Il y a soixante-huit ans  : La création de la Banque centrale

Censuré sous le régime de Ben Ali, ce témoignage de Mansour Moalla, qui devait paraître en 2008 dans les colonnes de Réalités à l’occasion du cinquantenaire de la Banque centrale de Tunisie, revient sur le rôle déterminant joué par son auteur dans la création de cette institution, fondée le 19 septembre 1958, ainsi que dans la mise en place du dinar tunisien.
Recruté par le ministre des Finances Hédi Nouira, Mansour Moalla est alors chargé d’organiser le transfert du privilège d’émission monétaire, jusque-là détenu par la Banque de l’Algérie et de la Tunisie (B.A.T.), placée sous contrôle français. Il œuvre notamment à la formation des futurs cadres de la banque, mène les négociations avec le Gouverneur français Jean Watteau et supervise la fabrication des premiers billets libellés en dinars, confiée à des entreprises britanniques.
Dans la suite de son récit, Mansour Moalla évoque les premières épreuves auxquelles la jeune institution est confrontée, notamment la faillite d’une banque française, dont les activités seront reprises par la toute nouvelle Société Tunisienne de Banque. Il revient également sur la décision de la Tunisie de ne pas suivre la dévaluation du franc français en 1958, un choix qui devait contribuer à affirmer davantage l’autonomie et la souveraineté économiques du pays nouvellement indépendant.

 

 

A mon retour en Tunisie, en septembre 1957, j’ai pris l’initiative d’aller voir Hédi Nouira et de lui proposer mes services. Nouira était une grande figure du parti et une référence de la ligne modérée et libérale du mouvement national. Je connaissais sa «ligne» à travers ses éditoriaux dans «Mission», journal du parti en langue française et j’appréciais la rigueur de sa pensée et la précision de son écriture dénuée de fioritures et d’excès. Tout jeune lycéen, je l’ai vu défendre le leader syndicaliste Habib Achour devant une Cour française qui le «jugeait» à la suite de la tuerie de Sfax du 5 août 1947. Il m’avait impressionné. Puis surveillant au collège Sadiki, j’ai assisté à une de ses réunions avec les jeunes où il fait taire des destouriens un peu excités qui ne voulaient pas laisser s’exprimer un jeune communiste du nom de Harmel qui deviendra plus tard chef du parti communiste tunisien lequel, après la disparition de l’Union Soviétique, se convertira en un des partis de l’opposition «officielle». Je l’ai enfin et beaucoup plus récemment, en 1955, reçu à Nevers où, pendant mon stage, il est venu visiter la Foire de la Ville, en tant que ministre du commerce et j’ai beaucoup apprécié son discours et son comportement.

A mon retour à Tunis, il est ministre des Finances. C’est donc pour moi la destination normale, venant de l’Inspection des Finances. Nouira avait beaucoup de considération pour ce «corps» d’élite au point que son Directeur de Cabinet, en tant que ministre tunisien des Finances, était un Inspecteur français des Finances, Bonnet de la Tour qui sera, à son départ, remplacé par un autre Inspecteur des Finances du nom de Roland-Billecart. Il était probablement content et peut-être même flatté de pouvoir recruter un «Inspecteur des Finances», de nationalité tunisienne, cette fois.

Je débarque donc aux Finances, comme membre du cabinet, Roland Billecart étant le principal responsable après le ministre. Je fais mes premiers pas dans ce ministère où les principaux fonctionnaires du temps du Protectorat sont restés en place.

Le ministre Nouira me confie quelques dossiers à traiter et un jour, il me demande de regarder celui de la C.T.E.T (Compagnie Tunisienne d’Electricité et du Transport) qui avait la concession de la production de l’électricité à Tunis et du transport urbain. Cette société réclamait une subvention de l’Etat, importante, de l’ordre de cinq cent millions de francs tunisiens (à la parité à l’époque avec le franc français), somme considérable, faisant état d’une exploitation déficitaire. L’Inspecteur Roland Billecart a donné un avis favorable. Embêté d’avoir à débourser une telle somme, Nouira me passe le dossier pour examen. Ledit dossier ne contenait pas les pièces justifiant la demande de la Société dont notamment le détail de son compte d’exploitation pour qu’on puisse comprendre les raisons du déficit et pouvoir éventuellement le réduire autrement que par des subventions. J’exprime l’opinion que la société doit nous fournir ce détail avant de nous prononcer. Mon «camarade» de l’Inspection, d’un caractère ombrageux, est furieux d’avoir été ainsi «contrôlé» par le nouveau venu, considéré désormais comme concurrent. Il a fini par comprendre que sa position était devenue intenable, ayant souvent à trancher des affaires concernant des entreprises françaises et ses avis pouvaient être considérés comme subjectifs, à tort ou à raison. Et il quitta la Tunisie.

Le privilège d’émission

Puis arrive la «bataille» du Dinar dans laquelle je vais être pleinement engagé. L’Indépendance nominale du 20 mars 1956 devait être concrétisée par des transferts effectifs de pouvoirs dans tous les domaines de la souveraineté. Quelques jours à peine après son accession à la Présidence de la République, Bourguiba exprime la nécessité de se «débarrasser des séquelles du colonialisme qui, telles des racines de chiendent, s’étendent partout». La souveraineté monétaire, un des principaux attributs de l’Indépendance, devait être reconquise, rétablie. L’assujettissement monétaire, doublé de la dépendance bancaire, toutes les banques en Tunisie étant des banques étrangères, françaises en fait, devaient être mis en cause et céder la place à un système monétaire tunisien et à une organisation bancaire tunisienne.

Quelque temps après mon arrivée aux Finances, Nouira me parle de ce problème et me demande de m’en occuper. Il ne s’agit rien de moins que de récupérer le «privilège» d’émission et de battre monnaie de manière indépendante. Ce fameux privilège était détenu par une Banque commerciale, la Banque de l’Algérie et de la Tunisie, B.A.T, qui s’est vu accorder en outre le monopole de l’émission monétaire dans les deux pays du Maghreb.

La B.A.T, tout en fonctionnant comme banque «primaire» commerciale, effectuant des opérations de dépôt et de crédit avec les particuliers, personnes physiques ou morales, agissait en même temps comme «Institut d’émission», «Banque centrale», fournissant par divers moyens des liquidités aux autres banques et gérant la Trésorerie centrale de l’Etat. Outre la monnaie «scripturale» à travers les comptes des Banques et des particuliers, la B.A.T émettait également la monnaie «fiduciaire», c’est-à-dire les billets de banque qu’elle fabriquait dans ses ateliers à Alger.

La monnaie émise en Tunisie était le franc tunisien, distinct du franc algérien. Les billets de banque ne se distinguaient entre eux que par des variations secondaires dans les dessins figurant sur ces billets au point que lors de l’échange, en novembre 1958, de ces billets contre les nouveaux billets libellés en dinars, le public aura du mal à les distinguer les uns des autres. Aussi ferons-nous appel au célèbre chroniqueur Abdelaziz Laroui pour expliquer au public ces petites différences en vue de faciliter les opérations d’échange.

Le «franc tunisien» était «aligné» sur le franc français, c’est-à-dire qu’il était à la parité avec le franc «métropolitain», un franc tunisien étant égal à un franc français. Les transferts de fonds étaient totalement libres entre la France et la Tunisie, aussi bien pour les transferts «courants» qui concernent les opérations sur biens et services, importations et exportations, que les transferts de capitaux tels que les investissements. Ce régime est mis en place pour faciliter les activités de la colonisation, qu’elles concernent les personnes physiques vivant en Tunisie ou les organismes économiques, sociétés agricoles, commerciales ou financières. La population tunisienne ne profitait que marginalement de cette libre circulation de l’argent entre les deux pays.

Conséquence de cette liberté des transferts, la France exerçait la souveraineté économique extérieure, qu’il s’agisse du commerce extérieur ou des finances extérieures. Elle négociait et établissait aussi bien les rapports commerciaux avec les pays n’appartenant pas à la zone franc que les rapports financiers avec ces mêmes pays, les territoires de la «zone franc» autres que français étant assimilés au territoire de la France. Ainsi les avoirs en devises de la Tunisie étaient gérés par la France qui «encaissait» les entrées et assurait les sorties, en essayant d’équilibrer les deux flux pour limiter les dépenses en devises à sa charge.

C’était donc une «domination» totale : la Tunisie n’avait aucun droit de regard sur sa monnaie, ledit «franc tunisien», que ce soit à l’intérieur ou vis-à-vis de l’extérieur. Le système bancaire était totalement français, la B.A.T et les principales banques françaises installées en Tunisie, BNCI, Comptoir d’Escompte, Crédit Lyonnais, Société Générale, Crédit Foncier, Compagnie Algérienne, etc., assurant la distribution du crédit et par voie de conséquence, le contrôle de l’ensemble de l’économie.

Il fallait «libérer» la Tunisie de ce carcan, lui permettre d’émettre librement sa propre monnaie, de créer son propre réseau bancaire et financier, de contrôler la circulation monétaire à travers ce réseau et de décider de ses rapports économiques et financiers avec l’extérieur, en un mot d’assumer toutes ses responsabilités dans un domaine d’où elle était quasi totalement exclue et absente.

Le transfert du privilège d’émission : les préparatifs

Le principe du transfert du privilège d’émission ayant finalement fait l’objet d’un accord entre les deux gouvernements, il fallait passer à l’action et réaliser ce «transfert» dans la pratique. Ceci dit, comment procéder ? Il me revenait de répondre à cette question. Celle-ci présentait deux aspects différents. Il fallait, d’une part, préparer le personnel, le matériel et les documents techniques nécessaires à l’exercice du privilège d’émission et, de l’autre, discuter et négocier avec les détenteurs du privilège d’émission, en Tunisie et en France.

La préparation du personnel d’abord : c’était l’aspect le plus important. On devait en effet former une équipe susceptible de prendre en mains la direction du futur Institut d’émission monétaire de la Tunisie. Il était donc nécessaire de sélectionner un certain nombre de cadres, titulaires au moins d’un diplôme d’études supérieures dans les domaines économique et financier, et leur faire faire des stages dans les différents services d’une banque centrale à l’extérieur, la B.A.T, notre «adversaire» ne se prêtant à aucune coopération quelle que soit sa nature. Je me souviens de cinq des cadres choisis pour effectuer ces stages et se préparer à diriger les services de la Banque centrale de Tunisie (B.C.T). Il s’agit de Mokhtar Fakhfakh, de feu Béchir Saïdane, de Moncef Belkhodja, de Ali Hedda, et de Abdelmajid Turki qui deviendront plus tard des «personnalités» : Fakhfakh sera banquier, Saïdane industriel du textile, Belkhodja banquier aussi, Ali Hedda ambassadeur, Turki, avocat.

Ils effectueront ce stage principalement à la Banque de France qui a bien voulu les accueillir pendant plusieurs mois et organiser leur séjour dans les différents services de la Banque. Celle-ci était dirigée à l’époque par un homme remarquable, Wilfrid Baumgartner, «Grand Seigneur», qui a compris que l’évolution du monde rendait inévitable la nécessité de ce transfert du privilège d’émission aux Tunisiens et qui s’est employé à le faciliter. Il m’a reçu à plusieurs reprises et m’a présenté à ses collaborateurs en leur demandant de me faciliter la tâche. J’ai réussi à le convaincre de nous assister de manière efficace en constituant une «mission» multifonctionnelle comprenant des spécialistes de la Banque, mission destinée à s’installer à Tunis pendant quelques mois avant et après l’ouverture de la B.C.T.

Cette équipe a été effectivement mise en place. Elle était composée de personnes très compétentes et comprenait notamment le Directeur général du Crédit à la Banque, Bolgert, qui venait juste de prendre sa retraite et était encore très vaillant et son assistant le plus en vue, René Brousse, spécialiste du crédit, ayant accompli une semblable mission en Syrie et qui restera longtemps, jusqu’à son décès récent, en contact avec la Tunisie. D’autres techniciens spécialistes des différentes missions d’une Banque centrale sont venus compléter la mission Banque de France. J’aurai surtout à travailler avec Bolgert et Brousse.

Le transfert du privilège d’émission : les préparatifs matériels

Les préparatifs matériels, autre aspect important de notre tâche, nous ont permis de repérer un certain nombre d’agents d’exécution qui seront recrutés plus tard à la banque. Il y avait principalement une question délicate et importante à régler : la fabrication des billets de banque libellés en dinars. Normalement, si les choses ne se faisaient pas quelque peu dans la douleur, on aurait pu imaginer que la B.A.T ou la Banque de France, qui avaient toutes les deux des imprimeries bien équipées, auraient pu fabriquer pour nous ces billets. Mais les rapports franco-tunisiens étaient bizarres : on ne pouvait pas se passer les uns des autres mais en même temps, le contentieux franco-tunisien était encore chargé, la guerre d’Algérie empoisonnait l’atmosphère et donc, on ne pouvait guère, d’un côté comme de l’autre, se faire totalement confiance. Et si, en cours de route, il y avait «crise», on pouvait continuer seuls mais on ne peut pas le faire si le fabricant français s’amusait à bloquer nos billets dans ses ateliers ! C’est peu probable peut être mais on n’a pas le droit de prendre un tel risque.

Il fallait donc fabriquer les billets de banque en dinars en dehors de la zone française d’influence, pour ne pas créer un sujet de friction. Les spécialistes dans ce domaine étaient les Anglais. Les deux entreprises qui seront chargées de la fabrication seront donc anglaises, Bradbury pour les billets de 1 à 5 dinars et de La Rue pour les billets de un demi-dinar (500 millimes). J’ai sous les yeux une lettre datée du 8 février 1958 que j’ai adressée de Paris au ministre Nouira pour lui rendre compte de mes démarches à Londres auprès de ces deux entreprises pour la fabrication de ces billets de banque. On y trouve des renseignements intéressants : la fabrication des coupures de 1D chez Bradbury est terminée et la livraison aura lieu le 10 février à Tunis, la fabrication chez Bradbury aussi des coupures de 5 d est en cours comme j’ai pu le constater en visitant l’usine pour comprendre le cycle de fabrication et les contrôles opérés au cours de ce cycle, la première livraison à Tunis aura lieu à la fin de février et les dernières à la mi-mars, les billets de 1/2 dinar, fabriqués chez de La Rue arriveront le 10 février avec les billets de 1 dinar.

Que faire de ces millions de billets de banque ? Il fallait les réceptionner, les stocker, les contrôler en vérifiant les quantités livrées et la qualité des billets en retirant les billets «fautés» qu’on ne doit pas mettre en circulation. Ce travail nécessite de vastes locaux et un personnel nombreux. Nous avons aménagé les sous-sols du ministère des Finances qui ont été repeints à neuf et mis en état de recevoir personnel et billets de banque. Le personnel a été recruté spécialement pour cette opération de comptage, de tri et de contrôle. Il est composé surtout d’étudiants, le travail devant surtout avoir lieu pendant les vacances d’été et se terminer avant la rentrée scolaire et universitaire. Une équipe de contrôleurs du ministère des Finances (impôts et douanes) était chargée de l’encadrement de ce personnel. L’accomplissement de cette tâche s’est parfaitement déroulé, l’enthousiasme des jeunes pour un travail concernant l’indépendance monétaire de la Tunisie ayant fait régner une auto-discipline et une conscience professionnelle telles qu’on n’a eu aucun incident et qu’on n’a perdu aucun billet de banque.

Le transfert du privilège d’émission : la négociation

Parallèlement aux tâches à accomplir qu’on vient de décrire, il fallait négocier les modalités de transfert du privilège d’émission aussi bien avec les dirigeants de la Banque d’Algérie et de Tunisie qu’avec les responsables au ministère français des Finances chargés au cabinet du ministre et à la Direction du Trésor du suivi de cette question. A la B.A.T, c’est le «Gouverneur» en personne de cette banque qui dirige la négociation. Jean Watteau, c’est son nom, est un des survivants de l’âge, de l’époque de la colonisation. Cet ancien «Inspecteur général des Finances» est un conservateur de la plus pure espèce, sinon la pire. Il est tout à fait contre l’indépendance des pays d’Afrique du Nord et ne le cache pas. Il a tout à fait l’aspect physique d’un «féodal» : grand et massif, à la démarche pesante, il parle de manière emphatique et orgueilleuse. S’il ne tenait qu’à lui, il ne se laisserait jamais «dépouiller» de son «privilège» tunisien. C’est sa propriété. Il est dans son droit. Il est chez lui. Pourquoi veut-on le déloger, l’exproprier» ?

J’aurai avec lui des rapports difficiles au départ mais qui finiront par être convenables à la fin. Je devais le voir à Paris, revenant de ma visite londonienne consacrée à la fabrication des billets de banque, au lendemain du bombardement de Sakiet, scandale qui a fait l’actualité mondiale pendant de longues semaines : des dizaines, sinon plus, de morts et tout un village dévasté. Après consultation de Tunis, je vais à sa rencontre, malgré l’atmosphère peu propice à ce genre de visites. Il avait son bureau Boulevard Saint Germain à Paris. Une pièce très grande, un bureau installé tout à fait au fond de façon à être obligé de faire de nombreux pas pour parvenir à hauteur de l’interlocuteur.

Introduit par l’huissier de service, j’entends ce «colosse» m’interpeller d’une voix tonitruante et me dire : « Moalla, c’est bien fait (le bombardement voulait-il dire) pour vous ». Je garde mon calme. Il m’invite à m’asseoir. Je lui réplique : « Monsieur le Gouverneur, je suis venu pour parler des modalités de transfert du privilège d’émission. En m’interpellant aussi brutalement, vous me donnez l’occasion de parler du problème politique, alors parlons-en. Suit une longue conversation où l’homme du passé, après avoir soutenu l’insoutenable, me dit : « Je vois, cher camarade (puisque nous appartenons tous les deux au même corps, l’Inspection des Finances), que vous êtes totalement convaincu de ce que vous dites et de ce que vous faites. Je veux m’excuser de la brutalité de mon interpellation et vous dire que j’essaierai, malgré toutes les difficultés qu’éprouve un ancien, vieux jeu peut-être, d’être au niveau qu’exige l’évolution du monde, j’essaierai donc de m’adapter d’autant plus que votre indépendance et le transfert de «mon privilège» me paraissent, que je le veuille ou non, tout à fait inéluctables.

Nous nous sommes quittés en ayant l’impression d’avoir quelque peu déblayé le chemin pour pouvoir poursuivre le dialogue sur l’Institut d’émission. Il m’a néanmoins «récité» ses revendications, qu’il savait pertinemment excessives : un million de dinars pour nous céder son immeuble à Tunis, quelques autres millions de dinars pour l’indemniser de la perte résultant de la cessation de son activité en Tunisie qui, d’après la convention établie avec la Tunisie, en fait avec les autorités du Protectorat, ne venait à échéance qu’au début des années 60. On ne pouvait guère encore, à ce stade, arriver à un accord, nous sommes en février 1958, et il faudra encore quelques mois et la pression du ministère des Finances et de la Banque de France pour faire renoncer Watteau à tous les millions de dinars que je viens de mentionner. Notre «allié» aux finances était Pierre Paul Schweitzer, Directeur du Trésor, lui aussi Inspecteur des Finances. Il était le «supérieur hiérarchique» de Watteau et de plus, il avait une grande influence sur lui. Il a en tout cas beaucoup fait pour le «raisonner». Je garde un très vif souvenir de cet homme très digne et très respectable. Lorsque je le rencontre en ce mois de février 1958, retour de Londres, il m’informe que son ministre a autorisé la reprise des «conversations» sur tous les points intéressant l’Institut d’émission à l’exception du régime des transferts de fonds entre les deux pays, question qui doit être abordée plus tard en même temps que les négociations générales franco-tunisiennes.

L’équipe des cadres tunisiens et des experts mis à notre disposition par la Banque de France va travailler jour et nuit pendant de longs mois pour préparer le démarrage de la Banque centrale de Tunisie.

L’Ouverture de la Banque centrale de Tunisie

Après ces longs mois d’un labeur acharné, vint le jour de l’ouverture de la B.C.T et de la sortie du dinar. Le ministre Nouira était parti se faire opérer en France d’une hernie discale et c’est le Docteur Sadok Mokaddem qui assure l’intérim des Finances. Il m’appelle un jour pour me dire qu’on doit «inaugurer» le nouvel Institut d’émission le 25 juillet 1958, date du premier anniversaire de la proclamation de la République. Il m’informe que le Parti et son Directeur Taïeb Mehiri y tiennent. Je lui explique qu’il nous faut encore un peu de temps pour terminer tous nos travaux préparatoires et qu’il vaut mieux ne pas nous bousculer. Il me dit alors que le Président aussi y tient. Je lui demande d’expliquer au Président que ce n’est pas possible. Il me réplique qu’il ne le fera pas et que je n’ai qu’à aller l’expliquer moi-même au Président, ce que j’accepte sans hésiter.

J’appelle Laouiti et je le prie de demander pour moi une audience au Président à qui je veux présenter Monsieur Bolgert, Directeur général honoraire à la Banque de France, en mission avec nous pour l’Institut d’émission. Comme d’habitude, Bourguiba nous reçoit dès le lendemain. Je lui explique notre travail et la mission de Bolgert, nos rapports de coopération avec la Banque de France. Il remercie Bolgert, le félicite et nous encourage à continuer notre travail. Nous prenons congé du Président et, en sortant, je lui demande de nous faire l’honneur d’inaugurer le nouvel institut dès que nous aurons achevé notre travail dans deux ou trois mois. Il dit accepter avec joie et ce sera pour lui un grand jour. Il n’y avait aucune trace du 25 juillet et du premier anniversaire de la République.

Et le jour de l’ouverture, de l’inauguration, sera un jour «normal», le 4 novembre 1958. Il deviendra lui même un jour historique, «un anniversaire». Tout est en place, pensons-nous. Les billets en dinars tout neufs. Trois catégories de coupures : 5 dinars, 1 dinar, 1/2 dinar. Le dinar était égal à mille francs tunisiens. Il est divisé en mille millimes. On avait aussi préparé les pièces libellées en millimes : 10, 20, 50 et 100 millimes. Les guichetiers étaient à leur poste. L’atelier de tri, à l’arrière-guichet, composé d’une quinzaine de jeunes filles qui étaient là. Les pièces comptables ont été imprimées. Le 4 novembre au matin, l’épreuve d’échange allait commencer. On a été véritablement envahi. Tout le monde voulait avoir du dinar, voir à quoi ressemblaient les nouveaux billets. Le portrait de Bourguiba, un Bourguiba sévère, figurait sur les trois coupures qui portaient également des images symboliques, une branche d’olivier, un pont, l’intérieur d’une mosquée et les armoiries de la République pour le billet de 5 dinars, un barrage, un tracteur, une branche d’oranger pour le billet de 1 dinar.

La cérémonie d’inauguration a été aussi fastueuse qu’impressionnante. Elle était présidée par Bourguiba en personne. Je trouve une photographie de la sortie de cette manifestation où l’on voit le Président, en costume de cérémonie, portant le fez, qui le «grandit» le torse bombé, ayant Nouira à sa droite et son épouse française, Mathilde, à sa gauche et derrière lui Taïeb Mehiri, et j’étais là, à côté de ce dernier, à la dernière marche, la plus haute, de l’entrée de l’immeuble de la B.A.T devenue celui de la B.C.T : une nombreuse assistance était présente à la cérémonie, tous les membres du gouvernement bien entendu et nos invités dont précisément Wilfrid Baumgartner et Jean Watteau.

La première journée de l’ouverture a été la première épreuve pour le nouveau personnel du nouvel Institut d’émission. Le volume des échanges de billets aux guichets de la Banque a atteint un degré énorme. Les guichetiers récemment recrutés pour la plupart étaient surchargés et tendus, ayant peur du cafouillage et des erreurs de caisse. Les guichets fermés, il fallait vérifier les comptes, comparer le montant des francs tunisiens échangés et celui des dinars tunisiens sortis. L’opération a duré une bonne partie de la nuit, les agents de la B.A.T nous observaient des balcons qui surplombent le grand hall sur lequel s’ouvraient les guichets. Ils étaient encore là pour «liquider» leurs affaires et espéraient voir s’installer le désordre… surtout qu’il manquait une fois les comptes faits, un billet de cinq dinars. Il fallait absolument le trouver. On ne peut pas «ouvrir» les milliers de paquets et les recompter. Où est passé ce maudit billet ? Le Gouverneur Nouira était là. Il s’inquiétait… Je le rassurai en lui disant qu’on va encore chercher et si on ne trouve pas, ce n’est pas grave, ce sera notre première perte de caisse et il y en aura encore un certain nombre dans la vie de la Banque. Pour l’honneur néanmoins et pour ne pas donner un motif de satisfaction aux agents de la B.A.T qui étaient aux aguets, il fallait trouver ce billet. La chance nous a aidés : en comptant un paquet pris au hasard – après avoir invoqué le ciel – on trouve qu’il y avait un billet en plus de ce qu’il devait contenir… On le compte 10 fois, le billet en plus était bien réel. Il fallait encore trouver le paquet où le même billet existait en moins. Mais ceci n’était pas urgent, le lendemain et les jours suivants s’il le faut, l’équipe de tri vérifiera tranquillement les paquets et trouvera le paquet où il faut remplacer le billet excédentaire que la chance nous avait permis de découvrir. Il n’y aura donc pas un «déficit de caisse» pour notre première journée d’ouverture. Le défi est relevé. L’honneur est sauf. Nous étions soulagés et heureux.

Après cette première journée d’ouverture, les services de la Banque se mettent au travail. Très vite, nous nous apercevons que nos préparatifs, sur tous les plans, ont été excellents et nous permettent de fonctionner sans grande difficulté malgré l’inexpérience du personnel qui, pour la grande majorité, n’a jamais mis les pieds dans une banque. L’atmosphère générale était bonne. Le personnel était enthousiaste, la coopération entre les cadres tunisiens et les spécialistes français membres de la mission de la Banque de France est parfaite, mes rapports avec le Gouverneur Nouira étaient respectueux et amicaux. On peut dire que le succès était total.

Une Banque en perdition

Nous n’allions cependant pas être tranquilles. Quelques semaines après notre installation, nous allons avoir des soucis. Le premier concerne la «faillite» d’une banque française installée à Tunis, la Société Franco-Tunisienne de la Banque, filiale de la Banque dite franco-américaine installée à Paris. Cette banque avait accordé à l’un de ses clients, entrepreneur et propriétaire d’une briqueterie à Djemmal, au Sahel, un crédit disproportionné par rapport à la fois à la surface financière du client et aux ressources de la Banque. Celle-ci a prêté une part trop importante de ses dépôts au même client. Il a suffi que ce client éprouve des difficultés pour qu’elle ne puisse plus honorer les chèques de ses déposants. Ceux-ci vont donc voir leur argent disparaître. Il fallait intervenir pour les protéger.

Comment faire ? En même temps que la création de la B.C.T, nous avons pensé à l’établissement d’une banque de dépôt tunisienne pour ne plus être environné, en tant qu’Institut d’émission, que des seules banques françaises. C’est ainsi que la Société Tunisienne de Banque a vu le jour, l’équipe qui y a travaillé comprenant Abdelaziz Mathari, qui était secondé par un juif tunisien Serge Guetta, natif de Sfax, d’une famille Israélite bien intégrée. Il était l’un des rares cadres tunisiens des banques françaises. Les deux co-fondateurs de la S.T.B étaient alors très proches de l’équipe de la B.C.T. Ensemble, nous avons décidé la reprise de cette banque par la S.T.B, qui s’était chargée d’honorer les chèques des déposants et d’absorber cette banque qui, d’ailleurs, n’avait qu’une seule agence sur l’Avenue Habib Bourguiba, agence dont le local dépend actuellement de l’Union Internationale de Banques, l’anciennement Crédit Lyonnais. La S.T.B liquidera les biens de l’entreprise débitrice pour se faire rembourser au moins partiellement. C’est ainsi qu’elle est devenue propriétaire de la briqueterie de Jemmal.

C’était donc la première épreuve rencontrée : la faillite d’une banque. Pour nous à l’époque, c’était un événement. C’est d’ailleurs toujours un événement, en tout cas un «accident» qui ne passe guère inaperçu et qui oblige les gouvernements à intervenir pour protéger l’épargne publique. La raison de cette faillite a été l’inobservation d’un principe fondamental de la gestion bancaire : la division des risques, c’est-à-dire une distribution des crédits aux clients dans une proportion ne dépassant pas une limite qui est généralement un pourcentage modéré du total des dépôts ou des crédits ou en même temps un pourcentage encore plus modéré des fonds propres de la Banque qui est l’ensemble de son capital et de ses réserves, de manière à ce que la défaillance d’un débiteur ne déstabilise pas la banque, comme cela était le cas de la Société franco-tunisienne de banque. L’imprudence des dirigeants de cette dernière, qui avaient attribué une partie trop importante de ses ressources en faveur d’un seul client, a été l’origine du désastre. Ceux-ci n’avaient pas pu nous donner une explication valable. Collusion, corruption ou simple négligence ou incompétence, c’était difficile à établir. Le président de la société mère, Archawski, est venu nous rendre visite et donner son accord à la liquidation de son établissement. J’ai entendu dire qu’il s’est suicidé quelque temps après.

Le «décrochage» du Dinar

La seconde épreuve à laquelle nous allions être soumis à peine la nouvelle banque centrale créée a été le «décrochage» du dinar par rapport au franc français. Le gouvernement Gaillard avait, pour des raisons concernant l’évolution économique en France, décidé de dévaluer le franc et nous posait ainsi un grave problème. Devions-nous suivre ? Dévaluer le Dinar. On venait à peine de le créer. Cela faisait mauvais effet de «l’abaisser» tout de suite. De plus, la conjoncture économique tunisienne n’appelait pas une dévaluation en catastrophe. Ne pas suivre rendait nécessaire de mettre rapidement en place un contrôle des transferts avec la France, la liberté de ces transferts, totale à l’époque, pouvant se traduire par une «hémorragie» difficile à supporter. D’autant plus que la France avait déjà mis fin aux prêts et autres contributions prévus par les accords franco-tunisiens et destinés au financement des projets de reconstruction et d’équipement de la Tunisie, une telle décision étant censée «punir» la Tunisie pour son soutien à l’Algérie.

J’ai sous les yeux le premier numéro du bulletin qui a été édité par la nouvelle banque centrale en avril 1959, six mois après sa création. «L’Editorial» a été consacré à cette question de la dévaluation et du décrochage. On peut y lire notamment :

« Les autorités tunisiennes se sont ainsi trouvées en face d’une décision capitale à prendre ». Le Dinar n’a pas été dévalué.

Sans vouloir exposer tous les motifs de la décision tunisienne, il convient cependant d’en indiquer brièvement les raisons essentielles :

-les échanges commerciaux de la Tunisie avec les pays étrangers à la zone franc étaient traditionnellement équilibrés et même parfois excédentaires ;

la balance commerciale avec les autres pays de la zone franc devenait équilibrée en 1958 alors qu’elle était jusque là déficitaire. En outre, la Tunisie détenait d’importantes réserves en francs français pour assurer ses paiements avec ces mêmes pays ;

-les prix intérieurs, après la hausse consécutive à la dévaluation de 1957 dans la zone franc, s’étaient pratiquement stabilisés ;

-les finances publiques étaient en ordre, le budget de l’Etat était équilibré et le Trésor possédait d’amples disponibilités ;

-une deuxième dévaluation, suivant de près celle de 1957, aurait entraîné un renchérissement des prix, un réajustement des salaires et aurait finalement entravé l’action entreprise pour développer l’économie du pays.

Le «décrochage», note l’éditorial, a donné le résultat escompté : les exportations ont, après quelques semaines de mise au point, repris à un rythme satisfaisant. Les avoirs en francs français de la Tunisie ont augmenté très sensiblement : de 22669.954,641 francs à la date du 27 décembre 1958 (date du décrochage), ils sont passés à 28738540,555 francs le 15 avril 1959.

Nous avons donc décidé de ne pas dévaluer et d’établir une réglementation et un contrôle des transferts vers les pays de la zone franc, le contrôle des changes étant déjà en place, comme en France, avec les pays tiers. C’était une tâche d’autant plus difficile qu’on était obligé d’improviser et de constituer rapidement des services comportant un personnel nombreux pour accueillir, en provenance des «intermédiaires agréés», c’est-à-dire les banques, les demandes de transfert, les documents justificatifs les accompagnant, les étudier et répondre le plus souvent positivement, quelquefois négativement.

Il en est résulté un alourdissement important des services de la Banque, les transferts vers la France constituant l’essentiel des transactions commerciales et financières avec l’extérieur. Le contrôle ainsi institué portait aussi bien sur les transferts commerciaux, c’est-à-dire les paiements concernant nos importations de marchandises, que sur les transferts financiers pour le paiement de toutes sortes de services courants comme les «économies» du personnel français travaillant en Tunisie par exemple.

Devant la réticence compréhensible des experts français, nous y sommes allés par nos propres moyens, nous aidant de ce qui existait en matière de contrôle des changes avec les pays hors de la zone franc, contrôle qui était alors géré par le service des finances extérieures au ministère des Finances. Nous avons reçu au cours de cette affaire, le concours d’un expert belge, Georges Simon, qui a exercé au Congo belge et qui connaissait bien la question. Travailleur acharné, il nous a été très utile. Personnage cependant ombrageux et difficile à gérer. Mais j’y ai réussi et il est devenu un ami et un collaborateur fidèle. Il s’est fait un nom et les Algériens l’ont appelé pour les aider à organiser les services de la Banque d’émission algérienne, une fois l’indépendance acquise.

Nous surmonterons donc cette deuxième épreuve du contrôle des transferts et l’ensemble des services de la banque recommencera à fonctionner normalement au point qu’à la fin du mois de mars 1959, j’ai pu prendre deux semaines de vacances. C’était il y a maintenant un demi-siècle.

 


Un livre événement sur les coulisses de la naissance du dinar tunisien

Un nouvel ouvrage signé Sadok Rouai, consacré à la genèse de la Banque centrale et du dinar tunisien, ainsi qu’au rôle joué par la France et le FMI dans cette étape fondatrice de l’histoire monétaire du pays, est disponible en librairie.

Selon l’auteur, ce livre intitulé « La genèse de la céation de la Banque Centrale de Tunisie et du Dinar » constitue une plongée dans les archives permettant de revenir sur les circonstances, les acteurs et les enjeux qui ont présidé à la naissance de la Banque centrale de Tunisie et de la monnaie nationale. S’appuyant sur des documents inédits, notamment issus des archives de la Banque de France et du FMI, il propose de découvrir une histoire jusqu’ici largement méconnue des Tunisiens.

L’ouvrage, publié en mars dernier, offre, toujours selon Sadok Rouai, auteur également de « Tunisie – Émeutes du pain de janvier 1984 : Mythes et réalités sur le rôle du FMI et de la BCT », un éclairage très différent de celui de «La bataille du dinar», longtemps enseignée à l’école et reprise, avec fierté, dans les manuels d’histoire. Les archives racontent une tout autre histoire, celle de négociations, de rapports de force et de choix politiques et monétaires décisifs, mais aussi celle d’experts dont le rôle est resté longtemps dans l’ombre — à l’image de Bolgert et Mladek, dont les visages figurent en couverture du livre.

À travers documents d’archives et témoignages d’époque, cet ouvrage invite ainsi à revisiter l’un des épisodes fondateurs de l’histoire économique et monétaire de la Tunisie, pour mieux comprendre comment sont nés la Banque centrale de Tunisie et le dinar.

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