Le 28 février 2026, les États-Unis lançaient l’opération Epic Fury contre l’Iran avec des objectifs proclamés aussi ambitieux qu’irréalistes : éliminer la capacité nucléaire de Téhéran, briser son influence régionale et démontrer une fois de plus l’irréfutabilité de la puissance américaine. Soixante-dix jours plus tard, le bilan est sans appel. Ce qui s’est joué dans les cieux et sur les bases du Moyen-Orient n’est pas simplement une opération militaire contestée, c’est le révélateur d’un effondrement structurel que ni un cessez-le-feu ni un budget de 1.500 milliards de dollars ne pourront masquer.
Des pertes dissimulées, un Congrès en révolte
La première blessure n’est pas militaire mais institutionnelle. The Intercept a révélé que le nombre de soldats américains tués ou blessés depuis le début des opérations dépassait les 750. Le CENTCOM, commandement militaire central américain, maintenait pourtant des chiffres officiels systématiquement plus bas, que des sources internes au Pentagone ont qualifiés de «minorés et délibérément retardés». Plus troublant encore : entre deux points de presse, quinze blessés disparurent inexplicablement du décompte officiel, sans explication aucune. «Ces chiffres comptent. Refuser de les donner, c’est la définition d’une dissimulation», déclara un officier supérieur sous couvert d’anonymat.
Le 4 mai 2026, le représentant démocrate Chris Deluzio, rejoint par dix-sept collègues issus des commissions des forces armées, des affaires étrangères et du renseignement, introduisait le No Funds for Iran War Act — un projet de loi visant à couper les fonds de toute opération militaire contre l’Iran menée sans autorisation du Congrès. La guerre avait déjà coûté au moins 25 milliards de dollars et officiellement tué 13 soldats, ce dernier chiffre étant lui-même contesté. Au cours d’une audition houleuse devant la commission des forces armées, les élus démocrates accusèrent le secrétaire à la Défense Pete Hegseth d’avoir «dissimulé les coûts croissants» du conflit et d’avoir refusé de répondre publiquement à propos d’une frappe américaine sur une école de filles en Iran.
La dimension juridique aggrave le tout. La Loi sur les pouvoirs de guerre de 1973 impose un délai de 60 jours pour toute opération militaire non autorisée par le Congrès — seuil atteint le 1ᵉʳ mai 2026 sans que la Maison-Blanche s’en émeuve. Quatre résolutions invoquant cette loi ont été rejetées, les républicains bloquant systématiquement tout mécanisme de contrôle. Résultat : une guerre menée indéfiniment dans un vide constitutionnel.
L’arsenal épuisé, le budget explosé
Si la dissimulation des pertes humaines sape la crédibilité politique de Washington, la dévastation des stocks de munitions révèle une fragilité stratégique autrement plus profonde. Un rapport du Center for Strategic and International Studies (CSIS), publié fin avril 2026, dresse un tableau alarmant : en seulement sept semaines de conflit contre une puissance régionale de second rang, les États-Unis ont consommé entre 45 % et 80% de sept catégories de munitions de précision critiques — dont les missiles de croisière Tomahawk, les intercepteurs THAAD, les missiles Patriot et les JASSM à longue portée. La marine américaine a réclamé en urgence 3 milliards de dollars pour remplacer ses seuls Tomahawk, ce qui impliquerait une multiplication par douze de la cadence de production annuelle.
La conclusion du CSIS est sans ambages : «Les dépenses élevées en munitions ont créé une fenêtre de vulnérabilité accrue dans le Pacifique occidental. Le réapprovisionnement prendra de un à quatre ans, et plusieurs années supplémentaires seront nécessaires pour atteindre les niveaux requis.» Or, c’est précisément ce théâtre indo-pacifique — face à la Chine — que la stratégie de défense américaine avait désigné comme priorité absolue depuis une décennie. La Maison-Blanche a répondu par une demande de budget de 1.500 milliards de dollars pour l’exercice 2027 — une hausse de 40 %, la plus forte depuis la Seconde Guerre mondiale —, sans que cette somme inclue les quelque 200 milliards de supplément liés à la guerre contre l’Iran. Des experts de l’université Harvard ont estimé le coût total du conflit à plus de 1.000 milliards de dollars sur la durée, en comptant les soins aux vétérans et les destructions d’infrastructures.
Le tabou nucléaire israélien, enfin brisé
Le même 4 mai, trente membres du Congrès américain adressaient une lettre sans précédent au secrétaire d’État Marco Rubio, exigeant la divulgation formelle des capacités nucléaires d’Israël — nombre de têtes, vecteurs de livraison, doctrine d’emploi et «seuils de déclenchement». C’était la première fois, en soixante ans de politique d’ambiguïté délibérée, qu’une telle démarche parlementaire était entreprise. Les élus demandaient également si l’administration avait reçu des «assurances» d’Israël quant à la non-utilisation de l’arme atomique.
La question est loin d’être théorique. L’arsenal nucléaire israélien est estimé entre 90 et 300 têtes selon les sources : SIPRI retient 90 engins, un e-mail déclassifié de Colin Powell évoquait 200 missiles «pointés sur Téhéran», et certaines estimations dépassent les 300. Israël dispose d’une triade nucléaire complète: missiles balistiques Jericho, bombes gravitationnelles portées par des F-35 et F-16, et missiles de croisière lancés depuis des sous-marins de classe Dolphin. Pendant le conflit, des responsables israéliens auraient évoqué publiquement «le recours ultime» — signalant une érosion de la doctrine d’ambiguïté sous la pression des hostilités.
Les conséquences proliférantes de ce glissement sont documentées par toutes les grandes institutions d’analyse. Chatham House a averti que la guerre contre l’Iran «risque de déclencher une nouvelle vague de prolifération nucléaire» : Téhéran a été attaqué en plein cycle de négociations diplomatiques, prouvant aux candidats à l’armement nucléaire que le dialogue ne protège pas. Des voix au sein du régime iranien réclament désormais ouvertement le retrait du Traité de non-prolifération. La Corée du Nord, le Pakistan, l’Arabie saoudite – chacun tire ses propres conclusions.
Le Golfe trahi, la Chine avance
Aucune dimension de ce naufrage n’est plus révélatrice que le traitement réservé aux alliés du Golfe. Les dirigeants d’Oman, du Qatar, d’Arabie saoudite et d’Égypte avaient explicitement averti Washington en janvier 2026 que toute frappe sur l’Iran aurait des «conséquences graves pour la sécurité régionale». Ils n’ont pas été consultés. Ils n’ont pas été prévenus. Et lorsque l’Iran a riposté, ce sont leur territoire, leurs infrastructures énergétiques et leurs populations qui ont essuyé les coups (exception de l’Egypte) : missiles et drones sur Bahreïn, Koweït, Qatar, Arabie saoudite et Émirats arabes unis, avec une réduction d’environ 600.000 barils par jour de la production pétrolière saoudienne.
La Carnegie Endowment for International Peace a formulé le verdict avec une clarté exemplaire : «La guerre contre l’Iran a mis en lumière la faiblesse et l’exposition des États du Golfe. Ils n’ont été protégés ni par les accords d’Abraham, ni par les accords économiques, ni par la présence de grandes bases américaines.» Le Soufan Center a rapporté que les dirigeants du Golfe étaient «en colère» que les États-Unis aient «priorisé leurs propres actifs et ceux d’Israël au détriment de la protection des États du Golfe».
La recalibration stratégique est déjà en cours. L’Arabie saoudite a signé un accord de défense mutuelle avec le Pakistan nucléaire — largement interprété comme une extension implicite du parapluie atomique pakistanais à Riyad. Pékin assemble désormais des drones de combat Wing Loong-3 dans une usine de Djeddah. La Chine aide le royaume à produire des missiles balistiques à propergol solide. Des exercices navals conjoints sino-saoudiens se multiplient. Et Xi Jinping a reçu l’appel direct de Mohammed ben Salmane pendant le conflit.
Chatham House observe que la Chine «bénéficiera de la guerre contre l’Iran, quelle que soit l’issue des négociations» : elle se positionne en reconstructeur financier des infrastructures détruites —Rystad Energy chiffre ces réparations à 25 milliards de dollars pour le seul Golfe—, en alternative diplomatique crédible et en architecte d’un nouveau cadre de sécurité régionale. Al Jazeera a documenté comment Pékin «gagne de la guerre contre l’Iran en montrant qu’il est différent des États-Unis».
L’axe Iran-Russie-Chine : structurel et durable
En janvier 2026, l’Iran, la Chine et la Russie signaient un pacte stratégique trilatéral. Ce n’est pas une alliance formelle — les intérêts divergent sur plusieurs points —, mais c’est un cadre de coopération militaire, technologique et diplomatique suffisamment dense pour modifier les équilibres régionaux. Le directeur de la CIA, John Ratcliffe, a confirmé publiquement que Moscou et Pékin partageaient du renseignement avec Téhéran pendant la guerre. Selon le Wall Street Journal, la Russie a fourni à l’Iran des images satellites sur les positions des porte-avions et aéronefs américains. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a confirmé que cette coopération «se poursuit» et « n’est pas un secret».
Moscou a démontré sa capacité à imposer des coûts asymétriques aux États-Unis bien au-delà des frontières ukrainiennes. Pékin a observé comment les groupes aéronavals américains se comportent sous un feu soutenu de missiles et de drones — et en a tiré des enseignements pour ses propres doctrines en mer de Chine méridionale. L’Iran, même affaibli, a survécu en tant qu’État, démontré la portée et la précision de son arsenal balistique, et infligé des pertes significatives aux forces américaines, à Israël et aux infrastructures du Golfe. Dans les récits régionaux, il incarne la résistance.
La fin d’une époque
L’analyste américain Anatol Lieven a formulé le diagnostic avec une rigueur qui tranche avec le discours officiel : «En menant une guerre de choix dans une région critique pour le commerce mondial tout en ignorant les conséquences probables pour ses alliés les plus proches, l’administration Trump a détruit la légitimité de la puissance américaine.» L’analogie avec Suez 1956 —où la Grande-Bretagne avait achevé de dissoudre sa crédibilité impériale en quelques semaines— est de moins en moins métaphorique.
Le déclin de l’influence américaine dans le Golfe et dans l’ensemble de la région MOAN n’est pas irréversible par nature. Les militaires du Golfe restent équipés de matériel américain ; la Chine n’est pas encore disposée à assumer des garanties de sécurité ouvertes et coûteuses ; les interdépendances financières avec Washington demeurent considérables. Mais la direction du mouvement n’est plus ambiguë. Une région qui recèle les plus grandes réserves d’hydrocarbures du monde, par laquelle transite 20 % du commerce pétrolier mondial, et où coexistent désormais trois puissances nucléaires ou quasi nucléaires en tension active – cette région est en train de quitter l’orbite américaine. Non pas dans un fracas, mais dans le silence de mille recalibrations simultanées.
La plus grande victime de l’opération Epic Fury n’est pas iranienne. Elle est américaine.