La saison des vacances, des longues journées en bord de mer, des soirées animées au clair de lune, avance à grands pas et les préparatifs officiels pour garantir une bonne saison touristique battent leur plein. Pour les Tunisiens, cependant, une majorité d’entre eux, peut-on affirmer, l’été est au contraire vécu comme une période de frustrations, de discrimination, de laissé-pour-compte. La politique tarifaire discriminatoire et l’accueil, bien souvent désobligeant, du vacancier tunisien donnent le sentiment d’être exclu et privé du droit de profiter d’un « bien » national : le tourisme hôtelier. Sauf dans les périodes de crise économique mondiale et de pandémie, comme celle de la Covid, où le touriste intérieur devient la bouée de sauvetage de tout un secteur économique stratégique.
Après la pandémie de la Covid-19, la remontée de la pente a été rude, lente et incertaine jusqu’en 2025, année où la Tunisie s’est félicitée de franchir le cap de 11 millions de touristes (8 milliards de dinars de recettes). Une performance inédite qui fait gagner des places à la destination Tunisie dans les classements internationaux : National Geographic et Condé Nast Traveler l’ont inscrite parmi les 25 destinations les plus fascinantes du monde en 2025, c’est-à-dire à visiter absolument. Mais derrière les statistiques officielles en progression pour le tourisme étranger se trouve une réalité moins flatteuse pour le tourisme intérieur. Le Tunisien de la classe moyenne, pilier de la consommation nationale, croule sous les crédits bancaires, est asphyxié par l’érosion lancinante de son pouvoir d’achat et est, généralement, repoussé par les tarifs hôteliers de plus en plus inaccessibles. Selon une des plus importantes agences de voyages tunisiennes, le prix moyen d’une chambre d’hôtel par nuitée est de 150 dollars US (435 dinars tunisiens) pendant la haute saison (juin-août) et de 100 dollars US (290 dinars tunisiens) en basse saison (septembre-mai), le tarif variant, bien sûr, en fonction de plusieurs critères dont l’emplacement, le type de chambre, les équipements. Un bond de 30% en 2025, selon l’Organisation tunisienne pour informer le consommateur. A noter, pour avoir un ordre de grandeur du rapport salaire-prix, que le Smig brut par mois est compris entre 470, 251 DT et 554, 736 DT et le salaire moyen mensuel brut estimé à 968 DT. La leçon est vite tirée. Les augmentations salariales accordées ces dernières années n’ont pas compensé la hausse du coût de la vie.
La réponse des hôteliers, de leur côté, est toute prête : la flambée des tarifs s’explique notamment par l’inflation, l’envolée des coûts énergétiques, la hausse des prix des produits alimentaires et les augmentations salariales dans le secteur touristique. Avec la suppression des chèques, l’État a écarté le dernier levier, très populaire, comme moyen de paiement échelonné qui permettait aux familles à revenus modestes de se payer, entre autres, des vacances dans des hôtels avec piscines, jeux aquatiques, restauration all inclusive et animations garantis. Ainsi, pendant que les vols charters déversent leurs contingents de touristes sur les plages de Hammamet, de Sousse, de Djerba, et que les vacanciers des pays voisins algériens et libyens affluent vers les régions littorales du nord au sud optant, préférentiellement, pour les locations de villas en bord de mer, le citoyen tunisien lambda observe de loin, non sans frustrations, un secteur qui se développe, mais pas pour lui.
Les professionnels du secteur sont attentifs à toutes ces contraintes et avec les autorités de tutelle tentent depuis quelques années de répondre à une partie de la demande locale. En août 2025, l’ONTT avait, pour la première fois, mis à la disposition du consommateur tunisien une plateforme numérique facilitant les réservations hôtelières pour les autochtones. C’est un premier pas mais inefficace quand les prix demeurent prohibitifs. Cette année, les professionnels ont innové et pour toucher le grand public, ils ont trouvé le « Early booking », il s’agit d’offres de séjours hôteliers à des prix promotionnels — jusqu’à 50% de réduction — pour toute « réservation anticipée », autrement dit dès maintenant. L’option a été présentée récemment lors d’un rendez-vous économique, le « Tunisia Travel Market » (marché du tourisme tunisien), lancé par la Fédération tunisienne des agences de voyages, dont la première édition s’est déroulée à la Cité de la Culture, début mai. Cela suffira-t-il pour engendrer des flux de vacanciers tunisiens et envahir les établissements hôteliers cet été ? Pas si sûr quand on sait qu’une famille tunisienne moyenne compte au moins quatre personnes et que la réduction de 50% qui équivaudrait à environ 100 dinars par personne et par nuit n’est pas un cadeau. Par ailleurs, les familles tunisiennes ne sont pas traditionnellement enclines à la « réservation anticipée », elles n’ont pas dans leurs habitudes de vie la tradition de prioriser le volet loisirs, dont les vacances, sur d’autres événements qui peuvent s’avérer prioritaires et plus urgents, comme les examens de fin d’année, les fêtes religieuses dont le très prochain Aïd Al Idha.
Il est indéniable que le tourisme tunisien réalise de réels succès. Mais l’exclusion d’une grande partie des Tunisiens de la grande fiesta trahit des failles structurelles. Hôteliers surendettés, hôtels fermés : perte de 60.000 lits depuis 2019. Concentration de l’offre touristique sur le littoral au détriment des régions intérieures du pays qui demeurent quasiment absentes de la carte touristique nationale. Face à ce déséquilibre régional, des pistes sont identifiées pour y remédier mais le rythme des réformes devant traduire ces pistes en projets demeure très lent. Une de ces pistes est la diversification de l’offre touristique pour y intégrer le tourisme alternatif : rural, saharien, culturel, médical, écologique. Ce tourisme qui s’adapte à toutes les saisons et à toutes les régions est en mesure de valoriser l’intérieur du pays et ses richesses naturelles et culturelles. Deuxième piste : tarification différenciée pour les Tunisiens, comme cela se fait dans d’autres pays, comme l’Égypte et le Maroc. Troisième piste : créer et/ou renforcer des circuits touristiques de proximité maghrébins et régionaux moins dépendants des crises économiques mondiales et des chocs géopolitiques. La clientèle algérienne et libyenne représente 55% des arrivées totales, une manne qu’il conviendrait de traduire, dans le cadre d’une coopération de voisinage renforcée, en stratégie nationale basée sur la création de circuits transfrontaliers avec une facilité de mobilité des personnes et des biens.
En attendant, le Tunisien lambda devra se contenter cette année encore d’un tourisme à portée de main et de bourse. Pour cela, il devra braver les canicules et les bouchons pour aller à la recherche de plages non polluées, ou les moins polluées possibles, et se plier aux diktats des gardiens de parkings saisonniers et ceux des loueurs de parasols qui deviennent propriétaires du domaine public maritime le temps des vacances estivales. γ
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