l’école. Ce sont des réveils qui ravivent la flamme de l’espoir, qui secouent les consciences, qui suscitent des émotions et qui nourrissent la réflexion.
Ces jeunes s’interrogent sur leur destin au moment où ils ne savent plus où ils vont. Ils sont devenus incapables de tirer de ce présent une idée de leur avenir. Pourtant, il y a dans leur combat pour une école égalitaire, modernisée et performante, une telle colère, une telle sincérité et une telle générosité qu’on les admire comme porteurs d’un rêve réalisable. L’art de contourner leur colère exige de les écouter et de respecter les trois piliers de leur ambition collective : d’abord, concrétiser leur droit à un enseignement productif, ensuite, entendre fort bien leurs messages et comprendre leur souffrance et leur sentiment de déclassement ou d’abandon, enfin, garantir leur liberté d’inventer le culte de l’instant et faire l’apologie de leurs rêves. Leur colère me semble témoigner, avant tout, d’une demande de reconnaissance très symbolique. Elle a rappelé aux responsables politiques l’urgence qu’il y a à recoller les morceaux.
Inutile de disputailler. Cet état de fait s’impose à tous les pays développés ou en voie de développement, libéraux ou socialistes, ouverts ou protectionnistes. Les pouvoirs en place dans tous les pays du monde peuvent, certes, gérer sa fatalité au gré de leurs convictions idéologiques et politiques.
Tout cela, on le sait, depuis longtemps. On le répète à l’infini. Certains chercheurs et spécialistes s’en occupent, d’une façon encore trop marginale. C’est peut-être une occasion de le crier très fort.
Les esprits les plus affûtés agitent le spectre d’un débordement majeur imminent dans tous les pays du monde. Même si on n’est pas complètement d’accord avec eux, on ne peut, connaissant la fainéantise, voire l’aveuglement de plusieurs gouvernements envers les revendications de ces jeunes, que s’incliner devant leurs analyses éblouissantes sur ce qui est en train d’arriver. Mais cette réalité exige, chez nous du moins, un effort supplémentaire pour alimenter une réflexion approfondie autour d’une question inquiétante, brûlante et qui n’est pas aussi simple qu’elle en a l’air. Éminemment vitale, elle ne doit laisser personne indifférent. Il convient de rappeler que, contrairement à ce que l’on entend à longueur de journée, non seulement la Tunisie n’est pas à l’abri de cette flambée de colère, mais il est aussi «factuellement» faux de nier une situation alarmante de notre enseignement. On aimerait penser le contraire, mais c’est un fait. Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir et interdit aux autres d’ouvrir les yeux. C’est en nommant les fléaux qu’on se donne une véritable chance de les régler.
Il est temps pour que l’enjeu de la jeunesse devienne une véritable cause nationale, notre cause à tous, car il s’agit de notre stabilité et de notre avenir. Il y a urgence, et la priorité, aujourd’hui, est de savoir quelle place et quels moyens on veut donner aux jeunes. En débattre est donc nécessaire et urgemment primordial. Mais en débattre efficacement suppose de savoir que l’obsolescence de notre actuel système éducatif est d’autant plus pernicieuse qu’elle s’opère à petit feu. Ainsi beaucoup d’entre nous la tolèrent-ils.