« Winou el pétrole ? » La question revient régulièrement dans le débat public tunisien, où les ressources pétrolières suscitent autant d’attentes que de soupçons. Le transfert à Exxoil de l’ensemble des droits et obligations liés à la concession d’El Menzah n’a pas échappé à cette règle. Depuis la publication de l’arrêté correspondant, les accusations de spoliation des richesses nationales se multiplient. Mais avant de tirer des conclusions, encore faut-il revenir aux faits, à l’historique du gisement et aux conditions dans lesquelles cette opération a été autorisée.
Publié au Journal officiel de la République tunisienne le 23 octobre 2026, l’arrêté fait d’Exxoil l’unique titulaire de la concession. Pour en comprendre la portée, plusieurs éléments méritent d’être rappelés.
L’ETAP avait choisi de ne pas participer
Découvert en 1998 dans la délégation de Beni Khalled, le champ d’El Menzah a fait l’objet d’une concession instituée par arrêté le 18 novembre 2000.
L’année suivante, l’Entreprise tunisienne d’activités pétrolières (ETAP) a notifié sa décision de ne pas participer au développement du champ, à la suite d’une résolution de son conseil d’administration.
Cette décision n’est pas une interprétation formulée après coup. La liste des concessions d’exploitation publiée par le ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie à fin 2023 fait état de deux titulaires : Ecumed Petroleum Grombalia Limited, avec 75 % des parts, et Exxoil, avec 25 %. Aucune participation de l’ETAP n’y est mentionnée.
Ce point est essentiel pour comprendre la situation actuelle : la participation de l’entreprise publique au développement d’El Menzah avait déjà été écartée bien avant la polémique déclenchée par le transfert de la concession.
Un gisement à l’arrêt depuis près de vingt ans
L’histoire du champ est également marquée par une longue interruption de son exploitation.
Selon les informations rapportées par La Presse le 26 octobre 2026, citant Mahmoud El May, El Menzah est entré en production en 2000. L’exploitation a été arrêtée en 2007, lorsque le débit est tombé à environ 35 barils par jour. La production cumulée aurait alors atteint 1,9 million de barils.
Depuis, le champ n’a donc plus été exploité, selon les éléments disponibles. Faut-il pour autant en conclure que le pétrole est épuisé ? Pas nécessairement.
Dans l’industrie pétrolière, l’arrêt d’un gisement peut résulter d’une baisse de rentabilité plutôt que de l’épuisement complet des ressources. La possibilité d’une reprise dépend de plusieurs paramètres : les volumes encore récupérables, l’état des installations, les travaux à réaliser, les coûts d’exploitation et les résultats attendus.
Autrement dit, un champ devenu peu rentable à une certaine période peut présenter un intérêt différent si de nouvelles conditions techniques ou économiques permettent d’envisager sa remise en production. Encore faut-il que cette possibilité soit confirmée par des données fiables.
Le dossier d’El Menzah comporte un autre élément déterminant : la faillite d’Ecumed Petroleum Grombalia Limited, intervenue en 2021 selon les informations publiées sur cette affaire. Exxoil a engagé une procédure pour reprendre les droits et obligations de son cotitulaire. Cette opération devait toutefois obtenir l’autorisation du ministre chargé des Hydrocarbures et faire l’objet d’un arrêté publié au Journal officiel.
Une procédure engagée en 2024 et autorisée en 2026
La demande d’Exxoil a été déposée le 18 janvier 2024. Au cours de l’examen du dossier, l’ETAP a confirmé sa décision de ne pas participer au développement du champ, prise en 2001. Elle a également donné son accord à la demande d’Exxoil dans une correspondance datée du 3 septembre 2024.
Le Comité consultatif des hydrocarbures a, pour sa part, émis un avis favorable le 27 septembre 2024.
L’arrêté publié le 23 octobre 2026 vient ainsi autoriser le transfert à Exxoil des droits et obligations de son cotitulaire défaillant. La décision intervient au terme d’une procédure administrative dont les principales étapes sont identifiables.
Il convient ici de distinguer deux questions souvent confondues dans le débat public : le changement de titulaire d’une concession et le régime juridique des ressources pétrolières.
Le transfert des droits et obligations ne signifie pas que le nouveau titulaire échappe aux règles applicables. Exxoil reste tenue de respecter le cadre légal et contractuel qui régit la concession. De même, le fait que l’ETAP ait choisi de ne pas financer le développement du champ ne signifie pas que l’État renonce aux recettes fiscales et aux redevances prévues par les textes applicables.
La discussion doit donc porter sur les conditions du transfert, les obligations attachées à la concession et les perspectives d’exploitation, plutôt que de réduire l’opération à une simple question de propriété.
Quel potentiel ?
Un volume hypothétique de 1 000 m³ de pétrole par an correspond à environ 6 290 barils annuels, soit une moyenne de 17,2 barils par jour. Mais cette conversion ne constitue pas une estimation technique du potentiel d’El Menzah. Elle ne renseigne ni sur la production actuelle, ni sur les réserves récupérables, ni sur les résultats qu’un éventuel programme de travaux pourrait permettre d’obtenir.
Pour établir de telles conclusions, il faudrait disposer d’une évaluation technique documentée du gisement.
À titre de comparaison, si l’on retient une production nationale supposée de 24 000 barils par jour, un débit de 17,2 barils quotidiens représenterait environ 0,072 % du total. Cette proportion donne un ordre de grandeur, mais elle dépend de la fiabilité des données utilisées.
Présenter les quelque 18 barils par jour comme une limite certaine du potentiel du champ serait donc aller trop loin. Un chiffre issu d’une hypothèse ne peut pas être transformé en plafond de production sans éléments techniques pour le justifier.
L’intérêt économique d’une éventuelle reprise doit être apprécié à partir de données concrètes : état des puits, volumes récupérables, investissements nécessaires, coûts opérationnels et production attendue. Le faible débit enregistré avant l’arrêt de 2007 constitue un élément important, mais il ne suffit pas, à lui seul, à déterminer ce que le gisement pourrait encore produire.
La question pétrolière touche à un sujet sensible en Tunisie. La transparence sur les ressources naturelles, les concessions et les recettes qui en découlent est une exigence légitime. Elle suppose toutefois de distinguer les faits établis, les hypothèses économiques et les accusations qui nécessitent des preuves.
Le dossier d’El Menzah pose surtout la question du potentiel réel du gisement et des conditions de sa remise en exploitation. Si le transfert s’inscrit dans une chronologie qui remonte à 2001 et a suivi une procédure administrative, il reste à évaluer les perspectives économiques du champ et les obligations du nouveau titulaire.