Par Bechir Ben Mohamed
L’action syndicale semble revenir de loin. Après une longue «accalmie», l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) monte au créneau. La grève de trois jours dans le transport terrestre alerte-t-elle sur la force syndicale et sa capacité de mobilisation ? Mais ne laisse-t-elle pas, en même temps, s’interroger sur son image auprès du public, voire sa légitimité, notamment face à un Etat qui s’approprie à plein le «social» ?
Le pays a vécu ces derniers jours au rythme du mouvement syndical. Entre grèves, manifestations, menaces de grève, attaques… la confrontation syndicat-pouvoir exécutif refait surface et laisse s’attendre à des jours difficiles.
Tout de même, si le langage de la confrontation n’est pas nouveau, l’enjeu cette fois-ci est la légitimité syndicale elle-même. Si la paralysie du transport public sur fond de grève est interprétée par certains comme un regain de force syndicale, le poids réel des syndicats en général et de l’UGTT en particulier, fait réellement débat. Quoi qu’en pensent d’aucuns, la légitimité du mouvement syndical est, plus que jamais, sérieusement mise en jeu.
Premièrement, l’affaiblissement politique des syndicats
Les décisions politiques et judiciaires prises à l’encontre des syndicalistes ont eu un impact très fort sur l’action des syndicats et ont débouché sur un reflux en désordre de leur influence dans le débat et la décision publics.
Jugeant légitime une telle «répression», le pouvoir exécutif a fait endosser aux syndicats les conséquences économiques et sociales de leur comportement contreproductif sur fond d’abus de pouvoir, de corporatisme, de marchandage et de revendications parfois déraisonnées. Aux yeux du pouvoir, les syndicats ont toujours cherché à user du rapport de force pour satisfaire des intérêts propres sans considérer la situation économique du pays.
Malgré la grève et la menace de grève, le gouvernement semble maintenir le cap et n’avoir aucune intention de revenir sur ses décisions, qu’il juge correctes et indispensables pour la «reconstruction» du pays. Déjà, le pouvoir dresse un réquisitoire contre les abus syndicalistes au lendemain de la grève des transports et évoque de nouvelles mesures préventives en anticipation d’éventuels prochains débrayages. De quoi remettre en cause la légitimité organisationnelle des syndicats.
Deuxièmement, l’orientation vers l’Etat social
Ce que revendiquent naturellement les syndicats est objectivé par les nouveaux choix du pouvoir en place. L’orientation vers l’Etat social réclamé par le président de la République défend, sans précédent et plus que les syndicalistes, nombre de droits sociaux.
La liste des «acquis» sociaux est d’ores et déjà longue. Il est question de la suppression de la sous-traitance et des contrats à durée déterminée, de la régularisation de situations professionnelles, de la création d’un fonds pour l’indemnisation des chômeurs pour des raisons économiques, de l’intégration de plus de 2000 enseignants suppléants dans les écoles primaires, les collèges et les lycées entre 2025 et 2026, de l’amélioration de la situation des travailleurs de chantiers et ouvrières agricoles…
Autrement, la perception de l’efficacité dans la défense des intérêts des salariés est également à l’épreuve. La vision «socialiste» du pouvoir politique tend à prendre la place des revendications syndicalistes prônant droits des travailleurs et justice sociale, à même de faire office de légitimité fonctionnelle des syndicats.
Troisièmement, le préjudice à l’image et à la réputation
L’arrêt total du transport public des bus et des lignes de métro léger dans le pays a empêché, pendant trois jours consécutifs, les gens de se rendre à leurs lieux de travail et de vaquer à leurs affaires quotidiennes.
Ce blocage a suscité une grogne chez le grand public. L’UGTT est accusée de chercher des intérêts matérialistes et professionnels aux dépens de l’intérêt du citoyen et du pays. Le service minimum n’a même pas été assuré conformément à la réglementation en vigueur.
Cette atteinte aux services publics de base doit ajouter aux tensions socioéconomiques qui accablent déjà les citoyens et ne peut qu’entacher l’image de la centrale syndicale et compromettre sa légitimité morale. Ce qui peut expliquer l’attaque «criminelle» contre son siège.
Le retour à la mobilisation syndicaliste contre le gouvernement ne peut être vent debout contre les choix politiques de l’Exécutif. Parce que les syndicats sont plus que jamais affaiblis et en perte de légitimité.
Cet affaiblissement syndical est, toutefois, un facteur réducteur de la concertation sociale, devant toujours être retenu comme une condition sine qua non à la stabilité et à la performance socioéconomique du pays.
Le besoin d’un renouveau syndical
Tant s’en faut, la Tunisie a aujourd’hui besoin de renforcer le dialogue social, lequel dialogue est conditionné par le rétablissement de la légitimité syndicale. Les syndicats ont toujours un rôle fondamental à jouer dans la représentation des salariés et la défense de leurs droits à la sécurité sociale, à la qualité de l’emploi, ainsi que dans la protection des travailleurs.
Le renouveau syndical est une logique d’ensemble qui appelle des réformes structurelles et une volonté collective faisant intervenir pouvoir politique et syndicats eux-mêmes.
Quant au pouvoir politique, il doit éprouver une confiance généralisée envers les organisations syndicales. L’Etat est appelé à soutenir le mouvement syndical et inscrire les organisations syndicales parmi les principaux partenaires dans la gestion des affaires publiques. Le retour du dialogue social s’impose de toute urgence pour éluder les rapports de force fort déstabilisants.
En revanche, les syndicats ont besoin de se rénover en évitant les conflits internes susceptibles de rendre moins unifiée et cohérente la voix des salariés et affaiblir leur capacité à négocier et leur efficacité dans la défense des intérêts des salariés.
Par ailleurs, les syndicats doivent repenser leur stratégie en travaillant à améliorer leur image publique et en œuvrant à attirer une nouvelle génération de militants comme les indépendants et les jeunes travailleurs, dans l’objectif d’augmenter le taux de syndicalisation et de représentativité.
Le risque d’embrasement ne sert l’intérêt de personne. Un retour à la raison, de part et d’autre, est nécessaire pour sortir le pays de sa sclérose et bâtir un avenir meilleur.