La “kolla”, le robinet et la bouteille : Une histoire tunisienne

Cet été, en Tunisie, sous une chaleur accablante, une scène a bouleversé un Tunisien d’un certain âge que j’ai eu la chance d’écouter raconter son histoire vécue. Il est né dans la vieille médina de Tunis. Il y a grandi, y a vécu son enfance, son adolescence, puis les premières années de sa vie d’adulte, avant de partir en Europe, où il est resté de longues années.

Lorsqu’il est revenu en Tunisie cet été, il a découvert une scène qu’il n’aurait jamais imaginée : des files interminables devant les grandes surfaces, des gens qui couraient dès qu’une livraison d’eau minérale arrivait, des disputes, des tensions… parfois même des scènes invraisemblables pour quelques bouteilles d’eau.

Il m’a dit : «Je suis resté là, à regarder tout cela, sans comprendre. Pour moi, l’eau n’a jamais été une marchandise précieuse. L’eau, c’était simplement… de l’eau.» Puis il a commencé à me raconter son enfance.

«Quand j’étais petit, dans notre maison de la médina, comme dans presque toutes les maisons, il y avait toujours une “charbia” et de grandes jarres, les “Kollas”, remplies d’eau.

L’eau était conservée dans un coin de la maison. Elle restait fraîche. Quand on avait soif, on buvait. On remplissait les verres. On cuisinait avec cette eau. Personne ne calculait les litres. Personne ne se demandait si demain il y en aurait.

Et dehors, dans les ruelles, il y avait les “saballas”, ces fontaines publiques où l’on pouvait venir chercher de l’eau. Il y avait aussi le “garbaji”, le vendeur d’eau potable. Les familles achetaient leur eau auprès de lui. C’était notre quotidien. Puis, après l’Indépendance, dans les années 1950 et 1960, quelque chose de merveilleux est arrivé.

On a commencé à voir les ouvriers de la SONEDE travailler dans les rues. Ils creusaient, installaient des conduites, réalisaient des travaux. Et on nous disait : «Bientôt, chaque famille aura son eau potable directement dans sa maison.»

Pour nous, enfants, cela paraissait magique. Les femmes n’auraient plus besoin de sortir pour aller chercher l’eau. L’eau allait arriver directement dans chaque maison. Et elle est arrivée. C’était une véritable révolution dans la vie quotidienne. On ouvrait le robinet et l’eau coulait. On buvait. On cuisinait. On remplissait les récipients. On se lavait. On vivait avec cette eau. Et surtout… on ne la regardait pas comme un produit de luxe.

Puis, je suis parti en France. Des années ont passé. Lorsque je suis revenu en Tunisie en 2023, j’ai déjà été surpris. J’ai découvert que beaucoup de Tunisiens ne buvaient presque plus l’eau du robinet. L’eau était devenue omniprésente dans des bouteilles en plastique. Je me suis demandé : «Mais pourquoi ? L’eau potable arrive pourtant dans les maisons.»

Et puis, je suis revenu en 2026. Et là… J’ai été choqué. L’eau minérale en bouteille était devenue difficile à trouver. J’ai vu des files, des gens attendre. Des tensions et des disputes.

J’ai vu des personnes courir lorsqu’une grande surface annonçait l’arrivée d’une livraison en pleine canicule. Pour de l’eau.

Un jour, j’étais chez le coiffeur. J’étais déjà installé sur le fauteuil, les cheveux mouillés, lorsque quelqu’un a annoncé que de l’eau minérale venait d’arriver dans une grande surface. Tout à coup, le coiffeur s’est levé et est parti en courant. Il m’a laissé là, sur mon fauteuil, complètement perplexe. «Je n’avais jamais vu cela de ma vie.»

J’écoutais cet homme avec intérêt et puis, il a ajouté, presque avec tristesse : «Je ne comprends pas. Pourquoi cette course à l’eau en bouteille alors que l’eau arrive dans chaque maison ?»

Il ne disait pas que tout était parfait. Il savait que le goût de l’eau avait changé. Il savait qu’il pouvait y avoir des problèmes de qualité selon les régions et les réseaux. Mais il se souvenait surtout d’une époque où l’eau potable du robinet faisait simplement partie de la vie. Une époque où l’on pouvait avoir soif sans avoir peur de ne plus trouver d’eau. Une époque où une jarre pleine d’eau dans un coin de la maison représentait quelque chose de tout simple : la sécurité.

Son histoire m’a fait réfléchir. Parce qu’au fond, cette histoire ne parle pas seulement de bouteilles. Elle parle de notre rapport à l’eau. Elle parle d’un pays qui, en quelques décennies, est passé de la jarre et de la “kolla”, au robinet, puis du robinet à la bouteille.

Et aujourd’hui, lorsque les bouteilles viennent à manquer, nous découvrons à quel point nous sommes devenus dépendants d’un système qui nous paraissait autrefois impensable. Peut-être faudrait-il simplement se souvenir que l’eau n’est pas un luxe. Que l’eau est une richesse et que chaque goutte compte. Et, surtout, que nous ne devrions jamais considérer comme normal le fait de devoir courir, se battre ou faire la queue pendant des heures pour trouver de quoi étancher sa soif.

Notre génération a connu les “kollas”. Nos parents ont connu l’arrivée de l’eau courante dans les maisons. Nos enfants connaissent les bouteilles en plastique.  Mais quel héritage voulons-nous laisser à ceux qui viendront après nous ? Une Tunisie où l’on ouvrira simplement le robinet avec confiance…ou une Tunisie où l’on fera la queue, sous un soleil de plomb, pour acheter quelques bouteilles ? Cette question mérite peut-être d’être posée aujourd’hui.

Parce que, parfois, pour comprendre ce que nous sommes devenus, il suffit d’écouter un homme sage et mûr raconter comment, lorsqu’il était enfant, l’eau était simplement… de l’eau.

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