L’urgence d’un nouveau pacte

En répondant enfin aux appels insistants du monde des médias, des acteurs de la société civile ainsi que des membres de l’Assemblée des représentants du peuple, le pouvoir exécutif a acté la révision de l’article 24 du très controversé décret-loi 54. Si la suppression de la peine carcérale a été accueillie par certains comme un signal d’apaisement, elle laisse un sentiment d’inachevé au sein de la communauté médiatiques ouvrant la voie à l’application de l’article 86 du Code des télécommunications, texte liberticide hérité de l’ère Ben Ali. Pour les professionnels du secteur, l’enjeu dépasse largement le cadre d’une retouche législative : il y va de la survie d’un journalisme libre et de la santé démocratique de la nation.

Un apaisement durable ne pourra advenir tant que persistera une ambiguïté sur le régime juridique régissant le travail d’information. La profession exige de manière unanime et constante le retour exclusif à son cadre normatif naturel : le décret-loi n° 115 de 2011 relatif à la liberté de la presse, de l’imprimerie et de l’édition. Dès lors qu’une affaire met en cause une publication ou un acte d’information, seul ce texte spécifique doit s’appliquer, en parfaite conformité avec les normes internationales de protection de la liberté d’expression. L’usage récurrent de dispositions pénales répressives pour engager des poursuites contre des journalistes — dont les affaires emblématiques comme celle de Zied El Heni sont le reflet — a instillé un climat d’inquiétude et une autocensure préjudiciables dans les rédactions. Lorsque l’investigation, l’analyse critique et le recoupement s’émoussent sous le poids du risque judiciaire, c’est le droit fondamental des citoyens à accéder à une information fiable, transparente et pluraliste qui se trouve directement confisqué.

Néanmoins, la levée des menaces juridiques relatives au décret-loi 54 ne résoudra pas à elle seule l’extrême vulnérabilité du paysage médiatique. La crise qui secoue la profession est autant économique qu’institutionnelle, frappant de plein fouet les médias indépendants et plus particulièrement la presse écrite, pilier historique de la réflexion et de l’analyse journalistiques.

Dans toutes les démocraties consolidées, le soutien financier public à la presse écrite et aux médias n’est nullement perçu comme une ingérence, mais comme un devoir d’État et une garantie d’intérêt général. Des pays comme la France, le Canada ou les nations scandinaves ont mis en place des mécanismes d’aides directes et indirectes, associés à une attribution transparente et équitable de la publicité publique. Ce soutien institutionnel vise à prémunir les rédactions contre la précarité financière, les monopoles privés ou les pressions d’intérêts financiers extérieurs. Reconstruire un modèle économique viable par le biais de subventions publiques claires pour les médias crédibles et indépendants n’est pas une aumône accordée par le pouvoir, mais un investissement républicain vital pour garantir un débat d’idées riche et éclairé.

In fine, la restauration d’une relation de confiance entre le pouvoir public et les professionnels des médias constitue le préalable indispensable à toute stabilisation. Cette confiance exige un engagement ferme en faveur de la transparence, qui se traduit concrètement par l’accès garanti et sans entrave à l’information publique et aux données institutionnelles.

Aujourd’hui, l’urgence ne réside plus dans les compromis partiels, mais dans l’obligation de sceller un pacte fondateur réorganisant les relations entre l’État et la presse. Ce contrat moral et institutionnel repose sur des garanties juridiques réelles, un soutien financier structuré et un accès direct et incontestable à l’information publique.

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