Le général de division Fawzi al-Mansouri, directeur du renseignement militaire de l’Armée nationale libyenne (ANL) dirigée par le maréchal Khalifa Haftar, a été tué le lundi 10 août 2026 à Benghazi lorsqu’un engin explosif fixé à son véhicule a détoné alors qu’il quittait la mosquée Sayyida Aisha, dans le quartier résidentiel d’al-Hawari, après la prière du soir. Sa voiture a été entièrement détruite et il a succombé à ses blessures. Nommé à ce poste stratégique en 2024, il était l’un des officiers les plus haut placés de l’appareil sécuritaire de l’Est libyen et entretenait des liens étroits avec le clan Haftar. Il s’agit de l’attaque la plus grave visant un responsable de ce rang à Benghazi depuis environ une décennie.
Profil de la victime et enjeux stratégiques
Al-Mansouri n’était pas un officier ordinaire : il avait joué un rôle clé dans la lutte de l’ANL contre les groupes jihadistes, dont l’État islamique, en Cyrénaïque entre 2014 et 2017, et avait été impliqué dans l’offensive de Khalifa Haftar sur Tripoli en 2019, appuyée par la Russie. Cette double casquette — combattant anti-jihadiste et acteur de l’offensive vers l’Ouest — signifie qu’il avait accumulé des dossiers sensibles et, par conséquent, des ennemis multiples, aussi bien parmi les réseaux islamistes que parmi les factions de l’Ouest libyen ou au sein même de l’appareil sécuritaire de l’Est. Ses funérailles à Benghazi ont réuni les plus hauts dignitaires de l’ANL, dont Khaled et Saddam Haftar, fils du maréchal, témoignant de l’importance symbolique de la victime au sein du système.
Les trois hypothèses en présence
Le commandement de l’ANL a immédiatement qualifié l’attaque d’« acte lâche et criminel » et affirmé que « les indices pointent vers une tactique terroriste méprisable », suggérant une piste jihadiste. Un haut responsable militaire a indiqué aux médias que les autorités « suspectaient » une attaque jihadiste tout en attendant les résultats de l’enquête. Le communiqué officiel de l’ANL a explicitement comparé le mode opératoire à celui utilisé avant 2014 par des cellules terroristes visant des officiers, des militants et des critiques à Benghazi. Un membre de l’État islamique aurait salué l’attaque et appelé à « étendre » les opérations du groupe en Libye, selon l’organisme de surveillance SITE, bien qu’aucune revendication officielle n’ait été formulée.
Reuters, cité par plusieurs médias, souligne cependant que le mode opératoire — engin explosif improvisé, ciblage individuel de précision — est également caractéristique des règlements de comptes visant des cadres militaires libyens, un phénomène récurrent : plusieurs autres chefs militaires ou chefs de milices ont été assassinés ces derniers mois à Tripoli et dans l’Ouest du pays, sans que les enquêtes n’aient jamais abouti publiquement. Cette persistance de violences ciblées non résolues alimente l’hypothèse d’un règlement de comptes interne au camp de l’Est, potentiellement lié aux dossiers sensibles gérés par la victime.
L’hypothèse d’une action venue de l’Ouest (milices de Tripoli ou groupes armés rivaux) n’est pas exclue par les analystes, mais elle reste, à ce stade, non étayée par des preuves publiques : le gouvernement de Tripoli a lui-même condamné l’attentat comme un acte « terroriste », affirmant le condamner « indépendamment des positions ou des alliances d’une partie », un langage qui vise précisément à écarter les soupçons de responsabilité de Tripoli.
L’argument de la trahison interne
Le facteur le plus révélateur, souligné par les analystes, est le degré de sophistication de l’opération. Hamish Kinnear, analyste chez Verisk Maplecroft, a qualifié l’attentat de « grave revers pour le dispositif de sécurité » du camp Haftar, précisant que « l’intelligence requise pour cibler avec succès une figure d’un tel rang indique des capacités significatives de la part de l’acteur responsable ». Cette remarque technique corrobore directement l’hypothèse que neutraliser le chef du renseignement militaire lui-même — l’homme censé détecter ce type de complot avant qu’il ne se matérialise — exige une connaissance fine de ses habitudes (mosquée, trajet, horaires de prière), de son dispositif de protection et probablement une complicité au sein de son propre entourage sécuritaire. Une cible de ce niveau, formée précisément à repérer les filatures et les menaces, ne tombe généralement pas sous le coup d’une simple attaque opportuniste externe sans facilitation locale.
Cette logique explique pourquoi, dans un contexte où les résultats des enquêtes sur les assassinats similaires n’ont jamais été rendus publics en Libye, les trois pistes (jihadiste, règlement de comptes interne, action de l’Ouest) ne s’excluent pas nécessairement : un groupe extérieur — qu’il soit jihadiste, lié à des réseaux de l’Ouest, ou à des services étrangers — aurait vraisemblablement eu besoin d’un renseignement d’initié pour réussir une frappe aussi précise dans le fief même de l’ANL.
Un contexte régional explosif : la raffinerie de Zawiya
L’assassinat n’est pas un événement isolé. La même semaine, la Libye a connu une vague sans précédent d’attaques de drones contre la raffinerie de Zawiya, dans l’Ouest du pays — la plus grande raffinerie encore en activité — avec cinq frappes en quelques jours entre le 8 et le 11 août 2026, visant des réservoirs de carburant, une usine de mélange d’huiles et des infrastructures énergétiques. La Compagnie nationale du pétrole (NOC) a menacé d’invoquer la force majeure et de suspendre totalement les opérations si les attaques se poursuivaient. Aucune organisation n’a revendiqué ces frappes et aucun suspect n’a été identifié. Les États-Unis ont exprimé leur inquiétude face à cette double crise sécuritaire, condamnant simultanément les attaques de Zawiya et l’assassinat de Benghazi.
Cette coïncidence temporelle — un haut responsable du renseignement tué à l’Est le même jour que des frappes de drones systématiques contre une infrastructure énergétique majeure à l’Ouest — a conduit plusieurs analystes à s’interroger sur une possible coordination ou, à tout le moins, sur une fenêtre d’instabilité délibérément exploitée par des acteurs cherchant à déstabiliser simultanément les deux pôles de pouvoir libyens.
Impact sur le plan américain de réunification
L’assassinat survient à un moment particulièrement sensible pour la diplomatie américaine en Libye. Massad Boulos, conseiller principal du président Trump pour les affaires arabes, moyen-orientales et africaines — et beau-père de Michael Boulos, gendre de Trump — pilote depuis plusieurs mois un plan de réunification prévoyant un partage du pouvoir entre le clan Dbeibah (Gouvernement d’union nationale à Tripoli) et le clan Haftar, avec Saddam Haftar pressenti pour diriger un Conseil présidentiel réformé. En juin 2026, Saddam Haftar s’était rendu à Washington pour rencontrer le secrétaire d’État Marco Rubio dans le cadre de ces négociations. (Voir notre analyse dans le dernier numéro de Réalités).
L’assassinat d’al-Mansouri fragilise directement ce processus : selon les experts cités par Al-Ahram, « toute réunification réelle des institutions militaires libyennes exige que les forces de l’Est renoncent à une partie de leur autonomie et de leur contrôle », et l’incapacité du clan Haftar à protéger son propre chef du renseignement mine sa capacité à négocier en position de force ou à garantir la stabilité sécuritaire promise dans l’accord. Le journal Le Devoir souligne également que cet assassinat « pourrait compromettre le plan américain de réunification », précisément parce qu’il révèle des failles profondes dans l’appareil sécuritaire censé être le pilier de la stabilité orientale.
Éléments d’enquête et zones d’ombre
Le bureau de Khaled Haftar a annoncé l’arrestation d’une « cellule terroriste à Benghazi qui se préparait à des actes de sabotage », mais sans établir de lien explicite avec l’assassinat d’al-Mansouri à ce stade. Aucun groupe n’a formellement revendiqué l’attaque, bien qu’un sympathisant de l’État islamique se soit félicité de l’opération sur les réseaux affiliés. Le Premier ministre du gouvernement de l’Est, Osama Saad Hammad, a qualifié l’incident d’«acte terroriste et traître » et promis de faire la lumière sur les circonstances du crime — une formulation notable puisqu’elle associe explicitement les notions de terrorisme et de trahison.
En l’absence de résultats d’enquête rendus publics — une constante dans les affaires similaires en Libye depuis plusieurs années — aucune conclusion définitive ne peut être établie. Ce qui est en revanche solidement établi est que la nature même de la cible et la sophistication de l’opération rendent hautement improbable un acte purement extérieur sans complicité ni facilitation locale, ce qui pointe vers un scénario hybride où un acteur externe (jihadiste, rival de l’Ouest, ou puissance étrangère) aurait exploité une défaillance ou une trahison au sein même du dispositif de sécurité du clan Haftar.