
Par Mahmoud El Ghoul*
Au deuxième trimestre 2026, 13,9 % des Tunisiens de 15 à 64 ans utilisent une IA générative, contre 49,6 % des Français. Le pays est 80e sur 147 économies mesurées, mais 2e ex aequo en Afrique pour son potentiel de talents. Ce paradoxe dit ce qui reste à construire : des usages, des données structurées et des raisons de garder nos ingénieurs.
Un Tunisien en âge de travailler sur sept
Selon le Global AI Diffusion Report du Microsoft AI Economy Institute (T2 2026), 49,6 % des 15 à 64 ans utilisent une IA générative en France, 31,4 % en Italie, 13,9 % en Tunisie. En tête du classement, les Émirats arabes unis affichent 73,3 %, devant Singapour (64,3 %) et l’Irlande (49,9 %). Treize économies sur 147 dépassent 40 %. La médiane, calculée sur le fichier officiel, est de 15,4 %.
L’indicateur est une estimation fondée sur la télémétrie, ajustée par la modélisation. Il mesure l’usage, pas la capacité du pays ni la valeur créée. C’est une photographie utile pour comparer, pas un verdict sur la compétitivité.
Dans la région : le même peloton
Les voisins sont dans une fourchette étroite : Égypte et Libye 15,5 % (72e et 73e), Tunisie 13,9 % (80e), Algérie 13,8 % (81e), Maroc 12,0 % (90e). Sur le continent, la Tunisie est 8e parmi les 45 pays africains présents dans le fichier, dominé par l’Afrique du Sud (23,9 %). Depuis le premier semestre 2025, la région avance à des rythmes différents : Égypte +3,0 points, Libye +2,8, Algérie +2,5, Tunisie +1,6, Maroc +1,5. Les accélérations les plus fortes sont ailleurs : Corée du Sud +14,7 points, Émirats arabes unis +13,9, France +8,7. Le sujet n’est donc plus de savoir si la Tunisie adoptera l’IA, mais à quelle vitesse.
Le paradoxe : des talents reconnus
L’indice Africa AI Talent Readiness 2025 (Qhala et Qubit Hub, 54 pays) place la Tunisie 2e ex aequo avec l’Égypte, à 51,80 points, derrière l’Afrique du Sud (52,15). Il pondère les compétences numériques (40 %), les données et infrastructures (35 %) et la préparation de l’action publique (25 %).
Les ressources humaines sont là. Selon l’Ordre des ingénieurs, plus de 8 000 ingénieurs sont diplômés chaque année, pour 90 000 inscrits. Le numérique emploie 120 000 personnes, dont 104 000 dans le privé, selon l’Observatoire national de l’emploi et des qualifications. Le Startup Act compte plus de 1 450 startups labellisées. Mais ces talents ne restent pas tous : lors d’une audition parlementaire en mars 2025, l’Ordre a évoqué 39 000 ingénieurs partis, pour un coût de formation de 650 millions de dinars par an. Ce sont des déclarations d’une institution professionnelle, pas des statistiques officielles.
Dans les entreprises : croire n’est pas innover
Selon l’ITCEQ (mai 2026), 86 % des entreprises voient dans les technologies avancées un levier d’innovation, mais 19 % seulement ont développé des projets innovants, l’innovation étant ici entendue au sens large, pas uniquement l’IA. Seules 7,8 % présentent une forte maturité digitale. L’IA ne remplace pas la structuration des données, des outils et des processus : elle la rend plus importante.
Dans le monde : utiliser n’est pas réussir
L’enquête McKinsey d’août 2026 (1 719 répondants, 97 pays) montre une large majorité d’utilisateurs, mais environ 6 % seulement de répondants « high performers » et 5 % qui attribuent à l’IA plus de 5 % de leur résultat d’exploitation. Les agents IA sont déployés à grande échelle par 40 % des répondants des grandes organisations (27 % un an plus tôt), contre 22 % dans les plus petites, sans progression. Selon les secteurs, ils servent au code dans la technologie, au marketing et aux ventes dans le commerce, à la chaîne logistique dans l’industrie avancée.
Ce qui existe déjà, ce que d’autres ont choisi
Le 23 mai 2026, le ministère des Technologies de la communication a présenté la stratégie nationale en IA, avec six priorités : santé, agriculture, énergie, transport, mobilité intelligente, administration numérique. Le 21 juillet, le Tunisia Global Forum a dévoilé le livre blanc « TunisIA ». Reste l’exécution et la mesure.
- Singapour : un assistant IA sécurisé utilisé par environ deux tiers des agents publics, soit près de 100 000 personnes. Le gain de temps déclaré est un retour d’utilisateurs, pas une mesure indépendante.
- Maroc : le 30 septembre 2026, le ministère de la Transition numérique et Mistral AI ont publié en open source un modèle de reconnaissance vocale de la darija.
- Estonie : annonce en juin 2026 d’identités numériques pour les agents IA, afin de préciser qui agit pour le compte de qui.
Cinq mesures pour passer de l’usage à la valeur
- Mesurer : un baromètre annuel de l’usage réel par secteur, taille d’entreprise et type d’usage. La donnée doit précéder la stratégie.
- Former : l’IA comme compétence de travail, du lycée à l’entreprise.
- Financer l’expérimentation : permettre à une PME de tester une solution 30 jours avant de financer un grand projet.
- Partir des problèmes : accueil multilingue, irrigation, démarches, maintenance, service client. Un problème, un cas d’usage, 30 jours, un indicateur.
- Garder nos talents : créer ici les opportunités qui produisent de la valeur.
Le vrai retard tunisien n’est peut-être pas technologique. Il est dans notre capacité à transformer une technologie en usage, un usage en productivité, la productivité en valeur économique. Nous n’avons pas besoin de construire le prochain ChatGPT. Nous devons apprendre à utiliser l’IA pour résoudre nos propres problèmes. Du clic au dialogue, du talent à l’usage.
*Journaliste et cofondateur de RPMS et de L’Instant M