La visite de Khaled Haftar au Maroc : objet, acteurs et portée géopolitique

La visite effectuée du 11 au 15 octobre 2026 par Khaled Haftar — fils du maréchal Khalifa Haftar et chef d’état-major des forces relevant du Commandement général de l’Est libyen — constitue d’abord l’ouverture d’un canal militaire officiel entre Rabat et Benghazi. Elle dépasse toutefois le simple échange protocolaire : par son niveau, sa durée et les séquences qui l’ont suivie, elle signale que le Maroc veut désormais dialoguer directement avec tous les centres de pouvoir libyens, y compris l’appareil militaire de l’Est, sans abandonner formellement sa doctrine d’une solution politique interlibyenne.

À ce stade, rien ne permet d’affirmer qu’un accord militaire secret, une alliance contre Tripoli ou un « grand arrangement » régional a été conclu. La lecture la plus solide est celle d’un rapprochement progressif et multidimensionnel — défense, sécurité, formation et reconstruction — susceptible de préparer Rabat à accompagner de futurs compromis libyens tout en protégeant ses intérêts face à l’Algérie et dans l’espace sahélo-méditerranéen.

Objet officiel de la visite

L’objet publiquement établi est le renforcement de la coopération militaire et sécuritaire. Les entretiens entre Khaled Haftar et le général Mohammed Berrid, inspecteur général des Forces armées royales (FAR) et commandant de la Zone Sud, ont porté sur la coordination entre institutions militaires, les programmes communs et l’échange d’expertise. Aucun texte rendu public ne mentionne toutefois un accord de défense, des livraisons d’armes ou une coopération opérationnelle déterminée.

Le programme permet de préciser le contenu concret recherché. Haftar a visité la 1re brigade d’infanterie parachutiste, assisté à des exercices d’aérolargage et à des démonstrations de simulation, puis rencontré le commandement des Forces royales Air et visité une base aérienne à Marrakech. Ces étapes suggèrent un intérêt prioritaire pour la formation, la professionnalisation, les capacités aéroportées, la simulation et la doctrine d’emploi des forces, davantage que la préparation immédiatement visible d’opérations conjointes.

La visite prolonge un premier contact entre Haftar et Berrid lors d’une conférence de chefs d’état-major africains à Luanda en juillet 2026. Elle transforme donc une prise de contact multilatérale en relation bilatérale institutionnalisée.

Invitation et réception

Les communications accessibles qualifient le déplacement de « visite de travail » conduite à la tête d’une importante délégation militaire, mais ne désignent pas explicitement l’auteur formel de l’invitation. Il serait donc imprudent d’attribuer personnellement l’invitation au roi Mohammed VI ou à Nasser Bourita. La continuité du contact de Luanda et la nature exclusivement militaire du programme indiquent plutôt une invitation institutionnelle des FAR, vraisemblablement portée par l’état-major et l’inspecteur général Mohammed Berrid.

À son arrivée à Rabat, Khaled Haftar a été accueilli par le général de division Mourad El Mounir, vice-inspecteur général des FAR, accompagné de hauts responsables militaires. Il a ensuite été reçu au siège de l’état-major général par Mohammed Berrid. Ce second accueil a été organisé sur hautes instructions du roi Mohammed VI, chef suprême et chef d’état-major général des FAR, ce qui confère à la visite une validation politique au plus haut niveau sans signifier que le souverain ait personnellement reçu Haftar.

Position de Tripoli

À la date du 19 octobre 2026, aucune condamnation ni approbation officielle clairement attribuable au Gouvernement d’unité nationale d’Abdelhamid Dbeibah n’a été rendue publique dans les sources consultées. Cette absence de réaction contraste avec décembre 2024, lorsque le ministère des Affaires étrangères de Tripoli avait protesté contre l’accueil au Maroc d’un dialogue entre la Chambre des représentants et le Haut Conseil d’État sans coordination préalable avec son gouvernement.

Ce silence ne doit pas être assimilé à une acceptation. Tripoli peut voir avec méfiance l’emploi, dans certaines communications, de l’intitulé général de « chef d’état-major des forces armées libyennes », alors que l’institution militaire demeure divisée et que Haftar commande les forces du camp oriental. Mais le gouvernement Dbeibah a aussi intérêt à ne pas ouvrir une crise avec Rabat : le Maroc conserve des relations avec les institutions de l’Ouest, accueille le dialogue interlibyen et peut servir de canal dans une négociation future.

Un facteur de friction supplémentaire existe : le Maroc et la Libye ont tous deux lancé leur candidature au siège nord-africain non permanent du Conseil de sécurité pour 2028-2029. Cette concurrence diplomatique ne prouve pas que la visite vise à affaiblir Dbeibah, mais elle incite Rabat à diversifier ses interlocuteurs libyens plutôt qu’à laisser Tripoli parler seul au nom de tout le pays.

Signification libyenne

La première portée de la visite est la normalisation régionale du pouvoir de fait de l’Est. En recevant officiellement Khaled Haftar, le Maroc reconnaît non pas juridiquement une seconde souveraineté libyenne, mais politiquement une réalité : aucun règlement durable ne peut être appliqué sans les forces contrôlant l’Est et une large partie du Sud. Rabat élargit ainsi sa méthode, historiquement centrée sur les négociations entre la Chambre des représentants et le Haut Conseil d’État, au pilier militaire du système oriental.

La deuxième portée concerne la consolidation internationale de Khaled Haftar lui-même. Nommé chef d’état-major en 2025, il acquiert par cette visite une exposition extérieure et un statut d’interlocuteur institutionnel. Il faut cependant éviter de conclure que Rabat l’aurait choisi comme héritier politique : Saddam Haftar demeure la figure la plus souvent présentée comme successeur de Khalifa Haftar, tandis que des informations crédibles font état de rivalités entre les frères autour de la reconfiguration du pouvoir oriental.

Le calendrier est significatif. Quelques jours avant la visite, Aguila Saleh, président de la Chambre des représentants depuis 2014, a été évincé et remplacé par Al-Salhin Abdelnabi al-Obeidi, sur fond de montée en puissance des fils Haftar et de discussions internationales sur la réunification des institutions. La venue de Khaled à Rabat participe donc à une séquence où le clan Haftar cherche simultanément à réordonner l’Est et à multiplier ses garanties extérieures.

Dimension régionale

Pour le Maroc, l’enjeu principal est d’empêcher que le dossier libyen soit monopolisé par d’autres puissances. Le rapprochement avec Benghazi donne à Rabat un accès direct aux dynamiques de sécurité reliant la Cyrénaïque, le Fezzan et le Sahel, régions traversées par les trafics, les mouvements armés et les rivalités d’influence. Le fait que Mohammed Berrid commande également la Zone Sud marocaine renforce la dimension sahélo-sécuritaire de l’entretien, même si aucun mécanisme précis de sécurité frontalière n’a été annoncé.

L’Algérie constitue l’arrière-plan évident, mais non l’objet officiellement démontré de la visite. Tripoli entretient des relations plus étroites avec Alger, tandis que Rabat et Alger rivalisent sur les dossiers saharien, africain et maghrébin. L’ouverture marocaine vers l’Est libyen rééquilibre donc indirectement l’axe Tripoli-Alger; elle ne suffit néanmoins pas à prouver la constitution d’un bloc Maroc–Haftar dirigé contre l’Algérie.

Les Émirats arabes unis, partenaires du Maroc et soutiens historiques du camp Haftar, peuvent faciliter cette convergence. Mais la diversification récente des relations de Benghazi — avec Washington, Israel, Ankara et d’autres acteurs — montre que les Haftar cherchent moins une alliance exclusive qu’une pluralité de parrains et de débouchés. Rabat offre précisément un partenaire arabe et africain doté d’une expérience de médiation, d’outils de formation militaire et d’une proximité avec les partenaires occidentaux.

Vers de nouveaux arrangements ?

Trois indices autorisent à parler d’une préparation d’arrangements plus larges. Premièrement, la visite militaire a été rapidement suivie par celle de Belkacem Haftar, directeur du Fonds libyen de développement et de reconstruction, reçu le 17 octobre par le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita. Les échanges ont porté sur la reconstruction, l’aménagement urbain, la modernisation des infrastructures et le transfert d’expertise.

Deuxièmement, la séquence associe donc deux piliers du pouvoir de l’Est : la force armée avec Khaled et l’économie de reconstruction avec Belkacem. Cela ouvre la possibilité d’un partenariat donnant aux entreprises et institutions marocaines un accès aux marchés de l’Est libyen, tandis que Benghazi gagne un partenaire supplémentaire, une expertise institutionnelle et une légitimité diplomatique.

Troisièmement, ces démarches se déroulent parallèlement aux initiatives internationales visant à rapprocher les institutions de l’Est et de l’Ouest. Certaines informations évoquent des scénarios américains redistribuant les fonctions entre le camp Haftar et celui de Dbeibah, mais ces scénarios ne sont pas officiellement confirmés et restent affectés par les rivalités internes au clan Haftar.

Il est par conséquent prématuré de présenter la visite comme l’annonce d’un accord politique déjà arrêté. Elle ressemble davantage à une opération de positionnement en amont : le Maroc se prépare à être utile — et influent — si une formule de gouvernement unifié, de partage des responsabilités militaires ou de reconstruction nationale devient négociable. Pour Benghazi, elle élargit les soutiens, améliore les capacités et réduit la dépendance envers un nombre limité de parrains.

Jugement final

La visite marque une inflexion réelle, mais non un renversement officiellement établi de la politique marocaine. Rabat passe d’une médiation surtout politique entre institutions libyennes à une stratégie plus complète intégrant directement le pouvoir militaire et économique de l’Est. Cette évolution peut contribuer à la réunification si le canal marocain sert à rapprocher les deux camps; elle pourrait au contraire approfondir la division si elle débouche sur une coopération militaire exclusive avec Benghazi.

La donnée décisive sera la suite : accords de formation formalisés, exercices ou échanges permanents, contrats de reconstruction, nouvelles visites de haut niveau, et surtout réaction de Tripoli. En l’absence de tels éléments, la conclusion la mieux étayée est celle d’un rapprochement stratégique exploratoire, à forte valeur symbolique et régionale, mais dont les arrangements opérationnels et politiques restent encore à démontrer.

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