«Partout où je passe à travers le Royaume marocain, interloqué, on me demande: «Que vous arrive-t-il, pourquoi cette chute libre de votre sélection ?»
C’est Ferid Chouchène qui nous raconte l’étonnement et l’incompréhension qu’il trouve auprès des sportifs marocains après la lourde déconvenue de l’équipe de Tunisie.
Appelé à la tête de la barre technique d’Al Ittihad Al Islami d’Oujda (D2 marocaine) avec pour mission de sauver le club de la relégation, le pilier de l’équipe de Tunisie finaliste de la CAN 1996 en Afrique du Sud, et qui chassa deux années plus tard une longue nuit de deux décennies sans la moindre participation au Mondial vivra d’ici le 5 juillet prochain, date de la dernière journée, le challenge d’aider le club d’Oujda à sauver sa peau. «Les affaires vont mieux à présent puisque nous occupons le 12e rang, ce qui nous permet d’abandonner les deux places de relégables. Nous allons tâcher d’éviter les deux autres places de barragistes, sachant que nous sommes astreints à un marathon de deux matches par semaine», assure-t-il.
L’ex-défenseur axial de l’Etoile Sportive du Sahel qui passa en 2000 au Club Africain se dit bouleversé par le cuisant fiasco des Aigles de Carthage en Amérique du Nord.
Est-il toujours facile de trouver les mots pour expliquer aux Marocains que vous croisez chaque jour la grosse déconvenue de notre sélection représentative ?
Un peu partout, on m’interpelle : «Qu’arrive-t-il à la Tunisie ? Pourquoi cet effondrement ?» Car de toute l’histoire de notre sport-roi, plus particulièrement de notre histoire en Coupe du monde, nous n’étions jamais tombés aussi bas. Malgré toute ma patience et ma bonne volonté, je me sens gêné. J’éprouve beaucoup de difficultés à justifier toute cette médiocrité technique, physique et tactique, sans parler du chaos général dans l’entourage direct des Aigles de Carthage. N’oublions pas que ce naufrage survient quelques mois après la piteuse campagne de la CAN disputée ici au Maroc, et que j’ai pu suivre de près du fait de mon travail dans ce pays.
En tout cas, il y a fort à redouter que ce revers déteigne négativement sur la bonne réputation dont jouissent les entraîneurs tunisiens installés au Maroc et ailleurs et sur la réputation de nos clubs. Rien qu’au royaume chérifien, nous sommes trois techniciens tunisiens exerçant au plus haut niveau : Moïne Chaabani à la Renaissance Sportive de Berkane, Nasreddine Nabi fraîchement recruté par Raja Casa, et moi-même à Oujda, en D2. Cette sélection a fini par souiller l’honneur de notre sport et par-delà, l’image de notre pays tout court. Là où des générations entières avaient établi le solide crédit du sport-roi tunisien, à commencer par la sélection du Mondial-1978, voilà que le présent «Mountakhab» dégrade cet énorme acquis.
Justement, pour renouer avec le Mondial, il a fallu à votre équipe éliminer un os dur, l’Egypte que vous avez rencontrée le 12 janvier 1997 à El Menzah dans un match épique…
Ce match-là conclu par une victoire à l’arraché (1-0, but de Zoubeir Beya à la 10e minute) était dédié à Hedi Berrekhissa, notre copain décédé une semaine plus tôt, le 4 janvier sur la pelouse du stade Zouiten dans un match amical EST-Olympique Lyonnais. Il vivait encore avec nous. Tout au long du stage d’Ain Draham, un immense chagrin nous habitait. Il nous fallait gagner ce match pour honorer à notre façon sa mémoire, et en même temps pour prendre option pour le Mondial. Nous en avons tiré une motivation supplémentaire. Une force surhumaine nous guidait. On n’a jamais autant couru, autant taclé dans des conditions climatiques dantesques puisque toute la journée, il a plu des cordes. Nous avons gagné avec les tripes, comme on dit.
Revenons à l’actualité brûlante. Vous attendiez-vous vraiment à pareille Bérézina du Onze national en Coupe du monde en Amérique du Nord ?
Tout à fait. Au fond, cet échec, tout le monde le redoutait tout en le voyant venir, peut-être pas dans de telles proportions dramatiques. Malgré l’élimination au premier tour de la Coupe arabe des nations au mois de décembre 2025, puis de la Coupe d’Afrique des nations en huitièmes de finale début janvier 2026, nous persistions à reprendre le joli refrain «Il aam saba» («C’est une année de généreuse moisson»).
En fait, on s’obstinait à se faire des illusions, à croire à ce gros mensonge. Et voilà, nous touchons à présent le fond. On nous prend pour des Charlots. Après avoir «sacrifié» Sabri Lamouchi dont on attend qu’il ose nous révéler un jour ce qui s’était réellement passé, on recourt à un sédatif nommé Hervé Renard, un grand technicien pour faire taire les gens. Malheureusement pour eux, cela a foiré. Du coup, les voilà qui se cachent.
Où est passé le Bureau fédéral qui a choisi «ses» entraîneurs. Où est passé le Directeur sportif ? Nous produisons la plus mauvaise copie dans l’édition mondialiste où nous disposons pourtant logiquement des meilleures chances de passer pour la première fois le tour initial (phase des poules) compte tenu du fait que, en plus des deux premiers, les 8 meilleurs troisièmes accèdent également au tour suivant.
Nos «illuminés» chroniqueurs et analystes des médias audiovisuels, et ceux qui agissent sur la toile facebook ont fini par enfoncer le clou en s’amusant à protéger et défendre bec et ongles tel gardien parce qu’il joue pour le CA, tel autre qui porte les couleurs du CSS, tel défenseur du simple fait de son appartenance à l’EST. Le public de la sélection se transforme du coup en public des clubs. Vraiment, on n’est jamais tombé aussi bas.
Où se situe la différence par rapport à cette formidable montée en puissance du foot marocain au sein duquel vous exercez ?
Au Maroc, on a établi une planification claire soutenue par des moyens conséquents. Les internationaux restent des titulaires à part entière au sein de grands clubs européens : Hakimi ai PSG, Mazraoui à Manchester United, Issa Diop à Fulham, El Aynaoui à l’AS Rome, Saïbari au PSV, Amrabat au Betis, le jeune Bouaddi (17 ans) à Lille, Diaz au Real, El Kaabi à Olympiakos, Talbi à Sunderland…
Nos internationaux, eux, y compris Skhiri ou Mejbri, jouent par intermittence, voire ne jouent presque jamais (Gharbi, Valery…) dans de petits clubs. Ils ne répondent pas au fameux critère de la compétitivité. Que peut-on attendre de joueurs remplaçants au sein de clubs modestes et de second plan ? Mejbri n’est qu’un petit footballeur au moins sympathique. Qu’est-ce qu’il a apporté à notre foot ? A-t-il jamais été décisif ? Skhiri n’est pas souvent titularisé. Gharbi, lui, n’est jamais aligné par son club. Le jeune Khalil Ayari, on l’encense alors qu’il n’a rien montré jusque-là. Cela demeure un sport tunisien, n’est-ce pas.
Pour leur part, nos médias trouvent le culot de les décrire en tant que vedettes, de grands joueurs alors qu’il s’agit de petits footeux dignes de la filière Sport et travail ! Naguère, il nous fallait attendre au moins deux saisons que nous devions passer au plus haut niveau afin d’être convoqué en sélection. Y accéder, c’était un rêve. Ne parlons pas des Samsaras, un véritable fléau qui mine notre foot.
Ils sont partout, même à la Fédération régie par la loi «les copains et les relations d’abord» ! Dès lors, elle se transforme en Sélection des copains et des coquins, cette équipe qui perd en l’espace d’un mois rien moins que 13 places au Ranking FIFA (58e, alors que le Maroc est 6e mondial)… Curaçao et le Cap-Vert ont donné l’exemple en défendant leurs chances à pied égal avec confiance et courage.
Il n’en reste pas moins que la responsabilité est collective, non ?
Tout le monde assume sa part de responsabilité. Mais on ne gère pas une sélection avec le clientélisme. A la «fédé», rien n’a changé, c’est le prolongement de l’ère Wadii El Jeri. C’est le pire Bureau fédéral de l’histoire du football tunisien. Chacun a son agenda et prend sa part du gâteau. Un président fédéral et le premier vice-président ont-ils le droit de s’immiscer dans les affaires techniques et d’imposer leurs «favoris» dans la liste des «26» ? Tout le BF doit démissionner et s’excuser auprès des Tunisiens.
Depuis la Révolution, le seul secteur qui n’ait pas évolué, c’est le sport. Au contraire, la corruption et la mauvaise gestion ont gagné du terrain. Les chroniqueurs et médias suivent la mode : il n’y a pas longtemps, ils dressaient le tapis rouge sous les pieds des joueurs. A présent, ils épinglent tous ceux qui défendent la corruption. Depuis 2021, j’ai préféré me retirer de cet univers médiocre des plateaux TV. Je me sens rajeunir dans cet exercice de technicien. Bref, Renard n’étant pas parvenu à «les» sauver, notre foot a sacrément besoin d’un coup de balai salvateur.
Où se situe la différence par rapport à l’âge d’or des Aigles ?
Cela avait coïncidé avec des présidents de grande qualité humaine et professionnelle, Hamouda Ben Ammar qui avait travaillé avec Roger Lemerre, et Raouf Najjar qui avait collaboré avec Henri Ksaperczak. Ces deux techniciens ont pu travailler en toute indépendance. En pleine Coupe d’Afrique, il arriva à Kasperczak de laisser Zoubeir Beya, en méforme, sur le banc. Idem pour Adel Sellimi du temps de son départ pour Real Jaen CF, en D2 espagnole. Pas de sentimentalisme en football qui a horreur de la complaisance et du clientélisme. Aujourd’hui, nos fédéraux ne se soucient que d’arracher un poste dans les instances internationales, et de voyager gratis. Le président de la FTF n’a aucune expérience. La faute incombe aux présidents des clubs qui les ont élus. S’ils ont un minimum de dignité, les membres de la FTF doivent démissionner.
Propos recueillis Par Tarak Gharbi