Il faut choisir, il faut savoir ce qu’on veut, entre souveraineté nationale et solvabilité à l’international. La délégation tunisienne se rendant à Washington pour les Spring meetings du FMI-WB a à s’ajuster sans froisser. Sur le fil du rasoir…
Depuis octobre 2022, la Tunisie vit dans un état de suspension financière auto-infligé. Un accord de principe avait été conclu avec le FMI pour 1,9 milliard de dollars dans le cadre de la Facilité Élargie de Crédit. Ce n’est pas assez, ce n’est pas acceptable, tellement lié aux conditions…
Le président Kais Saïed l’a rejeté publiquement, le qualifiant de « diktat » portant atteinte à la souveraineté nationale. Trois ans plus tard, le pays flirte avec la zone grise de la solvabilité souveraine — et la délégation qui s’envole pour Washington le fait sans feuille de route réformiste crédible, dans le seul espoir de maintenir ouverts des canaux de dialogue que Tunis a elle-même encombrés.
Cartes sur table
La délégation tunisienne — gouverneur de la Banque centrale, ministre de l’Économie, une dizaine d’accompagnateurs — participe aux Réunions de Printemps du FMI et de la Banque mondiale (13–18 avril 2026). Une nième participation coûteuse pour le contribuable tunisien.
La question n’est plus de savoir si la Tunisie veut l’accord. Elle est de savoir si elle peut encore se permettre de ne pas l’avoir. Le choc énergétique de la guerre impérialiste menée par les Américains et Israéliens contre l’Iran vont fortement impacter le budget de l’État et l’économie tunisienne dans son ensemble, pour au moins les 4 ans à venir.
Mettons les chiffres sur la table, sans anesthésie. Évitons la langue de bois.
La dette publique dépasse 80% du PIB en 2025. La dette cumulée des entreprises publiques atteint 40% du PIB selon les estimations Fitch — 111 entités dont une large partie est insolvable.
La croissance n’a été que de 1,4% en 2024, nettement insuffisante pour réduire le ratio dette/PIB, créer des emplois ou absorber une population active en expansion.
La masse salariale publique culminait encore à 15-16% du PIB, parmi les plus élevées au monde. Les subventions énergétiques ont doublé pour atteindre 5,3% du PIB en 2022. Le résultat : une dette toxique dont les intérêts vampirisent chaque dinar susceptible d’irriguer l’investissement ou la croissance.
La Tunisie ne manque pas de ressources — elle manque d’espace budgétaire, asphyxié par ses propres engagements passés. Elle manque de courage et d’audace pour brasser la cage et changer de paradigme.
Enjeux stratégiques
Ce que la Tunisie a fait, et ce que cela ne suffit pas à résoudre
Soyons justes : le gouvernement n’a pas été totalement inerte. La Banque centrale a été autorisée à financer le budget à hauteur de 7 milliards de dinars à taux zéro — une monétisation exceptionnelle du déficit qui a permis d’éviter un défaut souverain immédiat.
Tunis a aussi sécurisé des financements bilatéraux : 300 millions de dollars algériens (2021), 500 millions saoudiens (2023), 520 millions de la Banque mondiale (2024), 92 millions de la Banque africaine de développement.
L’inflation a reculé à 5 %, le taux directeur a été abaissé à 7 %. Fitch a révisé la note de la Tunisie à Caa1 en 2025, et Moody’s a stabilisé ses perspectives.
Mais ces avancées sont des emplâtres sur des fractures ouvertes. La monétisation directe du déficit menace l’indépendance de la Banque centrale, pèse sur le dinar et étouffe le crédit privé. Les financements bilatéraux obtenus hors FMI sont plus coûteux, plus courts, et conditionnés à des agendas géopolitiques — l’accord UE-Tunisie sur les migrations en est l’illustration la plus crue : la souveraineté revendiquée se négocie en réalité contre des flux migratoires.
Et la croissance de 2 % en 2025 reste notoirement insuffisante. La Tunisie a gagné du temps, pas un modèle. Elle a survécu à un défaut, elle ne s’est pas construite une trajectoire.
La tenaille souveraineté–solvabilité : sortir par le haut
Le piège rhétorique dans lequel s’est enfermée Tunis est redoutable. Le discours présidentiel a élevé le refus du FMI au rang de principe d’identité nationale. Toute inflexion risque d’être lue comme une capitulation. Mais ce cadrage est un luxe que la Tunisie ne peut plus se payer.
La Malaisie de 1997 avait refusé le FMI et s’en est bien sortie. Mais la Malaisie disposait d’une économie diversifiée, orientée export, et d’une capacité étatique de mise en œuvre réelle.
La Tunisie de 2026 est structurellement rigide, politiquement bloquée par une UGTT qui s’oppose frontalement aux coupes dans les subventions et aux réformes des entreprises publiques, et financièrement dépendante des entrées touristiques et des transferts de la diaspora. La comparaison ne tient pas.
La délégation qui part cette semaine à Washington ne peut pas se contenter d’écouter, de raser les murs et de rentrer bredouille avec le sentiment de mission accomplie, sans avoir rien à dire de plus.
Elle doit, sans froisser la ligne rouge présidentielle, ouvrir un espace de négociation crédible — sortir du déni (le refus de toute réforme structurelle au nom de la souveraineté) et de la complaisance (l’acceptation tacite d’une stagflation chronique portée par une dette peu soutenable).
Les conditions d’un succès — ou d’un moindre échec
Cinq points saillants définissent ce que Washington attend et ce que Tunis peut concéder sans rupture politique brutale.
– Premièrement, des réformes des subventions par phases : passer des subventions généralisées à des transferts ciblés vers les ménages vulnérables. Politiquement douloureux, économiquement incontournable. Le FMI peut accepter un calendrier progressif si l’engagement est clair et chiffré de façon transparente et vérifiable.
– Deuxièmement, un audit transparent des entreprises publiques. Le comité interministériel existe déjà. Le rendre opérationnel, avec un calendrier public, enverrait un signal fort sans exiger de décisions impopulaires immédiates.
– Troisièmement, la maîtrise de la masse salariale publique — pas de gel brutal, mais un engagement de non-extension automatique. La crédibilité budgétaire commence là.
– Quatrièmement, le code des changes : finaliser et adopter le nouveau code pour libéraliser partiellement les transactions en devises. Un signal de modernisation faible en coût politique, fort en effet de confiance.
– Cinquièmement — et c’est le point que personne n’ose formuler publiquement — la Tunisie doit encore de l’argent au FMI au titre des programmes précédents. Ignorer cet encours tout en sollicitant un nouveau financement est diplomatiquement intenable. Des sommes importantes sont dues au FMI, annuellement et pour les 18 prochaines années. Presque un milliard de SDR à rembourser encore. La délégation doit en traiter explicitement à Washington. On ne peut pas se laver les mains d’une dette existante tout en tendant la main pour une nouvelle. Et sans réformes, ni garantie de remboursements, si le déni des réformes persistait.
Le coût du populisme économique : cette arithmétique cruelle
Tenir un langage populiste, clivant, anti-FMI a une utilité politique domestique à court terme. Mais ce discours a un prix comptable. Chaque année sans accord FMI, c’est une année supplémentaire d’intérêts sur une dette peu soutenable qui absorbent l’épargne publique disponible.
C’est une année de primes de risque élevées qui renchérissent tout emprunt souverain. C’est une année d’investisseurs privés étrangers qui observent la situation et reportent leurs décisions. La Banque mondiale a explicitement alerté : le financement domestique excessif évince le crédit privé.
Sans investissement privé, il n’y a pas de croissance. Sans croissance, le ratio dette/PIB continue de se dégrader, même si le gouvernement ne dépense pas davantage.
La Tunisie n’a pas le luxe de choisir entre souveraineté et solvabilité comme si ces deux objectifs étaient symétriques. La solvabilité est la condition de la souveraineté réelle. Un État qui ne peut pas payer ses fonctionnaires, ses fournisseurs ou ses créanciers n’est souverain que dans les discours. Un peuple paupérisé ne peut pas rester souverain s’il ne peut pas subvenir à ses besoins et honorer ses dettes.
Le vrai défi
La Tunisie peut-elle se passer du FMI ? Techniquement, elle le peut encore — pour quelques trimestres, en continuant à monétiser son déficit et à solliciter des financements bilatéraux d’urgence. Mais cette voie mène à un appauvrissement structurel, pas à une souveraineté renforcée.
La délégation qui part pour Washington doit revenir avec autre chose qu’un communiqué fade et indolore, de bonne volonté, comme les précédentes fois. Elle doit ramener les contours d’un accord-cadre — non pas pour céder à des diktats, mais pour sortir d’une impasse que Tunis a elle-même construite, brique par brique, depuis 2022.
Souveraineté et solvabilité ne sont pas les deux termes d’un dilemme. Ces notions sont au final les deux conditions d’un État viable et d’un peuple fier. C’est le message que Washington attend. C’est le message que les Tunisiens méritent d’entendre.
La délégation tunisienne qui se rend à Washington doit relever ce défi et s’expliquer en public, pour passer le témoin …si les résultats restent inchangés !