Engagé dans l’armée russe, à titre volontaire, un Tunisien répond, au téléphone, à sa mère : «Pleure, mère, moi je ne pleure pas, je suis soldat». L’annonce médiatique de l’échange dramatique suggère des idées à examiner. Tout d’abord exposés à France 24, le surpoids et l’habitat maternels renseignent sur l’effet du milieu défavorisé. De ces prémices va découler tout le procès désenchanté. Le départ au lointain où le jeune homme déniche l’emploi introuvable chez soi déploie le jalon initial de l’itinéraire global. A l’origine, l’exil forcé fuit les ravages du chômage. Dès lors, une logique implacable, illogique et satanique, orchestre la succession déplorable imaginée par je ne sais quel diable.
Ainsi apparaît le dédale du vécu personnel et parental. Quant au chemin suivi par le mercenaire, il a tout l’air de franchir l’univers sans foi ni loi. En effet, sur le front, le soldat, bien rémunéré par Poutine ou Zelensky, affronte la mort et son tourment pour de l’argent. S’il meurt, sa famille reçoit une rétribution qui motive l’enrôlé dans l’armée.
Au plan des normes éthiques et politiques, le mercenaire occupe une position située à l’opposé du motivé par le «namoutou, namoutou wa yahyal watan». Mourir pour la patrie obéit à l’injonction de la conviction et non à l’appât de la rétribution.
Pour cette raison, celle de la mercantilisation, le mercenaire s’avère plus disposé à déserter au cas où l’occasion rêvée se présenterait.
«Messieurs qu’on nomme grands, je vous fais une lettre que vous lirez peut-être si vous avez le temps », écrivait Boris Vian dans sa chanson Le Déserteur et ce, contre le colonialisme français imposé à l’Algérie. A l’opposé du mercenaire, le chahid recherche le billet apte à le mener au paradis promis.
Toutefois, l’attitude résolue adoptée envers la mort n’est guère l’apanage de la seule croyance religieuse. La conviction profane peut aussi inciter à transcender le danger d’une mort assurée. Le combat engagé par Bourguiba pour l’indépendance juxtaposa communistes et enturbannés. A ce propos, celui du profane et du sacré, une observation serait à mentionner. Car, de la part des sans-foi, l’aberration serait de récuser le chahid au vu de sa motivation liée à la religion. Ainsi, le stigmatisateur des Pasdarans excelle dans l’art de louper la complexité. La position moins contestable approuverait le combat mené par les Mollahs contre l’impérialisme israélo-américain sans, pour autant, partager leur envie de rendre visite aux houris du paradis par galanterie. Reste à élucider, encore, la problématique de la mort affrontée par l’entiché de la patrie ou de l’argent promis. «En ce qui concerne la mort, nous habitons tous une cité sans remparts», dit Épicure dans sa “Lettre à Ménécée”.
Les remparts absents désignent la peur-panique des personnes dépourvues de protection. Tel est le cas au Moyen-Orient où les bases américaines, coûteuses, nombreuses ne protègent que Salmane et autres dirigeants installés sur des champs pétroliers. Epicure leur conseille de traiter l’inquiétude par la quiétude. Pour l’épicurien, la mort n’est «rien», dit Epicure. Elle n’est pas là tant que nous sommes là et lorsqu’elle est là, nous avons cessé de sentir quoi que se soit.
Pareille histoire où Salmane subodore un canular paraît verbeuse et incantatoire. Mais pour Épicure, l’esprit ne survit guère à la mort corporelle. Une fois la peur de la mort abolie, survit un culte voué au désir et au plaisir. Il appartient alors au «bien-vivre» de parvenir à la paix de l’esprit grâce à l’ataraxie, mise entre parenthèses, durable, de l’indésirable. De nos jours, les coachs en tous genres pullulent et suivent la trace tenace d’Épicure sans jamais citer le devancier. Prudent, celui-ci estime que tous les plaisirs sont bons dans sa “Lettre à Ménécée” au IVe-IIIe siècle avant J.C. mais il évite les pseudo-plaisirs procurés par le vice et la débauche, ces anguilles toujours sous roche. Dans ces conditions, si l’épicurisme est un hédonisme, il n’a rien à voir avec l’immoralisme. Voilà pourquoi Épicure conseille la prudence, la justice et l’honnêteté, ces piliers de la sagesse avérée.