L’activiste politique Abdelaziz Gatri a réagi ce samedi 25 juillet 2026 à la récente apparition médiatique de l’ancien président de la République, Moncef Marzouki, sur la chaîne française France 24 en publiant une lettre ouverte dans laquelle il conteste les analyses développées par l’ancien chef de l’État sur la situation politique et institutionnelle en Tunisie. Dans ce texte, il a estimé que les critiques formulées par Moncef Marzouki à l’encontre du pouvoir actuel ne peuvent être dissociées du bilan de la période durant laquelle celui-ci a exercé la présidence de la République au sein de la Troïka.
Tout au long de sa lettre, Abdelaziz Gatri a développé une lecture critique de cette période, qu’il considère comme ayant contribué à fragiliser les fondements de l’État de droit. Il est revenu notamment sur la révocation de magistrats en 2012, qu’il présente comme une atteinte à l’indépendance de la justice, sur les assassinats politiques de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi et le contexte sécuritaire de l’époque, sur le fonctionnement de l’Instance Vérité et Dignité (IVD), ainsi que sur l’absence de mise en place de la Cour constitutionnelle prévue par la Constitution de 2014. L’auteur a considéré que ces décisions et ces choix politiques ont créé un précédent ayant favorisé, selon lui, les évolutions institutionnelles observées par la suite.
L’auteur a contesté également la légitimité politique et morale de Moncef Marzouki à dénoncer les atteintes actuelles aux institutions démocratiques. Il a affirmé que les gouvernements issus de la Troïka portent une responsabilité historique dans la crise de confiance envers le modèle démocratique et appelle à l’émergence d’une nouvelle génération de responsables politiques indépendante des différents pouvoirs qui se sont succédé depuis 2011.
Il convient de noter que cette publication intervient au lendemain de la réaction officielle des autorités tunisiennes à l’entretien accordé par Moncef Marzouki à France 24. Le 24 juillet 2026, le ministère des Affaires étrangères, de la Migration et des Tunisiens à l’étranger a annoncé que, sur instructions du président de la République, Kaïs Saïed, le secrétaire d’État auprès du ministre avait convoqué l’ambassadrice de France à Tunis afin de lui transmettre la « vive protestation » de la Tunisie. Les autorités tunisiennes reprochent à la chaîne publique française d’avoir diffusé un entretien avec une personne recherchée par la justice tunisienne, estimant que son contenu porte atteinte à la souveraineté de l’État, à ses institutions et à sa sécurité nationale.
Nous reproduisons ci-dessous l’intégralité de la lettre ouverte publiée par Abdelaziz Gatri :
Lettre à Mohamed Moncef Marzouki, ancien président de la Tunisie.
Monsieur le Président, la mémoire institutionnelle ne saurait être sélective.
Dans une récente intervention sur France 24, vous dressez un réquisitoire sévère contre le régime en place, l’accusant de démanteler l’édifice démocratique issu de la révolution de 2011 et de dissoudre les instances de sauvegarde que votre présidence et vos alliés prétendaient avoir ancrées dans le marbre constitutionnel.
En tant qu’acteur politique indépendant, viscéralement attaché à l’État de droit mais étranger aux errements de la décennie écoulée comme aux dérives autoritaires actuelles, il est un devoir républicain pour moi de vous renvoyer à vos propres responsabilités historiques.
L’amnésie politique ne saurait tenir lieu de ligne de défense : ce qui frappe aujourd’hui la Tunisie trouve pour une large part ses racines dans les renoncements, les calculs et les compromissions de votre propre magistrature.
La domestication originelle de la justice et son naufrage juridique :
Vous déplorez aujourd’hui la mise au pas de l’institution judiciaire. Oubliez-vous que c’est sous votre présidence, et sous la houlette de Monsieur Noureddine Bhiri, alors ministre de la Justice de votre partenaire d’alliance Ennahdha, qu’a été perpétrée la plus grave atteinte à l’indépendance des magistrats ? La révocation arbitraire de 82 magistrats en 2012, opérée d’un trait de plume sans respect des procédures disciplinaires, avait pour seul dessein de terroriser le corps judiciaire pour l’asservir à la Troïka.
Les conséquences juridiques de cet abus de pouvoir furent désastreuses pour la crédibilité de l’État :
• Désaveu total par le Tribunal administratif : Saisie par les magistrats révoqués, la plus haute juridiction administrative tunisienne a suspendu l’exécution de ces révocations, jugeant la décision du ministre totalement illégale et abusive.
• Bafouement de la force de la chose jugée : Votre gouvernement et votre ministre de la Justice ont refusé d’appliquer ces arrêts de justice. En refusant de réintégrer les juges blanchis, la Troïka a instauré une culture de l’insubordination étatique face au droit.
• Jurisprudence de l’arbitraire : En brisant les carrières de dizaines de magistrats sans procès, vous avez créé le précédent juridique et politique précis dont s’inspirent les dérives d’aujourd’hui. On ne peut pas violer la justice hier et pleurer sa mort aujourd’hui.
Climat d’impunité et terrorisme politique : le choc des assassinats.
Vous vous posez infatigablement en chantre des droits de l’homme et en conscience morale de la transition tunisienne. Pourtant, votre posture se fracasse brutalement sur le bilan sécuritaire et politique de votre mandat. C’est sous l’ère de la Troïka que la Tunisie a basculé dans la violence politique systémique, marquée par les assassinats de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi en 2013.
Alors que vous occupiez le palais de Carthage, vos alliés ont toléré, voire encouragé par leur rhétorique laxiste, l’émergence des « Ligues de protection de la révolution » — véritables milices politiques violentes dont vous receviez vous-même les chefs au Palais de Carthage, et qui iront jusqu’à soutenir votre candidature présidentielle en 2019 en appelant leurs membres à voter pour vous — ainsi que l’infiltration des rouages sécuritaires de l’État. Ce climat d’impunité et l’absence de volonté politique réelle pour faire éclater toute la vérité sur ces crimes d’État ont durablement traumatisé la nation. Un défenseur des libertés ne peut s’absoudre d’avoir partagé le pouvoir avec ceux qui ont laissé le sang des opposants politiques couler dans les rues de Tunis, faillant ainsi gravement à votre devoir fondamental de chef d’État, garant de la sécurité et de la cohésion de la nation.
L’Instance Vérité et Dignité : de la justice transitionnelle au règlement de comptes.
Vous invoquez avec nostalgie ces « instances indépendantes » détruites. Que dire de l’Instance Vérité et Dignité (IVD), érigée dans le sillage de votre gouvernance, sinon qu’elle a trop souvent trahi sa noble mission de réconciliation nationale pour se muer en un instrument de ciblage politique et de vengeance mémorielle ?
Sous une présidence acquise à des logiques de polarisation, cette instance s’est affranchie de l’impartialité requise pour devenir une tribune de règlements de comptes contre l’État tunisien et ses serviteurs depuis l’indépendance, fracturant davantage la communauté nationale au lieu de la suturer. Un tel instrument, dévoyé de son impératif cathartique, ne pouvait constituer un rempart pérenne pour la démocratie.
Le péché originel de la Constitution de 2014.
Vous vous réclamez avec ferveur de la Constitution de 2014, brandie comme l’apogée de votre œuvre politique. Mais la rigueur intellectuelle commande de rappeler une vérité têtue : ni vous-même, durant votre présidence, ni vos partenaires de la Troïka après, n’avez eu la clairvoyance ou la volonté politique de parachever cet édifice, en mettant sur pied la Cour constitutionnelle, pourtant gardienne suprême de ce texte fondamental et unique rempart contre les dérives de l’exécutif.
Ce vide institutionnel abyssal, maintenu par incurie ou par calcul politicien afin d’éviter tout contrôle indépendant sur vos propres décisions, a laissé les clefs de la maison Tunisie à la merci de tous les aventurismes futurs. Si la Cour constitutionnelle avait siégé en son temps, rien de ce qui advint par la suite — ni l’hypertrophie des pouvoirs d’exception, ni la déliquescence de nos équilibres, ni les poursuites et les condamnations dont vous vous plaignez aujourd’hui — n’aurait trouvé le terreau fertile pour s’épanouir.
La déchéance du droit de cité moral.
Vous invoquez, avec une insistance qui frise désormais l’indécence politique, l’illégitimité du pouvoir actuel pour disqualifier ses décisions et dénoncer le démantèlement des institutions. Soit. Le débat sur la légitimité des gouvernants est le propre de toute réflexion démocratique. Mais de quelle légitimité vous prévalez-vous, vous et vos anciens alliés de la Troïka, pour vous ériger aujourd’hui en gardiens du temple républicain ?
La légitimité politique ne se résume pas à l’arithmétique d’urnes passées — à laquelle vous ne pouvez même pas prétendre personnellement, puisque désigné président, et non élu. Elle se mérite et se conserve par la fidélité aux principes que l’on prétend défendre. En capitulant devant les dérives de votre propre camp, vous avez vous-même scellé la déchéance de votre droit de cité moral.
L’ultime humiliation : le protocole de la soumission.
Mais au-delà des textes bafoués et du sang versé, il est une faillite symbolique que nous, Tunisiens, moi en premier, n’oublierons jamais, car elle a touché au cœur même de la dignité nationale. C’est l’image dégradante de ce jour où l’émir Hamad du Qatar, s’apprêtant à quitter le sol tunisien, s’est tourné vers l’assistance, et donc vers nous tous, pour lancer avec une arrogance inouïe : « Constatez par vous-mêmes, j’apprends à votre président comment se tenir et comment saluer ».
Quelle effroyable ironie de l’histoire ! Cet outrage absolu était adressé au docteur Moncef Marzouki, professeur de médecine, intellectuel, fin lettré, auteur de nombreux ouvrages majeurs sur les libertés. Et devant qui s’abaissait ainsi la fonction présidentielle tunisienne, symbole s’il en est de la souveraineté nationale? Devant un monarque féodal, dirigeant d’un émirat moyenâgeux, parvenu au pouvoir à la faveur d’un coup d’État contre son propre père. En acceptant sans ciller cette leçon de maintien de la part d’un prince à la légitimité dynastique et à la culture rudimentaire, vous n’avez pas seulement abdiqué votre fierté d’intellectuel : vous avez humilié la Tunisie et sa révolution. Vous avez piétiné la souveraineté d’un peuple qui venait de briser ses chaînes pour le soumettre au bon vouloir d’un tuteur étranger.
Monsieur le Président, le pouvoir en place a peut-être sapé les institutions actuelles, mais c’est bien la Troïka qui en avait sapé les fondations morales et juridiques. L’histoire ne se refait pas par le verbe. Avant de dénoncer la ruine de la démocratie tunisienne sur les plateaux étrangers, ayez l’honnêteté intellectuelle de reconnaître que vos propres compromissions et les abus de vos alliés ont ouvert la voie à l’autoritarisme que vous combattez aujourd’hui. Votre parole sur France 24 n’est pas celle d’une victime, elle est le reflet d’une certaine élite, aussi incompétente qu’intéressée, qui a sacrifié la révolution et le sang de ses martyrs sur l’autel du pouvoir dont vous même avez dit qu’il était un gateau à partager. Vous n’avez plus la légitimité requise pour donner des leçons de droit à la Tunisie.
S’il me fallait énumérer ici exhaustivement la litanie des méfaits, des trahisons et des outrages que vous et vos alliés avez infligés à la Tunisie, à sa révolution sacrée et à la mémoire de ses martyrs, une vie entière n’y suffirait pas. L’histoire retiendra que le plus grand crime de la Troïka et des gouvernements qui lui ont succédé sous la houlette ou la complicité d’Ennahdha fut d’avoir assassiné l’espoir. C’est précisément l’abîme de vos manquements, la vacuité de vos promesses et l’insoutenable spectacle de vos compromissions et de vos disputes qui ont fini par inoculer le poison du doute dans l’esprit de nos concitoyens. En associant la liberté au désordre, à la corruption institutionnalisée et à l’impunité, vous avez rendu le modèle démocratique odieux aux yeux d’une large frange du peuple tunisien. Si une part considérable de notre nation en vient aujourd’hui à considérer la démocratie non plus comme un idéal, mais comme une abomination ou une luxueuse inadéquation à nos réalités, vous en êtes les premiers et les plus coupables artisans. Vous pensiez bâtir une république, vous n’avez fait que paver la voie au regret de la tyrannie.
Mais sachez que la Tunisie ne se résume ni à vos défaillances passées, ni aux dérives du présent. Il existe et il existera toujours dans cette nation d’authentiques patriotes — de la même trempe que ceux qui ont vaillamment tenu tête au colonialisme, bravé l’autoritarisme des régimes de Bourguiba et de Ben Ali, et rejeté les errements de la Troïka comme ceux des gouvernements nés d’arrangements politiques indécents. Ce sont ces femmes et ces hommes de conviction qui sauront, le moment venu, relever le pays et sauver la Tunisie de la déchéance dans laquelle vos renoncements l’ont plongée.
Abdelaziz Gatri, Citoyen tunisien et activiste politique indépendant.
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