Le 1er mai 2026, une mesure discrète dans sa forme mais considérable dans ses implications est entrée en vigueur : la Chine a accordé à 53 pays africains, dont la Tunisie, un accès sans droits de douane à son marché, le plus grand de la planète avec 1,4 milliard de consommateurs. Pour deux ans, dans un premier temps, les exportations tunisiennes franchissent désormais la frontière douanière chinoise sans frais. Ce qui frappe d’emblée dans cette initiative, c’est son architecture politique : contrairement à un accord de libre-échange classique, Pékin n’exige aucune réciprocité immédiate de la part de Tunis. La Chine « ne recherche pas une réduction tarifaire réciproque », a confirmé l’ambassadeur chinois en Tunisie, WAN Li. Un tel geste, rare dans l’histoire des relations économiques internationales, mérite une lecture attentive — à la fois dans ses causes, dans ses effets immédiats et dans les perspectives à plus long terme qu’il dessine.
Un contexte géopolitique porteur
Pour comprendre la portée de cette décision, il faut la resituer dans le grand jeu de la recomposition de l’ordre commercial mondial. L’administration Trump, dans son deuxième mandat, a considérablement durci le régime tarifaire américain, imposant des droits de douane élevés sur un large spectre de produits chinois. Face à ce protectionnisme occidental, Pékin a choisi une réponse asymétrique : s’afficher comme une puissance économique ouverte, promotrice du multilatéralisme commercial, en renforçant ses liens avec le Sud global. L’Afrique, avec ses 54 États, devient ainsi un terrain d’influence stratégique : la Chine en est le premier partenaire commercial pour la seizième année consécutive, et les échanges sino-africains ont atteint un niveau record de 963 milliards de yuans (environ 134 milliards de dollars) sur les seuls cinq premiers mois d’une année récente, avec une croissance annuelle de 12,4 %. La mesure du « zéro droit » s’inscrit dans ce mouvement d’ensemble, où le levier commercial devient un instrument de soft power.
L’état des lieux : une relation commerciale profondément déséquilibrée
Avant de mesurer les horizons que cette mesure ouvre, il convient de regarder lucidement la réalité de la relation économique entre les deux pays. Elle est structurellement déficitaire pour Tunis. En 2025, la balance commerciale enregistrait un déficit de 10,9 milliards de dinars en défaveur de la Tunisie sur ses seuls échanges avec la Chine, qui est devenue, en juillet 2025, le premier fournisseur du pays, dépassant l’Italie et la France. Durant les cinq premiers mois de 2025, les importations tunisiennes en provenance de Chine avaient bondi de 42,7 %, représentant 14 % du total des importations tunisiennes. À l’inverse, les exportations tunisiennes vers la Chine, qui affichent une croissance annuelle moyenne de 5 % selon le Centre de promotion des exportations (CEPEX), ne dépassaient pas 217 millions de dinars en 2024. Le volume bilatéral total avoisinait 1,8 milliard de dollars pour la même année. Le contraste est saisissant : la Tunisie importe massivement des biens industriels, électroniques et de consommation chinois, tout en n’exportant qu’une fraction marginale de sa production vers ce géant.
Les filières qui peuvent saisir l’opportunité
C’est dans ce contexte de déséquilibre que la mesure du « zéro droit » prend toute sa signification. Elle ne résout pas le problème structurel, mais elle crée une fenêtre d’opportunité réelle pour plusieurs filières tunisiennes.
L’huile d’olive est sans conteste le produit phare. La Tunisie en est le deuxième producteur mondial, et ses exportations ont atteint 184 300 tonnes au cours des quatre premiers mois de la campagne 2025/2026, en hausse de 49,6 % par rapport à l’année précédente, générant des recettes de 2,263 milliards de dinars (environ 781 millions de dollars). Mais la structure de ces exportations révèle une faiblesse criante : 88,5 % partent en vrac, revendues sous des marques espagnoles ou italiennes. L’accès sans taxe au marché chinois — où la classe moyenne et aisée manifeste un intérêt croissant pour les huiles de qualité — offre une occasion historique de développer les exportations conditionnées à valeur ajoutée. La Chine a par ailleurs mis en place une « voie verte » destinée à accélérer l’accès des produits agricoles africains de haute qualité à son marché, un mécanisme qui pourrait considérablement fluidifier les circuits logistiques.
Les dattes et les produits de la mer constituent deux autres créneaux identifiés. En 2024, les exportations de dattes vers la Chine n’atteignaient que 2,6 millions de dinars et celles de produits de la mer 43 millions de dinars — des chiffres qui illustrent le gouffre entre le potentiel et la réalité. Le CEPEX estime à environ 214 millions de dollars le montant des exportations potentielles inexploitées dans ces secteurs. Des délégations chinoises en provenance de Wuhan et d’autres provinces explorent déjà ces débouchés.
Au-delà de l’agroalimentaire, les phosphates et dérivés représentent un axe stratégique. La Chine manifeste un intérêt croissant pour les secteurs minier et industriel tunisiens, avec des projets de rachat d’usines et d’unités de production. Des accords d’investissement d’une valeur de 490 millions de dollars ont été récemment signés, couvrant le secteur bancaire, les nouvelles technologies et la construction d’un centre commercial près de Tunis.
Les limites et les défis structurels
La suppression des droits de douane, à elle seule, ne saurait provoquer une transformation structurelle de l’économie tunisienne. Plusieurs obstacles demeurent. D’abord, des obstacles d’ordre logistique : l’absence de liaison aérienne directe entre Tunis et les grandes métropoles chinoises, la faiblesse des infrastructures portuaires — le projet du port de Zarzis et celui du port en eaux profondes de Bizerte restent chroniquement en attente — renchérissent les coûts et allongent les délais. Ensuite, des obstacles d’ordre commercial : accéder au marché chinois exige de maîtriser les réglementations sanitaires et phytosanitaires chinoises, les normes d’étiquetage, les préférences culturelles des consommateurs. Les exportateurs tunisiens, majoritairement des PME, manquent souvent des ressources et de l’expertise pour se conformer à ces exigences. Enfin, la question de la langue et de la présence sur le terrain est déterminante : sans réseau commercial ancré en Chine, sans intermédiaires locaux et sans stratégie de marque adaptée, la concurrence avec les productions d’Afrique subsaharienne ou d’Asie du Sud-Est reste inégale.
Les perspectives : vers un partenariat stratégique
Malgré ces défis, la dynamique engagée depuis 2024 offre des raisons d’optimisme raisonné. Un accord-cadre de partenariat global est en préparation entre les deux pays, et des négociations devraient s’engager autour d’arrangements dits de « récolte précoce », destinés à poser les bases d’un partenariat plus large. La mesure du « zéro droit » est donc à lire comme un point de départ, non un aboutissement.
Sur le plan géostratégique, la Tunisie dispose d’atouts singuliers pour se repositionner. Le port de Bizerte, qui contrôle le détroit de Sicile reliant la Méditerranée orientale à la Méditerranée occidentale, est convoité par Pékin comme hub potentiel sur les nouvelles routes de la soie maritime. Sa position — à mi-chemin du canal de Suez, de la mer Noire et de l’Atlantique — en fait un nœud logistique d’une valeur stratégique considérable, même si cette valeur attise également les convoitises américaines et françaises. Au moment où la situation de ports importants (sans les nommer) dans le golfe Persique devient précaire, dans une région instable, la Tunisie pourrait se positionner, si elle s’en donne les moyens politiques, comme un pivot régional entre l’Afrique, le monde arabe et l’Asie.
Pour que ces perspectives se concrétisent, il faut une stratégie d’État cohérente. Le Maroc l’a compris : son intégration ambitieuse dans la BRI repose sur une forte volonté politique et une capacité réelle à valoriser ses atouts auprès de Pékin. La Tunisie, dont la coopération sino-tunisienne reste « la moins développée au Maghreb » en dépit d’une histoire commune ancienne remontant aux routes de la soie, doit combler ce retard par des choix structurés : mise à niveau logistique, promotion active des exportations à valeur ajoutée, certification des produits agricoles aux standards chinois et ouverture d’une ligne aérienne directe Tunis-Pékin.
L’exonération douanière chinoise n’est pas une révolution économique spontanée. Elle est une invitation. L’Asie-Pacifique constitue le centre de gravité du monde d’aujourd’hui ; rester à sa périphérie, c’est rester à la périphérie de l’avenir. La Tunisie a deux ans pour transformer cette invitation en trajectoire.