La Tunisie perd aujourd’hui l’un de ses plus brillants esprits avec la disparition de Khalifa Chater, figure de proue de l’histoire et de la pensée contemporaine. Si son nom reste indissociable des bancs de l’Université tunisienne, il demeure tout aussi intimement lié à l’aventure intellectuelle du magazine Réalités, dont il fut un pilier fidèle durant des années.
En tant que collaborateur précieux, il a su insuffler aux pages de la revue une profondeur historique et une rigueur analytique qui faisaient de chacune de ses interventions un moment de réflexion privilégié. Son engagement ne s’arrêtait pas à l’écrit, puisqu’il était un conférencier assidu et incontournable du Forum International de Réalités. Année après année, il a nourri les débats de son érudition, éclairant les enjeux stratégiques et socioculturels du pays avec une sagesse et une clarté qui forçaient le respect.
26 juillet 2018 à Hammamet : Khalifa Chater avec son épouse, Souad Chater, lors de sa participation à l’une des édition du Forum international de Réalités
Professeur à la Faculté des Sciences humaines et sociales de Tunis, cet éminent académique a forgé son parcours à l’Université de la Sorbonne où il a obtenu un doctorat de troisième cycle en 1974, suivi d’un doctorat d’Etat en 1981. Sa contribution au savoir a été saluée à l’échelle internationale par un doctorat Honoris Causa de l’Université de Montpellier en 1996, ainsi qu’en Tunisie par le Prix national des Lettres et des Sciences Humaines en 1997. Dévoué à l’enseignement de l’histoire moderne et contemporaine à l’Université de Tunis depuis 1972, il a également mis son expertise au service de l’Etat à travers de hautes responsabilités au sein du ministère des Affaires culturelles. Il a notamment dirigé le Centre culturel international d’Hammamet en 1978, l’Institut supérieur de documentation de 1987 à 1996, puis la Bibliothèque nationale de Tunisie de 1997 à 2002. Depuis 2008, il préside la Commission de la stratégie de traduction, œuvrant activement au rayonnement de la culture tunisienne sur la scène mondiale.
L’œuvre de Khalifa Chater se distingue par une analyse profonde des structures du pouvoir et des mouvements sociaux qui ont façonné la Tunisie moderne. Son travail séminal reste sans doute sa thèse de doctorat d’État publiée sous le titre “Insurrection et répression dans la Tunisie du XIXe siècle”, où il dissèque avec précision la révolte d’Ali Ben Ghedhahem en 1864. Cet ouvrage a révolutionné la compréhension des rapports entre le pouvoir central beylical et les tribus de l’intérieur, mettant en lumière les mécanismes de la fiscalité et de la résistance paysanne face aux réformes imposées.
Dans la continuité de ses recherches sur la période pré-coloniale, il a publié “La Régence de Tunis : 1815-1857”, une étude magistrale qui explore les mutations de l’État tunisien avant le protectorat. Khalifa Chater ne s’est toutefois pas limité aux archives du XIXe siècle et a consacré une part importante de sa fin de carrière à l’histoire immédiate et aux grandes figures nationales. Sa biographie monumentale intitulée “Tahar Ben Ammar (1889-1985)” retrace le parcours du signataire de l’indépendance, tandis que son essai plus récent, « L’ère Bourguiba« , offre un regard critique et nuancé sur la construction de l’État moderne et l’exercice du pouvoir par le premier président tunisien.
L’un de ses derniers legs majeurs demeure l’ouvrage “La dynastie husseinite (1705-1957)”, paru en 2025, qui synthétise plus de deux siècles d’histoire monarchique. Au-delà de ces livres de référence, sa production intellectuelle se décline en une multitude d’articles académiques et de chroniques analytiques.
En ces douloureuses circonstances, Taïeb Zahar et toute l’équipe de Maghreb Media Réalités présentent leurs condoléances attristées à la famille du défunt.
Que Dieu le Tout-Puissant lui accorde Son infinie Miséricorde et l’accueille dans Son éternel Paradis.