L’accès à l’eau potable en Tunisie est devenu une préoccupation quotidienne pour les citoyens, non seulement en raison des coupures et de la rareté des ressources, mais surtout à cause de la dégradation de sa qualité.
Alors qu’il devrait constituer un droit fondamental garanti, l’accès à l’eau potable est aujourd’hui source d’inquiétude sanitaire et économique, poussant de nombreux Tunisiens vers des solutions alternatives coûteuses, voire risquées. On s’interroge fréquemment sur les raisons pour lesquelles l’eau du robinet, autrefois potable, est aujourd’hui, malgré les progrès technologiques et les contrôles de qualité, impropre à la consommation. Faute de campagnes de sensibilisation et d’information, nous ne savons même pas si l’eau qui coule de nos robinets est potable.
Malgré l’abondance des discours officiels sur la mobilisation des ressources hydriques et le développement des infrastructures, le débat public sur la qualité de l’eau potable demeure limité et fragmenté, alors même que cette question touche directement à la santé des citoyens et à leur confiance envers les services fournis. Aucune communication claire, aucun affichage, aucune donnée accessible aux citoyens, c’est d’ailleurs la principale raison qui a poussé les Tunisiennes et les Tunisiens à se tourner vers l’eau en bouteille, par simple précaution.
De plus, la plupart des données publiées et diffusées ces dernières années se sont concentrées sur les ressources et l’approvisionnement en eau, tandis que la question de la qualité est restée l’aspect le moins étudié et le plus ambigu, les informations disponibles sur la plupart des types d’eau potable, ou eau domestique, étant limitées.
La Tunisie, gros consommateur d’eau minérale
Face à la dégradation de la qualité de l’eau potable, amorcée il y a plus de vingt ans, une grande partie de la population tunisienne s’est tournée vers l’eau en bouteille, devenue sa principale source d’approvisionnement. Or, le prix de cette eau est jugé exorbitant et inabordable pour une large part des familles tunisiennes. Ces ménages se sont alors reportés vers des sources d’eau non réglementées : eau de source ou de puits distribuée par camions-citernes (vente en gros), ou encore eau dessalée non embouteillée, vendue en vrac à un prix 5 fois inférieur à celui de l’eau en bouteille.
La Tunisie figure parmi les plus grands consommateurs d’eau en bouteille au monde, se classant entre la deuxième et la quatrième place mondiale ces dernières années en termes de consommation par habitant, juste derrière des pays comme les États-Unis. Cette consommation a atteint environ 275 litres par personne et par an en 2022, contre 225 litres en 2020 et seulement 87 litres en 2010, un niveau très largement supérieur à la moyenne mondiale. Cette explosion s’explique principalement par le fait que les citoyens délaissent l’eau du robinet, jugée impropre à la consommation. Cette envolée n’est pas sans conséquence sur le budget des ménages. D’après l’étude, les dépenses quotidiennes liées à l’achat d’eau atteignent environ 700 millimes par personne, ce qui représente près d’un cinquième du revenu journalier, une fois pris en compte les niveaux de consommation des classes moyenne et défavorisée.
Le danger le plus important auquel l’eau en bouteille peut être exposée est la contamination par les microplastiques, notamment lorsqu’elle est exposée au soleil et à la chaleur pendant son transport, son stockage ou sa vente. Ce phénomène s’est aggravé ces dernières années, en l’absence de tout contrôle et de toute responsabilisation.
D’ailleurs, en août 2025, le ministère du Commerce a publié une directive interdisant l’exposition de l’eau en bouteille au soleil, suivie d’une campagne de contrôle nationale et régionale ayant abouti à la saisie de plus de 100.000 bouteilles d’eau. Malgré une diminution constatée, le phénomène demeure répandu.
Et pour donner à César ce qui lui appartient, si l’eau du robinet était propre et que les Tunisiens pouvaient s’y fier au quotidien, le pays n’aurait sans doute pas à faire face à cette crise de l’eau minérale qui sévit depuis plusieurs semaines. D’ailleurs, l’origine même de cette pénurie reste floue. S’agit-il d’une conséquence des coupures d’électricité qui aurait provoqué une chute de la production ou d’une manière détournée de revendiquer une hausse des prix des bouteilles d’eau ou bien encore d’un simple retard dans le renouvellement des certifications chez certains producteurs ? À titre d’exemple, la marque «Brima» n’a obtenu l’accord pour reprendre sa production qu’à la fin du mois de juillet dernier, pour une reprise effective au mois d’août en cours.
Le nombre d’unités de conditionnement des eaux minérales en Tunisie est passé de 7 en 1994 à 30 actuellement, réparties dans les différentes régions du pays, pour une capacité de production avoisinant les 500 mille bouteilles par heure.
Sabotage et lobbies ?
Alors que de nombreux experts pointent du doigt plutôt la vétusté des équipements des réseaux de distribution, le stress hydrique aggravé par la sécheresse, la baisse des réserves dans les barrages et les capacités de production défaillantes de la STEG, le président Kaïs Saïed a livré une lecture des événements qui s’écarte nettement des explications techniques avancées par les observateurs et professionnels du secteur, voire les contredit. Lors de sa tournée du 22 août à Kairouan, Sousse et Mahdia, il évoquait déjà des coupures qu’il jugeait intentionnelles, tout en révélant la saisie de plus de 80.000 bouteilles d’eau minérale dissimulées dans un entrepôt avant d’être redistribuées sur le marché.
Quelques jours plus tard, le 26 août, le ton se durcit nettement. Lors de sa réunion avec la Cheffe du gouvernement et les dirigeants de la STEG et de la SONEDE, le chef de l’État a affirmé que des enquêtes ont établi que ces coupures relèvent d’actes de sabotage délibérément planifiés, destinés à attiser les tensions et à priver les citoyens de leurs droits essentiels. Il va plus loin en déclarant que les ennemis de la patrie et leurs alliés sont désormais démasqués, et que ces plans criminels seront voués à l’échec quelle qu’en soit l’origine.
Le chèque, nouveau suspect de la crise
Une autre explication, d’ordre réglementaire, bien éloignée des thèses du sabotage et des lobbies, a récemment fait le tour des médias et des réseaux sociaux. Selon des professionnels du secteur, la crise actuelle trouve en partie son origine dans la nouvelle législation sur les chèques bancaires. Durant l’hiver et le printemps, les grossistes avaient l’habitude de constituer des stocks de sécurité d’eau et de boissons gazeuses en profitant de la baisse saisonnière des prix, un mécanisme qui leur permettait de répondre à la forte demande estivale tout en réalisant une marge bénéficiaire correcte. Ce système reposait largement sur l’usage de chèques de garantie ou différés, un outil de financement désormais restreint par les nouvelles dispositions légales qui interdisent ce type de garanties liées à un moyen de paiement à vue.
Privés de cette facilité, les grossistes n’ont pas pu reconstituer leurs stocks de sécurité avant l’été, fragilisant ainsi toute la chaîne d’approvisionnement au moment où la demande explosait sous l’effet de la canicule. La consommation d’eau embouteillée aurait augmenté d’environ 10 % par rapport à la moyenne habituelle cet été, mais cette hausse de la demande n’explique pas à elle seule la pénurie : le problème serait avant tout structurel, lié au financement et au stockage.
Un second facteur dissuasif est également évoqué : la crainte, chez les grossistes, d’être accusés de spéculation ou de rétention de marchandises dans un climat de contrôles renforcés, ce qui les aurait incités à limiter volontairement leurs achats en gros plutôt qu’à prendre le risque de constituer des réserves importantes.
Reconstruire la confiance entre la SONEDE et ses usagers
Depuis la seconde moitié du mois de juillet 2026, la Tunisie traverse une pénurie persistante d’eau minérale en bouteille, visible dans de nombreux supermarchés et points de vente malgré les annonces répétées d’un retour à la normale qui tarde à se concrétiser. Un cercle vicieux s’est installé : une coupure d’eau encourage le stockage, le stockage fait bondir la demande, la demande vide les rayons. En parallèle, la production a fortement chuté de 50% chez certains producteurs. Résultat : des rayons vides, des quantités rationnées et des prix multipliés par deux chez certains détaillants, une situation paradoxale qui pousse encore davantage les Tunisiennes et Tunisiens à revendiquer leurs droits à une eau potable coulant de leurs robinets.
Dans un entretien accordé à Réalités, l’ingénieur et expert en ressources en eau Mohamed Salah Glaïed livre son diagnostic sur la crise de l’eau en bouteille en Tunisie, soulignant qu’il ne s’agit pas d’une seule crise, mais de deux crises distinctes qui se superposent dans l’esprit du public.
Selon l’expert, la première crise touche directement les ressources en eau potable gérées par la SONEDE. Il rappelle que des coupures répétées ont été observées dans plusieurs gouvernorats, certains étant privés d’eau durant plusieurs jours d’affilée. Il pointe également une baisse notable des apports provenant des régions du Nord, atteignant jusqu’à 80 %.
En revanche, Mohamed Salah Glaïed relativise fortement la panique autour des eaux en bouteille, qu’il qualifie de «crise fictive». Ces eaux, précise-t-il, ne représentent même pas 0,7 % des eaux profondes exploitées. Si leur production peut être affectée à hauteur de 50 %, c’est en raison de sa dépendance à l’énergie et non d’un manque de ressources hydriques à proprement parler.
Il déplore par ailleurs le réflexe de surconsommation qui s’installe dès qu’une pénurie est annoncée en Tunisie, un phénomène déjà observé lors des crises précédentes touchant le lait, le café ou le sucre.
Pour l’expert, la priorité absolue est de reconstruire la confiance entre la SONEDE et ses usagers. Cela suppose des investissements conséquents pour réduire les pertes, moderniser les infrastructures, renouveler les installations et améliorer la qualité de l’eau, afin que les citoyens puissent de nouveau consommer l’eau du robinet en toute sécurité.
Or, ce financement ne peut reposer sur le budget de l’État. Selon lui, une piste concrète existerait : le recouvrement des impayés dus à la SONEDE, notamment par les gros clients, qui permettrait de dégager des marges de manœuvre financières significatives. «Il faut explorer des solutions alternatives, comme le recouvrement des impayés dus par les clients, notamment les plus importants, pour dégager des marges de financement», a-t-il indiqué.
Mohamed Salah Glaïed regrette que l’État n’ait pas engagé ces investissements plus tôt «depuis au moins dix ans», selon lui, pour éviter d’en arriver à la situation actuelle. Si le changement climatique et la sécheresse jouent indéniablement un rôle, il estime que le manque d’anticipation est tout aussi responsable, avant de rappeler que les alertes sur ce sujet remontent à 2007, un retard qu’il qualifie de véritable «perte de temps».
Appel au renouvellement des installations de la SONEDE
Sur le même sujet, l’expert a pointé du doigt d’importantes pertes dans le réseau de la SONEDE, avant d’estimer que le renouvellement des installations apparaît aujourd’hui comme une urgence incontournable pour sortir durablement de la crise de l’eau. «Une grande partie du réseau de distribution, vieillissant et par endroits obsolète, est à l’origine de pertes considérables», a-t-il soutenu. Selon des experts, une proportion importante de l’eau produite n’atteint jamais les foyers, s’évaporant littéralement à travers des canalisations fissurées ou dégradées. À cela s’ajoutent des équipements de pompage et de traitement qui, faute d’entretien et d’investissement, peinent à assurer une distribution stable et une eau de qualité conforme aux normes sanitaires. Sans une remise à niveau structurelle et rapide du réseau, les experts avertissent que la Tunisie continuera de faire face à des pénuries récurrentes, quelles que soient les conditions climatiques.
Il relève également que la consommation domestique tunisienne dépasse largement la moyenne mondiale, oscillant entre 120 et 130 litres par habitant et par jour, contre 90 à 100 litres en moyenne dans le monde.
Et d’ajouter que face à la pénurie, de nombreux ménages installent des citernes de stockage à domicile. Un réflexe que Mohamed Salah Glaïed juge problématique, car il prive les autres usagers d’une partie de la ressource disponible. Il évoque un comportement «égoïste», qui exerce une pression supplémentaire sur le réseau au point que les habitants des étages élevés, notamment à partir du troisième étage, peinent déjà à recevoir de l’eau.
Il appelle ainsi à un changement collectif des comportements : ne consommer que ce dont on a réellement besoin, ajuster ses usages et reporter certaines consommations non essentielles. Pour l’expert, la sensibilisation à une gestion plus sobre de l’eau reste, à court terme, l’un des leviers les plus efficaces pour alléger la crise.
La Tunisie, l’un des pays les plus vulnérables depuis 1995
Depuis 1995, la Tunisie est classée par les Nations unies parmi les pays en situation de stress hydrique. En 2020, elle a basculé dans la catégorie plus sévère de la pénurie hydrique, sa consommation annuelle moyenne d’eau par habitant étant passée sous le seuil des 500 mètres cubes.
Aujourd’hui, elle est considérée comme l’un des pays les plus pauvres du monde en ressources hydriques et l’un des plus vulnérables aux effets du changement climatique, qu’il s’agisse de la baisse des précipitations ou de l’augmentation de la fréquence et de la durée des sécheresses. Malgré ce contexte environnemental critique, les politiques hydriques publiques n’ont pas connu de véritable transformation susceptible de prendre en considération la rareté des ressources ou d’en assurer une répartition plus juste.
D’ailleurs, la plupart des eaux du robinet en Tunisie présentent un goût désagréable, voire inacceptable. Or, si les spécifications tunisiennes relatives à la composition chimique de l’eau ne garantissent pas, en elles-mêmes, un goût acceptable, elles constituent néanmoins un indicateur de conformité sanitaire important. Selon le Rapport national sur l’eau 2024, environ 50 % des 382 échantillons prélevés et analysés par l’Instance Nationale de la Sécurité Sanitaire des Produits Alimentaires (INSSPA) se sont révélés non conformes sur le plan physico-chimique.
Dans ce contexte, la crise de l’eau en Tunisie ne saurait se réduire à ses seules dimensions climatiques ou naturelles. Elle doit au contraire être analysée comme le produit d’une interaction complexe entre le changement climatique, les choix de politiques publiques et les modes de gouvernance des ressources hydriques.