Koulchite : Les couloirs d’un racisme médical

Dans le contexte des mouvements migratoires qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale à aujourd’hui, la fréquence des syndromes douloureux ou des pathologies mal caractérisées chez les personnes migrantes ou appartenant à des minorités d’origine étrangère est grandissante, en Europe et notamment en France, mais ce phénomène reste sous-évalué.
Car très peu d’études et/ou de rapports sont disponibles à ce sujet.

Derrière cette omerta et ce tabou se cache un syndrome bien particulier appliqué au milieu médical : le syndrome méditerranéen. Au départ, il ne devait concerner que les «Arabes», eh bien, il est à présent aussi appliqué aux personnes de «couleurs» ou étrangères.

Le syndrome méditerranéen est défini implicitement comme une expression excessive de la douleur ou de la maladie, une manifestation oscillante entre une plainte et une théâtralisation de la douleur. Qui plus est, cela ne concernerait que des patients du pourtour méditerranéen ; il est alors d’usage de moins donner suite à leurs demandes, en particulier d’antalgiques ou de prise en charge immédiate. Ce qui pourrait conduire également, à refuser de les prendre en charge ou à ne pas les écouter ou pire, à les infantiliser.

Dans l’inconscient collectif encore aujourd’hui, des mythes hygiénistes perdureraient pour ces «populations» datant de l’époque coloniale.

Des populations racisées (arabes, noirs essentiellement) que l’on finit par discriminer ouvertement dans un contexte de soin alors qu’elles sont en demande réelle de prise en charge médicale.

La «mentalité» des soignants étant que ces «individus» seraient ( choukéhine en dialecte tunisien), c’est-à-dire moins résistants et résilients face à la douleur et à la maladie.

Ce qui reste consternant, c’est que dans bien des espaces dans le monde, il y aurait des relents de «pseudo sciences racialistes» qui se présenteraient sous la forme d’un paternalisme médical occidental, accompagné d’une réduction des symptômes ou d’une sorte de déni quand il s’agit de la santé des populations racisées. Etat de fait que l’on observe bien souvent dans les pays anciennement colonisateurs.

De telles situations ont été décrites aux États-Unis pour les Afro-Américains, les Hispaniques et les Amérindiens, au Royaume-Uni pour les originaires de l’Inde et du Pakistan, en France pour les personnes d’origine nord-africaine et africaine, en Allemagne pour les Turcs, en Turquie pour les Kurdes, en Israël pour les juifs séfarades, palestiniens, juifs d’Éthiopie et de Russie, au Canada pour les Amérindiens, comme les Aborigènes en Australie ou les Roms dans les Balkans.

Beaucoup de soignants, à tort, émettent donc l’hypothèse que ces populations souffrent essentiellement d’une «pathologie d’adaptation» liée au changement social, de systèmes de vie et de valeurs ou comme une «crise identitaire liée à une forme de dépression ou de non-adaptation au pays d’accueil».

Rien à voir avec la cause réelle des pathologies, entraînant une très mauvaise lecture des symptômes. En se basant uniquement sur un prisme culturel et racial, la médecine occidentale semble souvent faire l’impasse sur la gravité réelle des pathologies que peuvent avoir ces populations dites «racisées» ou de couleur. Populations décolonisées pourtant, et qui vivent désormais sur le sol de l’ancien colonisateur, mais qui continuent d’être victimes d’une forme de mentalité condescendante et coloniale. S’ils ne maîtrisent pas la langue, qu’ils ont un accent, qu’ils habitent dans des quartiers défavorisés ou qu’ils sont en situation «irrégulière», ils sont le profil type de «malades» que l’on ne prend pas au sérieux.

Les Afropéens, ou Européens de descendance africaine (toute l’Afrique confondue) font partie de ces «malades» que l’on range dans la case « syndrome méditerranéen ».

Le Syndrome méditerranéen à toutes les sauces

Le «syndrome méditerranéen» est à toutes les sauces notamment en France, il cible essentiellement les populations du Sud, et il aurait de plus, de nombreuses appellations similaires pour décrire un même phénomène : syndrome nord-africain, syndrome douloureux polymorphe, syndrome polyalgique des Maghrébins. Ce syndrome méditerranéen était aussi appelé en médecine coloniale «coulchite» (ou koulchite, de l’arabe coulch «tout, partout ») ou «mal partout» et bien avant lui, on avait parlé de «la sinistrose» en psychiatrie, notamment pour décrire les travailleurs bretons ou les populations migrantes qui travaillaient dans des conditions précaires. La sinistrose a heureusement été éradiquée du courant psychiatrique en 1970, mais en 2026, le Syndrome méditerranéen, lui, toujours dans les consciences médicales, perdure.

Historiquement, si on veut comprendre les racines «du mal» on peut retrouver les sources qui ont permis de nourrir à travers les siècles la discrimination des populations «indigènes» en matière de santé en Occident. Car tout a d’abord commencé aux Etats-Unis, puis s’est répandu en Europe.

Un phénomène raciste émis par des thèses pseudo-scientifiques aux Etats-Unis

À partir du 19ᵉ siècle, des scientifiques et des médecins mettent en place des théories pseudo-scientifiques à caractère raciste. Palpation des crânes, chirurgie, dissection : tous les moyens sont bons pour forger des discours racistes qui vont circuler des États-Unis à l’Europe.

A la fin du 19ᵉ siècle les discriminations contre des gens et des groupes vont alors s’appuyer sur des théories pseudo-savantes. Ce racisme médical va donc planter des racines et se développer au fur et à mesure des siècles dans un contexte colonial.

Les patients «colorés» auraient ainsi une prise en charge moins rapide de leur souffrance par rapport aux autres patients.

Racisme médical : «L’héritage colonial est toujours présent dans les discours et dans les pratiques»

L’historienne Delphine Peiretti-Courtis et la sociologue Élodie Edwards-Grossi ont expliqué dans le livre «Le Racisme scientifique et médical, du XIXe siècle à nos jours » que les théories racialistes vieilles de trois siècles irriguent toujours l’inconscient collectif, y compris en médecine et dans les pratiques de soin.

Pour le médecin et écrivain Baptiste Beaulieu, cela relève du racisme institutionnel. Même si les études de qualité sur les discriminations ethniques en milieux de soin en France, sont rares, il y a un début d’éveil.

En 2025, un rapport de la Défenseure des Droits en France,  a mis en lumière des actes discriminatoires,  tels que refus de rendez-vous de consultation, réorientation abusive et rendez-vous impossibles à prendre via les plateformes dédiées… notamment pour les bénéficiaires de la couverture maladie universelle complémentaire ou de l’aide médicale d’État, et des atteintes au consentement (suivi gynécologique avec examens et soins psychiatriques en particulier) des faits qui continuent de se produire dans des lieux de soins variés (services d’urgence, consultation en cabinet, en centre de santé ou à hôpital public ou privé) et concernent toutes les professions médicales et paramédicales (médecins généralistes, spécialistes, chirurgiens-dentistes, pharmaciens, secrétariat médical…).

La Défenseure des droits dénonce aussi la persistance du «syndrome méditerranéen», source de discriminations ayant des conséquences «délétères immédiates et durables sur le parcours de soins des patients» et source de renoncement aux soins, de retard ou d’absence de prise en charge, parfois fatale. Elle dénonce aussi «une sous-évaluation» de la douleur et de la gravité des symptômes exprimés par les femmes, notamment lorsqu’elles sont jeunes, d’origine étrangère ou perçues comme telles (…), la douleur de la patiente est soit minimisée, soit remise en cause et renvoyée à une supposée anxiété ou à une souffrance psychologique dissimulée.

Solutions in fine ?  

Une stratégie nationale de prévention et de lutte contre les discriminations dans les soins serait un début, un renforcement de la prévention des discriminations raciales en hôpital, notamment par la formation des professionnels de santé, la lutte contre les stéréotypes, une facilitation du dépôt de plainte devant les ordres professionnels et l’assurance maladie, avec application de sanctions effectives, proportionnées et dissuasives.

La réalité, c’est que le racisme est de plus en plus aveugle et frappe indistinctement tous ceux qui sont perçus comme maghrébins ou musulmans ou noirs, quels que soient leur statut social, leur niveau d’éducation ou leur engagement civique.

*Partenaire presse UFFP et senior reporter at large

Webzine.unitedfashionforpeace.com


 

Entretien avec la psychologue Tamila Hachemi :

«Le racisme est de plus en plus aveugle»

Quels sont les profils types, ceux susceptibles de subir le syndrome méditerranéen ?

Toutes personnes perçues et visibles comme arabes, noires ou racisées. Mais dans ma pratique, ce sont celles qui cumulent plusieurs marqueurs qui souffrent le plus. Je les décris comme des «casquettes identitaires» : genre, orientation sexuelle, âge, poids, handicap, langue, niveau de scolarisation, classe sociale, religion. Ces casquettes ne s’additionnent pas, elles se croisent et créent des violences spécifiques que le système de soin ne sait pas voir.

 

À quoi attribuer cette discrimination au faciès et dans l’accès aux soins ?

C’est d’abord, un héritage historique : la lecture «culturelle» de la douleur des personnes migrantes après-guerre et les préjugés coloniaux sur la résistance à la douleur des personnes noires.

Ensuite, la formation : jusqu’en 2022, le stéréotype n’était pas évoqué pendant les études médicales, il se transmettait en couloir. Enfin, des services sous tension, où le manque de temps favorise les raccourcis, et le faciès devient un raccourci.

 

Un Rapport de la Défenseure des droits est assez éloquent à ce sujet…

La Défenseure des droits l’a documenté dans son rapport de mai 2025. On peut recenser 5 cas concrets (situations types).

Cas 1. Femme noire, musulmane, en surpoids, en parcours de PMA. Elle cumule racisme, islamophobie, grossophobie et sexisme. Elle entend des remarques sur son poids présenté comme unique cause de ses difficultés, des questions intrusives sur sa pratique religieuse et sa vie de couple, et des examens expédiés. Elle se sent jugée «inapte» à être mère.

Conséquences : anxiété sévère, dépression, sentiment d’échec et de honte, perte de confiance dans le corps médical, troubles du sommeil, somatisations (douleurs, tensions), abandon ou report du parcours, isolement social et tensions dans le couple. Son état de stress, aggravé par ces violences, peut lui-même compliquer le parcours de soin, ce qui alimente un cercle vicieux.

Cas 2. Professionnelle racisée, violences aux urgences psychiatriques. Elle se présente en crise d’angoisse aiguë. Sa détresse est interprétée comme de l’agitation ou de la «théâtralité ». Elle est contrainte, parlée sans ménagement, et son statut professionnel n’est pas pris en compte. Elle ressort plus traumatisée que quand elle est arrivée.

Conséquences : traumatisme secondaire au soin, peur de solliciter de nouveau l’aide psychiatrique, aggravation des symptômes initiaux, hypervigilance, atteinte à l’identité professionnelle et parfois arrêt de travail prolongé.

Cas 3. Personne racisée demandant un avortement. Elle subit des jugements moraux ou culturels («vous, dans votre culture… »), une infantilisation, des délais dissuasifs, parfois une prise en charge de la douleur minimisée. Elle se sent contrôlée au moment où elle a besoin de respect et de rapidité.

Conséquences : culpabilité amplifiée, stress aigu, sentiment de perte d’autonomie, risque de renoncement ou de recours à des solutions moins sûres, séquelles psychiques durables, méfiance vis-à-vis de la santé sexuelle et reproductive.

Cas 4. Personne racisée en parcours de transition de genre. Elle affronte le racisme et la transphobie dans un parcours déjà long. Il lui faut prouver la légitimité de sa demande, avec des soignants qui projettent des stéréotypes culturels ou religieux sur sa famille et son vécu. Elle doit souvent «éduquer» les professionnels.

Conséquences : épuisement, détresse psychique, dysphorie aggravée par les délais, isolement, risque accru de dépression et d’idées suicidaires, rupture de suivi.

Cas 5. Personne racisée en parcours de chirurgie de perte de poids (sleeve). Elle cumule grossophobie et racisme. Le poids est mis en cause pour tous les symptômes, ses douleurs sont minimisées, et la perte de poids devient un enjeu moral («manque de volonté»). L’accompagnement psychologique peut être réduit à un jugement.

Conséquences : honte, troubles alimentaires, rapport dégradé au corps, retard de diagnostic sur d’autres pathologies, ruptures de suivi, dépression et perte d’estime de soi. La chirurgie peut être vécue comme un dernier recours après des années de stigmatisation.

Autres situations fréquentes : les troubles gynécologiques (douleurs, règles hémorragiques, fibromes) sont souvent attribués à l’anxiété, aux plaintes de sommeil ou de douleur chronique lues comme «psychologiques» alors qu’elles reflètent aussi une réalité quotidienne.

 

La santé mentale est-elle un secteur particulièrement sensible ? 

Oui, la personne y arrive fragilisée, en position de dépendance, et son discours est déjà susceptible d’être discrédité («c’est dans la tête»). Quand elle est racisée, sa souffrance risque d’être lue à travers des stéréotypes : agressivité supposée, exagération, «problème culturel ». Elle peut aussi subir un surdiagnostic ou un sous-diagnostic, des contentions ou des traitements plus lourds et une écoute moindre.

En somme, vous parlez de double violence ?

Oui. Premièrement, la violence sociale d’origine (racisme, sexisme, grossophobie, transphobie…) qui a déjà fragilisé la personne. Deuxièmement, la violence institutionnelle, subie dans le lieu même censé la soigner, ce qui produit un traumatisme secondaire. La personne perd confiance dans le soin et se retrouve sans recours.

Les personnes qui cumulent plusieurs marqueurs subissent cette double violence de façon démultipliée. C’est pourquoi l’accès à des soins psychologiques réparateurs est un enjeu de santé publique.

Peut-on parler de relents néocoloniaux ?

Oui. La pédopsychiatre Marie Rose Moro le dénonce, et les travaux sociologiques et anthropologiques le confirment : c’est une hiérarchie des corps et des sensibilités héritées de l’ordre colonial. L’IEAC réunit d’ailleurs parmi ses expert(e)s des historien(ne)s et sociologues du racisme et de ses origines coloniales.

Quelles sont vos actions ?

Des soins collectifs et accessibles. Avec RÉPAR, nous orientons les victimes vers des soignants, psychologues, psychiatres et avocats formés, au sein d’un réseau médico-socio-juridique.

Avec AMADeV, un collectif intersectionnel qui crée un espace de réparation collective, notre Groupe de parole intersectionnel : 6 à 8 personnes, confidentialité, écoute sans jugement. On y comprend qu’on n’est pas seul(e), et que ce qu’on a vécu est valide.

Nous avons aussi, une liste de soignants «safe» construite avec des associations, sur la question raciale et sur les profils cumulant plusieurs formes de discrimination.

Nous formons des soignants et des institutions aux biais et aux protocoles de prise en charge.

Avec les prochaines élections, ce syndrome va-t-il revenir au goût du jour ?

Les périodes électorales libèrent la parole raciste et légitiment les préjugés, y compris dans le soin. Je crains des patients qui renoncent à consulter, et des soignants conforté(e)s dans leurs biais. Notre réponse : former, documenter, orienter et construire des espaces où le soin reste un lieu de dignité.

Propos recueillis par Fériel Berraies Guigny


Bio express

Tamila Hachemi est psychosociologue clinicienne, psychothérapeute et coach, consultante et formatrice à l’international.  Experte des rapports de pouvoir et des discriminations dans la société et leurs impacts sur l’identité et la santé mentale, elle accompagne les personnes et les collectifs aux identités multiples et marginalisées, exposés à des discriminations croisées. On parle de psychologie intersectionnelle.

Coordinatrice de l’antenne de Marseille de l’IEAC et experte du réseau RÉPAR, elle est à l’origine du collectif intersectionnel AMADeV et d’un groupe de parole intersectionnel dédié au racisme médical. En 2025, elle cofonde La Voix des Assos, plateforme humaine et digitale de soutien aux associations de terrain à Marseille, dans une optique de mutualisation des ressources et de collaborations psychosociales du territoire marseillais.

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