Sidi Bou Saïd, patrimoine mondial : Quand la colline mystique inspire l’Unesco 

Sidi Bou Saïd a officiellement rejoint, samedi 25 juillet 2026, la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco, à l’issue de la 48e session du Comité du patrimoine mondial, réunie à Busan, en Corée du Sud. Adoptée par consensus des membres du Comité, cette décision porte à dix le nombre de sites tunisiens inscrits sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco et fait de la Tunisie le pays africain comptant le plus grand nombre de sites inscrits.

Une candidature couronnée de succès
Cette inscription couronne le dossier de candidature présenté par la Tunisie sous le titre « Village de Sidi Bou Saïd : un centre d’inspiration culturelle et spirituelle en Méditerranée ».

Le processus de candidature avait été lancé en février 2024, sur instructions du président de la République, avant le dépôt officiel du dossier, en février 2025, par la Mission permanente de la Tunisie auprès de l’UNESCO auprès du Centre du patrimoine mondial.

Le dossier a été élaboré et coordonné par le ministère des Affaires culturelles, en collaboration avec l’Institut national du patrimoine (INP), avec la participation du ministère des Affaires étrangères, de la Migration et des Tunisiens à l’étranger, ainsi que de plusieurs départements et institutions nationales. Il a également bénéficié du soutien du Fonds du patrimoine mondial africain et d’un important travail diplomatique mené par la Mission permanente de la Tunisie auprès de l’UNESCO auprès des États membres du Comité du patrimoine mondial.

Dix sites tunisiens au patrimoine mondial
Le Comité a approuvé l’inscription à l’unanimité, saluant la valeur universelle exceptionnelle de Sidi Bou Saïd. Le village est reconnu comme un haut lieu d’inspiration culturelle, spirituelle et artistique, ainsi qu’un modèle architectural unique, emblématique de l’histoire et de l’identité civilisationnelle de la Tunisie.
Avec cette nouvelle inscription, la Tunisie porte à dix le nombre de ses sites inscrits sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, consolidant ainsi sa position parmi les pays arabes et africains les mieux représentés sur les listes de l’organisation.

Un site exceptionnel au cœur du golfe de Tunis
Situé à une vingtaine de kilomètres au Nord de Tunis, sur une colline dominant le golfe de Tunis et le site antique Carthage, Sidi Bou Saïd est l’un des villages les plus emblématiques de Tunisie. Perché sur le promontoire du Djebel El Manar, il doit son nom au mystique Abou Saïd Khalaf Ibn Yahya el-Tamimi el-Béji qui s’y retira à la fin de sa vie pour enseigner le soufisme et qui demeure une figure spirituelle majeure du lieu.

Reconnu pour son harmonie architecturale unique, le village se distingue par ses maisons blanches aux portes et fenêtres bleues, ses ruelles sinueuses, ses patios traditionnels, ses demeures historiques et ses palais de style arabo-musulman. Dès le XVIIe siècle, il devient un lieu de villégiature privilégié de la bourgeoisie tunisoise et de la famille beylicale, qui y édifient plusieurs résidences remarquables.

Au fil du temps, Sidi Bou Saïd s’est également imposé comme un foyer d’inspiration artistique et culturelle. Son charme a attiré de nombreux écrivains, peintres et intellectuels. Le village abrite notamment Ennejma Ezzahra, ancien palais du baron Rodolphe d’Erlanger, aujourd’hui Centre des musiques arabes et méditerranéennes, qui témoigne du rôle du site dans la préservation et la diffusion du patrimoine musical.
Classé site protégé depuis 1915, Sidi Bou Saïd est devenu au fil des décennies un symbole de l’identité tunisienne et une destination culturelle majeure en Méditerranée, connue mondialement pour son paysage, son architecture et son atmosphère singulière.

 


Quels sont les sites du patrimoine mondial en Tunisie ?

La Tunisie est, désormais, forte de dix sites inscrits sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Les trois premiers de ces sites ont été sélectionnés en 1979 et sont respectivement la médina de Tunis, le site archéologique de Carthage et l’amphithéâtre d’El Djem. Ils seront suivis en 1980 par le parc national d’Ichkeul.

En 1985, la cité punique de Kerkouane sera à son tour inscrite sur cette liste, devenant le cinquième site Unesco en Tunisie.  Trois ans plus tard, en 1988, la médina de Sousse et la médina de Kairouan rejoindront la Liste du patrimoine mondial. Pour sa part, le site de Dougga sera inscrit en 1997 alors que l’île de Djerba l’a été en 2023.

Avec son inscription en 2026, Sidi Bou Saïd devient ainsi le dixième site tunisien inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Cette dernière inscription et toutes les autres qui l’ont précédée se traduisent notamment par une reconnaissance internationale de la valeur exceptionnelle d’un site, un levier efficace pour son développement culturel, touristique et économique ainsi que d’une responsabilité partagée pour préserver et transmettre ce patrimoine aux générations futures.

 


Ce qui devra changer à Sidi Bou Saïd 

Quelles mesures devraient être prises le jour où Sidi Bou Saïd changera de statut pour devenir un site du patrimoine mondial ?

D’abord, l’accès des bus et des automobiles sera très restreint, absolument réservé aux résidents et à certains véhicules utilitaires.

Ensuite, les équipes de la voirie seront appelées à être plus performantes alors que les riverains devront faire preuve d’une discipline rigoureuse en matière de déchets ménagers.

En outre, les visiteurs du village pourraient risquer de lourdes amendes s’ils ne respectaient pas l’environnement.

Enfin, tous les travaux de construction seront scrutés à la loupe pour éviter les dépassements.

À vrai dire, si ces règles étaient adoptées dans les faits, dès aujourd’hui, Sidi Bou Saïd ne pourrait que mieux s’en porter.

 


Quatre brefs éloges de Sidi Bou Saïd 

Son nom est Abou Saïd Khalaf Ibn Yahia el Béji. Il est né en 1156 et décédé en 1231. C’est autour de sa sépulture que se constituera le village de Sidi Bou Saïd qui porte son nom depuis 1893.

Auparavant, depuis le onzième siècle, cette colline portait le nom de Djebel el Manar en référence aux tours de guet et aux sémaphores qui y avaient été érigés.

Le phare de Cap Carthage
Il suffit de se souvenir du nom ancien de Sidi Bou Saïd pour réaliser que c’est ici que se trouve le plus ancien phare de Tunisie.
En effet, c’est de ce promontoire qu’étaient guidés les bateaux antiques, galères puniques ou romaines.
C’était le temps où Cap Carthage qui se trouve être le nom géographique du promontoire était le repère des marins qui arrivaient en rade.
L’existence de ce phare antique s’est poursuivie au fil des conquêtes. C’est, d’ailleurs, pour cette raison que le nom de Sidi Bou Saïd jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, était Djebel El Manar, autrement dit le « Mont du Phare ».
Le nom de Sidi Bou Saïd ne sera officiellement adopté qu’en 1893, année de création de la commune.
Des tours de guet et des signaux lumineux ont existé ici à toutes les époques car ce promontoire est idéalement situé, avec qui plus est une hauteur de 126 mètres.
Plus tard, au milieu du dix-neuvième siècle, le phare moderne verra le jour en deux temps. En 1840, un signal à réflecteurs a été installé mais abandonné car inefficace.
Plus tard encore, en 1860, une tour d’une dizaine de mètres fera office de phare avec un feu à éclats intermittents.
Ce phare de Sidi Bou Saïd, régulièrement rénové et modernisé, est ainsi à plusieurs titres le plus ancien des sémaphores du pays. En effet, depuis Carthage à nos jours, en passant par les Hafsides, c’est à partir de ce promontoire que les bateaux recevaient leurs signaux.

Béja Al Kadima
Sidi Bou Saïd est bien né à Béja mais ce n’est pas la Béja à laquelle nous pensons tous spontanément. En d’autres termes, le lieu de naissance de Sidi Bou Saïd n’est pas la Béja du Nord-Ouest de la Tunisie mais une autre localité qui portait le même nom et se trouvait non loin de La Manouba.
Nommée Béja al Kadima ou encore Béja Manouba, cette localité a aujourd’hui disparu. Celui qui deviendra le cheikh Abou Saïd y a vécu et exercé le métier de tailleur avant de s’installer à Tunis en 1209 après un pèlerinage aux Lieux saints de l’Islam.
Nous savons peu de choses de Béja Manouba, une bourgade à vocation agricole disparue sous la pression des tribus nomades. De fait, Tunis et ses environs furent assiégés par Ibn Ghaniya en 1203. Il est probable que la décadence de ce village date de cette époque de transition entre les Almohades et les Hafsides.

Compagnons et disciples
La zaouia de Sidi Bou Saïd domine la colline qu’on dit mystique et inspirée. Surnommé Raïs el Bhar (Le Maître des Mers), le saint personnage vécut de 1156 à 1231.
De son vrai nom, Abou Saïd Ibn Khalef Ibn Yahia Ettamimi Al Béji est le saint-patron du village qui s’est formé autour de son mausolée, cible d’une lâche attaque salafiste ces récentes années.
Si la mosquée et la tombe de Sidi Bou Saïd sont connues de tous, ce n’est pas le cas des sépultures de plusieurs autres saints personnages qui ont vécu en ces lieux.
Les plus connus sont incontestablement Sidi Dhrif, de l’autre côté du promontoire, et Sidi Chabaâne dont un café porte le nom. Construit à flanc de colline, face à la mer, ce café a été construit autour de la tombe du saint personnage. C’est le fameux Café des Délices.
Les marabouts honorés par la mémoire populaire sont nombreux dans ces parages mystiques. Citons par exemple Sidi Boufarès dont un hôtel porte le nom ou encore Sidi Ghebrini qui a donné son nom à une rue qui abrite une fort réputée galerie d’art.
Citons, parmi ces marabouts, Sidi Hassine ou Sidi Jebali ou encore Sidi Bou Teraa qui ont tous marqué l’histoire du village.
Non loin du Café des Nattes se trouve la petite zaouia de Sidi Azizi. Ce saint personnage a vécu jusqu’en 1928 : on le nommait « Babana » (Notre père) et il était auréolé de sainteté.
C’est aussi le cas de Ommi Messaouda qui a vécu jusqu’en 1942 avec une réputation de sainteté émanant de ses actes pieux et généreux.
On cite également deux autres noms de femmes saintes : Lella Cherifa et Lella Meimoura.
Enfin, Sidi Faouah el Mesk au nom si poétique (celui qui répand les effluves du musc) complète ces douze « saints », compagnons géographiques de Sidi Bou Saïd ?
Dès lors, pourquoi ne pas partir sur leur trace mystique dans le dédale des rues de Sidi Bou Saïd et de son cimetière marin ?

Les méandres du village perché
Du fameux Korsi Essolah à la demeure du Baron d’Erlanger, le village de Sidi Bou Saïd cache bien des secrets. Pour ne rien cacher, je visite souvent le village mystique et aime par-dessus tout en arpenter les ruelles. Nous sommes nombreux dans ce cas à venir parfois nous réfugier sous le manteau des saints, en quête de sublime ou simplement pour échapper à la grisaille.
C’est ainsi, dans cet état d’esprit, que lorsque je me rends à Sidi Bou Saïd, je ne manque jamais de visiter le palais Ennejma Ezzahra.
A mes yeux, ce lieu majestueux s’apparente à une de nos « zaouias », au mausolée d’un des nombreux marabouts dont les sépultures peuplent la colline.
La maison du baron serait dès lors une « zaouia » artistique, un lieu de vie et de mémoire au cœur duquel se sont succédé musiciens et poètes, artistes et intellectuels.
Pour moi, ici, dans les espaces de l’auguste demeure, c’est le second versant de la colline, le pendant parfait et idéal du sanctuaire vénérable qui donne son nom au village.
J’ai, de la sorte, mes rituels et s’ils passent par une « ziara » devant la tombe de Sidi Bou Saïd, ils sont aussi recueillement à la mémoire de cet autre saint qui, à sa manière, lumineuse ou bariolée de bleu et blanc, représente aussi le génie immuable des lieux.
En marchant dans le village, je retrouve aussi, immanent, le souffle d’autres esprits, d’autres saints qui ont habité ces lieux. Je n’irai pas jusqu’à évoquer les gardiens du phare de Cap Carthage ou les guetteurs musulmans qui, de Sidi Abdelaziz à Sidi Dhrif, ont veillé sur ce rivage, scrutant le golfe tout en se prosternant dans la prière et la méditation.
Pourtant, ces bienveillants – ou mieux encore ces «bienveilleurs» – continuent de nous protéger. Dans notre langue, nous les nommons « salhin », ce qui souligne leur bienveillance, leur propension à la charité et au don de soi.
Ainsi, les gardiens actuels du phare ou les pèlerins d’une fatiha perpétuent des gestes immémoriaux, scrutent les mêmes horizons et vénèrent les mêmes mystiques.
A Sidi Bou Saïd, de nouveaux saints ont aussi leurs mausolées ou, plus simplement, enveloppent de leur grâce l’air que nous respirons et qui paraît plus léger, aérien comme le souligne l’étymologie.
Mes pas me mènent ainsi jusqu’à la demeure qu’habita de longues années Jalel Ben Abdallah. Une simple plaque signale sa présence en ces lieux et fait renaître tout un imaginaire.
Un peu plus loin, la maison adossée à la colline, à l’endroit exact où se sépare le golfe, fut habitée par Azzeddine Alaïa et abrite aujourd’hui un musée qui est consacré à ce créateur.
Là encore, je me projette dans l’espace virtuel d’une «zaouia », d’un sanctuaire où sacré et profane cohabitent dans la beauté des formes et des drapés.
Ici, des robes, des bustiers, des pantalons créés par Alaïa tiennent lieu d’oriflammes et d’étendards du style. Dans le silence feutré et le jaillissement de la lumière, le regard se perd et se retrouve dans l’exubérance des couleurs.
Indéniablement, ce lieu invite à la réflexion, au rapport que l’esthétique entretient avec le sacré et à la permanence des icônes que sont les créateurs.
J’en regrette presque qu’il n’existe pas à Sidi Bou Saïd d’autres « zaouias » virtuelles qui soient dédiées à Loran Gaspard ou encore à Michel Foucault qui, eux aussi, ont vécu sur cette colline à nulle autre pareille.
Avec une pensée pour Paul Valéry qui passa par ici en 1956, mes pas me mènent jusqu’au cimetière marin qui surplombe la falaise.
Dans le dédale des tombes, je retrouve celle de Azzedine Alaïa, discrète, presque effacée, repassée à la chaux de l’éternité.
Le créateur est inhumé aux côtés de sa mère et de son frère cadet, dans la modestie qui sied aux plus grands, à la confluence des éléments.
Je reviens ensuite vers les ruelles et les venelles les plus intimes de Sidi Bou Saïd, rêvant à haute voix d’un projet artistique dans lequel je retracerais ces chemins symboliques et ferais renaître dans la déambulation des disciples cette aura des créateurs, cette auréole des nouveaux saints.
Mes pas me mèneraient alors partout, sur des chemins invisibles, à la rencontre des initiés, au chevet virtuel des nouveaux saints. Pas à pas comme pour une procession de tous les saints, une « kharja » symbolique sur le littoral des artistes, un moment suspendu que je dédierai bien sûr à Alaïa, Ben Abdallah, Foucault, Gaspar et tous les autres.

 

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