Qu’est-ce qui fait «durer» un footballeur ? Qu’est-ce qui le retient jusqu’à un âge avancé de «déposer les armes» ? Comment réussit-il à résister jusqu’au seuil de la quarantaine ? Ne dit-on pas que c’est dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures soupes ?
Le secret de cette longévité remarquable chez certains joueurs a forcément évolué entre l’âge héroïque de notre sport-roi amateur et celui professionnel initié au milieu des années 1990.
Les footballeurs peuvent désormais préparer un plan de carrière. Les sacrifices que font certains les mènent très loin. Ils peuvent ainsi «durer» et pousser leur carrière très loin parce qu’ils observent une hygiène de vie impeccable : ils dorment de bonne heure et ne mangent pas n’importe quoi.
En fait, il y a un choix à faire entre le foot et ses rigueurs et sacrifices, et les veillées nocturnes, la chicha et les repas gargantuesques. Les deux ne peuvent nullement aller de pair.
Par le passé, on raccrochait généralement très jeune, et la raison principale, c’est le fait d’être lancés très jeunes dans le bain des seniors. On procédait parfois à un double surclassement pour qualifier un joueur cadet en faveur de l’équipe seniors. Il ne faut pas oublier que chaque joueur menait parallèlement à son parcours sportif une carrière professionnelle dans une usine, une administration, une société…, et c’était très dur. Ce n’est pas comme les joueurs professionnels d’aujourd’hui. Jadis, une fois le travail terminé, il ne vous restait plus beaucoup d’énergie et de concentration pour les entraînements. Pour certains, le souci de chercher un boulot les tenaillait.
La donne a changé depuis que les footballeurs pratiquent ce sport à temps plein, leurs salaires dépendant exclusivement de leur carrière sportive.
L’exemple de longévité le plus frappant s’appelait jadis Noureddine Diwa, le maître à joueur du Stade Tunisien qui a caressé le cuir de 1949 jusqu’en 1970, l’aventure professionnelle à Limoges, en France, comprise. Durant toutes ces années-là, il a su se conserver, comme on dit.
Un peu plus récemment, le milieu offensif de l’Espérance Sportive de Tunis Tarek Dhiab incarne cette longévité tant recherchée avec un parcours au plus haut niveau s’étalant de 1972 jusqu’en 1990.
«D’abord, la motivation financière» 
Selon l’ancien défenseur axial du Club Athlétique Bizertin Salah Chellouf, la motivation, essentiellement matérielle, se trouve derrière la longévité sportive.
«De mon temps, hormis les modiques primes de victoires, il n’y avait pas de réelle motivation, rappelle-t-il. Ce n’est plus le cas. Désormais, le foot est le gagne-pain du joueur, tenu par un contrat de travail et par des clauses qui le font bénéficier de primes de signature, d’un salaire fixe, de primes de transfert… Pourtant, nous consentions des sacrifices énormes pour respecter une hygiène de vie irréprochable. Nous ne vivions pas nos étés comme tout le monde. Alors que le commun des citoyens profite des plaisirs de la plage, du farniente et de la dolce vita, on nous arrachait à notre cadre familial pour aller suivre un stage dans un coin isolé. Cela dure deux à trois semaines au cours desquelles on s’entraîne trois fois par jour. Après quoi, c’est la compétition qui nous attend. En revanche, aujourd’hui, un footballeur cherche à «étirer» sa carrière le plus longtemps possible. Tant qu’il joue, il a la garantie d’un salaire fixe et de primes juteuses. Il n’arrête au fond que si le club se passe de ses services en raison de la baisse irréversible de niveau et de rendement ou en cas de blessure grave. C’est simple. L’argent devient le moteur de la pratique sportive. Nous, nous pouvions nous contenter de cet «exutoire» qui s’appelle le respect et l’amour des gens. Là où on allait, les citoyens nous entouraient de leur sollicitude et de leur amour. Nous savions nous contenter de cela. Les joueurs actuels ne peuvent plus s’en satisfaire».
«De Gabsi à Mahouachi»
«Je me souviens de Si Raouf Najjar, l’ancien président de la Fédération, puis ministre des Sports, raconte Salah Chellouf. En venant à Bizerte participer aux obsèques de Moncef Melliti, décédé en janvier 2015, il ne nous a pas caché son regret de n’avoir pas vécu l’ère professionnelle et, à l’instar de tous les joueurs qu’il avait côtoyés dans les années 1960 et 1970, de n’avoir pas gagné grand-chose de son exercice footballistique. Pourtant, c’est l’ex-axial du Club Sportif Sfaxien qui a été à l’origine de l’installation du régime non amateur (ou tout simplement professionnel) dans notre football».
S’il avance le nom d’Abdeljelil Mahouachi en tant que symbole de longévité, Chellouf cite le contre-exemple de Ridha Gabsi, l’ex-attaquant du CA Bizertin : «C’est un surdoué qui a rangé les crampons prématurément, à seulement 22 ou 23 ans. Parti je ne me rappelle plus où pour exercer le métier de chef d’escale, il a dû abréger sa carrière. En plus d’avoir contracté une grave blessure. Il est arrivé à ce footballeur hors-pair d’inscrire trois buts contre l’Espérance de Tunis dans un match disputé au stade Zouiten (3-3). Dommage !»
«C’est en 1978 que j’ai été promu parmi le staff des seniors du CAB, rappelle Salah Chellouf né le 20 mars 1959. J’ai joué sans discontinuer jusqu’en 1992. J’ai évolué durant 14 saisons chez les seniors, puisque j’avais débuté avec l’équipe «A» à l’âge de 17 ans. Bref, j’ai toujours été titulaire, y compris en Coupe d’Afrique des vainqueurs de Coupe que mon club avait remportée haut la main en 1988. J’ai côtoyé entre autres Abdeljelil Mahouachi, le métronome que je tiens pour exemple de longévité au CA Bizertin. Dans son cas, on peut parler de deux carrières distinctes : la première de 1969 jusqu’en 1981, alors que la deuxième a été beaucoup plus courte (1986-87) lorsqu’il revint du Koweit où il a été désigné au bureau de Tunisair. De retour du Golfe, il a remporté le 14 juin 1987 son unique trophée avec le CAB, la coupe de Tunisie face à l’ASM en finale (1-0) sous la conduite de l’entraîneur Youssef Zouaoui».
«Zoff, Milla et Ronaldo»
L’ex-arrière central du Club Africain Hamza Mrad a en mémoire quelques noms mythiques de footballeurs symboles d’une longévité ahurissante : «Le football n’a plus de limite d’âge, assure-t-il. Le keeper italien Dino Zoff a été sacré champion du monde à l’âge de 40 ans. L’attaquant camerounais Roger Milla a inscrit un but contre la Russie au Mondial 1994 à l’âge de 42 ans. Aujourd’hui, le quadragénaire Cristiano Ronaldo continue de taper dans un ballon, et avec presque autant de brio que jadis. Je crois que ces gens-là ont poussé leur carrière jusqu’à ces limites parce qu’ils éprouvaient un grand plaisir. Il leur a fallu observer une stricte hygiène de vie en évitant tabac, alcool, boites de nuit, longues veillées destructrices de la santé… Bref, ils ont consenti beaucoup de sacrifices. Et ce n’est pas un rôle de figurant que cherchent ces «vieux» cadres, mais plutôt le premier, celui qui sied à leur passé et à leur palmarès». D’ailleurs, l’apport des vieux papis crée un équilibre entre expérience et ambition. L’osmose produit des résultats flatteurs».
Une vie «stable»
Et Mrad d’expliquer le secret de cette longévité : «Chez nous, le niveau technique général de la compétition a nettement régressé, ce qui permet aux plus vieux de se maintenir à un certain standing. Il ne peut du reste en être autrement quand on voit les nombreuses trêves, le jeu décousu et les incessants arrêts de jeu dans un match, la violence et le peu de cas que l’on fait du spectacle. On sacrifie tout sur l’autel de la logique du résultat. Nos vieux qui se bonifient au fil du temps observent une hygiène de vie remarquable, ont une existence stable et sont dans leur majorité mariés car cela est très important dans l’équilibre recherché. Ils peuvent s’imposer comme un catalyseur, un exemple à suivre par les plus jeunes. Un repère parmi l’effectif. Tenir un tel statut ne dépend en fait que du caractère de ces joueurs qui rajeunissent miraculeusement».
«Personnellement, j’ai préféré arrêter de mon propre gré à l’âge de 27 ans, témoigne Mrad Hamza. Cela peut paraître une retraite précoce quand on sait que j’ai joué à mes débuts avec Larbi Touati, Abderrahmane Nasri, Mohamed Salah Jedidi… dans une équipe où je faisais figure de bambin. Mais j’ai préféré «quitter la table lorsque l’amour était desservi», dixit Charles Aznavour. En effet, une saison plus tôt, on avait congédié dans une sorte de purge l’immense Tahar Chaïbi, mais également Salah Chaâoua, Jalloul Chaâoua… On les a malheureusement sortis par la petite porte».
Le timing idéal pour prendre sa retraite reste un autre casse-tête, un autre crève-coeur que ne réussit pas toujours chaque joueur… γ
Rachid Shili, un si long souffle :
Une légende vivante
Né en 1917 à Sousse, le footballeur de l’Etoile Sportive du Sahel, du Club Africain, du Stade Tunisien et de Grombalia Sport, Rachid Shili, est souvent cité comme le parfait exemple d’une carrière marathonienne. En effet, ce brillant milieu de terrain offensif avait 43 ans quand il se décida -enfin!- à «couper le cordon ombilical» et à ranger les crampons au moment où il portait la casaque de la Patriote de Sousse, jouant -fait tout à fait insolite- en 1960 avec son fils Moncef dans la même formation du club de la Perle du Sahel.
D’ailleurs, il allait présider ce dernier club jusqu’à sa mort en août 1991.
Il signa sa première licence pour l’ESS à seulement 12 ans. En 1942, il renforça la sélection de l’Afrique du Nord où il côtoya la légende marocaine Larbi Ben Barek.
A la mort en 1953 de son beau-frère Mohamed Boudhina lequel l’avait intégré pour la première fois parmi les seniors, Shili, brillant dans l’exécution des balles arrêtées, le remplaça en tant que capitaine-joueur et entraîneur. Il venait de décrocher en France le diplôme d’entraîneur fédéral.
La saison suivante, suite à un différend avec ses dirigeants étoilés, il partit jouer et entraîner au Club Africain avec lequel il disputa la finale de la Coupe de Tunisie le 10 juin 1956 face au Stade Tunisien, vainqueur (3-1).
Un an plus tard, il rejoignait le Stade Tunisien où il évolua aux côtés de Noureddine Diwa et Hedi Braiek. Les observateurs soulignent que notre quadragénaire aurait pu facilement évoluer dans un grand club européen. Marseille, Nice et Sedan voulurent du reste l’enrôler, mais Shili préféra rester au pays.
A la «tunisification» de la Patriote de Sousse en 1960, Rachid Shili en assuma la présidence. Il allait par la suite présider la Ligue du Centre durant cinq saisons, avant de rejoindre le Bureau exécutif de la Fédération tunisienne de football.
Décoré par le Bey, puis par le président Habib Bourguiba des insignes du Mérite sportif, Shili a donné son nom au complexe sportif de la Patriote au Trocadéro, au coeur de Sousse.
Avec la sélection nationale, Rachid Shili débuta en 1956 à l’occasion d’un match amical contre le Mouloudia d’Oran.
T.G.
Moncef Chargui, ancien défenseur du CA : «Négliger l’hygiène de vie, une condamnation pure et simple»
Il était régulièrement donné en exemple par son coach André Nagy dont on connaît pourtant le caractère difficile et très exigeant. Durant une bonne décennie, son sérieux et sa persévérance ont fait de Moncef Chargui un pilier de l’arrière-garde du Club Africain, un des meilleurs défenseurs axiaux de sa génération. Né le 7 août 1958 à Tunis, Moncef Chargui s’est engagé en 1973 avec les cadets du CA. Son premier match senior, il l’a livré en 1978 à l’occasion de la nette victoire devant le COT (3-0), alors que le dernier a été ASM-CA (1-0) en 1987. Entre 1979 et 1985, il renforça la sélection nationale «A». A son palmarès, deux championnats de Tunisie 1978-79 et 1979-80, et trois finales de coupe perdues en 1980, 1982 et 1985, une participation aux Jeux méditerranéens 1983 et en Coupe d’Afrique des nations 1982.
Reconverti entraîneur, Chargui a dirigé le Stade Zaghouanais, l’US Carthage, Al Ahly Landolsi, l’AS Ariana (cadets et espoirs), le CA (seniors et espoirs), l’EO Goulette-Kram, le Stade Gabésien, Jendouba Sport, l’ES Zarzis, Al Chabab et Al Hala (Bahrein), Arryadh, Al-Ourouba, Sedouss, Ennejma et Dorya (Arabie saoudite), Essouihli et Al-Akhdhar (Libye).
Dans sa carrière professionnelle, ce père de deux filles a été inspecteur commercial à la Sfbt.
Quel est à votre avis le secret de la longévité dans le foot ?
Il n’ y a à vrai dire guère de secret : le sérieux, la rigueur et la générosité sont généralement récompensés. Sans ces valeurs, le joueur le plus doué au monde ne peut pas réussir et marquer les esprits. La récupération d’après-match ou d’après-entraînement est la chose la plus importante qui soit. Si un jeune footballeur qui en est au début de sa carrière néglige ce volet, il le paiera un jour ou l’autre très cher. La dépense d’énergie dans le foot est telle que le fait de négliger l’hygiène de vie représente une condamnation pure et simple. Il est par ailleurs évident que la qualité technique permet de prolonger sa carrière. Car, à un certain âge, le joueur ne va plus pouvoir compter sur la même énergie. Ses réserves physiques s’émoussent. Il doit alors compter davantage sur son expérience, son acquis, son vécu et sa lecture du jeu qui sont forcément supérieurs.
Quel exemple de longévité gardez-vous en mémoire ?
Le Clubiste Zouhair Dhaouadi qui m’a tout simplement subjugué. Lorsqu’il était revenu au CA après une brève interruption, je me suis demandé ce qu’il était venu faire, s’il pouvait désormais apporter quelque chose… Eh bien, je l’ai vu effectuer un raid dont seraient incapables les plus jeunes. Parti de sa propre surface de réparation, il s’était retrouvé à la fin de l’action, dans l’autre surface en suivant toute l’action pour la conclure. Eh bien, je dois admettre qu’il m’a joué un vilain tour. Wissem Ben Yahia aussi qui a vite su se mettre au diapason des jeunes Khelil et Ayadi pour composer une ligne médiane complémentaire. On dirait qu’ils appartiennent tous les trois à la même génération, à une même cuvée.
Quel rôle peut jouer un «vieux» footballeur sur un terrain ?
Dans le cas de tous les vieux chevaux de bataille de retour aux devants de la scène, et qui deviennent fort heureusement de plus en plus nombreux dans notre compétition, ce qui lui ajoute indiscutablement du charme, je n’insisterais jamais assez sur le rôle de solides encadreurs et de régulateurs qu’ils assument autour de jeunes qui supportent difficilement la pression du public et des médias, et vivent mal les matches à gros enjeux. La dimension mentale requiert la plus grande importance dans le football moderne. Elle fait gagner les matches les plus difficiles. La différence se fait désormais à ce niveau entre clubs de valeur sensiblement égale. Je crois que c’est là la plus grande valeur ajoutée qui demeure l’apanage de ces «papis de charme».
Parlez-nous de votre expérience personnelle…
J’ai livré mon dernier match au Club Africain en 1987 à la Marsa alors que je n’avais que 29 ans. Toutefois, notre entraîneur Amor Dhib m’a ôté toute envie de continuer à jouer. Il a débarqué au Parc A avec la ferme intention de procéder à une purge et d’écarter définitivement les anciens joueurs. Son stratagème était habile car, ce faisant, il espérait maîtriser les jeunes de l’effectif et les mener au pas. Pourtant, lorsque j’avais intégré à seulement 18 ans la catégorie seniors, je ne pouvais pas imaginer que je partirais aussi vite. Mais c’est la vie ! J’ai pourtant été sollicité par d’autres clubs pour rebondir ailleurs. Toutefois, j’ai rejeté cette perspective. En effet, je ne pouvais pas porter un autre maillot que celui clubiste.
Propos recueillis par T. Gharbi