La Tunisie a perdu près de 42 % de ses ingénieurs en dix ans, un exode désormais qualifié de menace pour la sécurité nationale. Face à cette urgence, l’Ordre des ingénieurs et les experts économiques exigent une refonte structurelle profonde pour retenir les talents et moderniser le modèle économique tunisien.
Un constat alarmant : la fuite massive des ingénieurs
Mohsen Gharssi, doyen de l’Ordre des ingénieurs tunisiens (OIT), intervenant sur les ondes d’Express Fm pour annoncer le premier Forum national de réorientation universitaire (27-28 juin 2026) sous le slogan « Ensemble, construisons les ingénieurs de demain », a mis en avant une préoccupation majeure : l’exode des ingénieurs. Selon lui, la Tunisie a perdu près de 45 000 ingénieurs au cours des 10 dernières années, soit environ 42 % de ses effectifs globaux. Loin d’être un phénomène qui se limite à des cas isolés, il s’agit au contraire d’une réalité collective documentée, appuyée notamment par un rapport de l’Institut tunisien des études stratégiques (ITES) de juin 2024, qui qualifiait déjà la situation de « migration massive ».
« Une menace pour la sécurité nationale »
Lundi 22 juin, Riadh Jaidane, député et président de la Commission des affaires étrangères et de la migration, a affirmé que cet exode touche directement à la sécurité nationale du pays. « La migration des compétences constitue une perte pour le développement de notre pays et frappe de nombreux secteurs sensibles », a-t-il ajouté. Pour lui, la fuite des compétences ne se limite pas aux secteurs de la santé et de l’ingénierie, mais affecte également l’enseignement supérieur, la recherche et de nombreux domaines d’expertise. Le député parle même d’une véritable « hémorragie » du capital humain tunisien, estimant que la collectivité investit durant des années dans la formation de profils hautement qualifiés qui finissent par mettre leurs compétences au service d’autres économies.
Les problèmes structurels du secteur en Tunisie
L’exode des jeunes diplômés tunisiens s’explique par la combinaison de trois dynamiques majeures qui rendent le départ presque inévitable.
En premier lieu, le marché du travail local est marqué par un chômage endémique et une grande précarité. Aujourd’hui, plus d’un quart des diplômés de l’enseignement supérieur se retrouvent sans emploi. Face à un secteur public totalement saturé, le secteur privé — essentiellement composé de PME à faible valeur ajoutée technologique — s’avère incapable de générer des postes qualifiés. Cette situation paradoxale fait qu’un ingénieur éprouve parfois plus de difficultés à s’insérer professionnellement qu’une personne sans diplôme.
À ce manque de débouchés s’ajoute un écart salarial abyssal avec l’étranger. Les grilles de rémunération proposées en Tunisie ne peuvent absolument pas rivaliser avec les conditions financières offertes en Europe ou dans les pays du Golfe. Dès lors, l’émigration s’impose comme un choix économiquement rationnel pour ces professionnels en quête de sécurité financière.
Enfin, le déclassement et la frustration professionnelle finissent de briser les perspectives d’avenir sur place. Faute d’opportunités à la hauteur de leurs qualifications, de nombreux jeunes sont contraints d’accepter des emplois très éloignés de leurs compétences. C’est le cas, par exemple, de Yassine qui, malgré un master en économie, travaille aujourd’hui comme livreur de pizzas. Cette déconnexion totale entre le niveau d’études et la réalité du terrain détruit le sens même du parcours universitaire et pousse cette génération à chercher des opportunités ailleurs.
Le contexte maghrébin
La fuite des cerveaux constitue un défi structurel partagé par les pays de l’Afrique du Nord, bien que l’ampleur et la dynamique du phénomène varient selon les contextes nationaux. La Tunisie affiche un taux d’émigration de ses diplômés du supérieur de 12,3 % en 2015/16, se positionnant derrière le Maroc, où près d’un quart des hautement diplômés s’expatrient vers l’OCDE, mais devant l’Algérie (10 %) et l’Égypte (3 %).
En Algérie, le phénomène touche de plein fouet les cadres supérieurs, notamment les médecins et les ingénieurs, puisque près de la moitié des diplômés universitaires expriment le désir de quitter le territoire. Au Maroc, la fuite des cerveaux est particulièrement coûteuse : elle concerne un tiers des migrants actuels et engendre une perte économique annuelle estimée entre 0,10 % et 0,25 % du PIB, représentant plusieurs milliards de dirhams.
Des mesures politiques insuffisantes et incomplètes
Face à la fuite de ses talents, l’État tunisien tente de freiner l’exode massif à travers des mesures incitatives directes et indirectes. Parmi ces efforts, la Loi de Finances 2025 encourage par exemple le financement participatif (crowdfunding) via des déductions fiscales pour soutenir les jeunes start-ups technologiques. De plus, des allègements de charges patronales facilitent le recrutement local, tandis que les Tunisiens résidant à l’étranger bénéficient d’exonérations douanières majeures s’ils choisissent de revenir investir au pays. Cependant, la majorité des experts économiques, comme ceux de l’ITES et de l’OIT, estiment que ces réponses restent structurellement incomplètes face à la concurrence internationale.
Une tentative législative notable remonte au 1er décembre 2024, lorsque l’Assemblée des représentants du peuple a rejeté un projet de loi controversé qui voulait obliger les diplômés s’expatriant à rembourser 50 % de leurs frais d’études. La mesure a été abandonnée pour un vice de forme à la suite du retrait de signatures de députés.
En ce qui concerne le nouveau plan de développement national (2026-2030), il manque d’objectifs chiffrés, d’indicateurs mesurables et d’une stratégie claire pour mobiliser la diaspora ou retenir les talents, selon des experts économiques et l’OIT.
L’appel des experts à des mesures structurelles
L’OIT exige que le gouvernement sorte de la « passivité législative » et réclame un Conseil des ministres exceptionnel dédié uniquement à cette crise. Il demande également la refonte du Statut de l’Ingénieur, qui date de 1982, pour imposer une grille salariale minimale obligatoire, en particulier dans le secteur privé.
En parallèle, les économistes de l’ITES proposent un plan d’action progressif qui débute par des mesures à court terme axées sur l’aide financière, logistique et administrative à la réinstallation des expatriés. À moyen terme, la stratégie prévoit d’aligner le marché du travail tunisien sur les standards internationaux et de pérenniser l’accueil des familles. Ils préconisent notamment la mise en place de régimes de retraite avantageux pour les ingénieurs et des primes à l’embauche. Enfin, le long terme s’attaque aux chantiers structurels du pays en modernisant la gouvernance, en développant des infrastructures de pointe (santé, éducation) et en offrant des avantages fiscaux massifs pour orienter les ingénieurs vers les régions intérieures.