
Par Dr. Hichem Karoui
Ayant varié dans le temps sous différents gouvernements, les relations entre la Tunisie et le Qatar ont évolué vers un partenariat plus transactionnel axé sur les accords commerciaux et la coopération sectorielle. Si les relations diplomatiques restent cordiales et que les deux pays expriment leur volonté commune de renforcer leur collaboration, les fondements de ces relations ont considérablement changé depuis la période suivant la chute de Ben Ali en Tunisie.
Engagement économique : progrès vers un accord de libre-échange
La manifestation la plus concrète des relations actuelles entre la Tunisie et le Qatar réside dans les négociations en vue d’un partenariat économique et d’un accord de libre-échange. En mai 2025, le ministre tunisien des Affaires étrangères, Mohamed Ali Nafti, a rencontré le Premier ministre et ministre des Affaires étrangères du Qatar, Cheikh Mohammed bin Abdulrahman bin Jassim Al-Thani, à Doha, où les deux parties ont souligné « l’importance d’entamer des négociations entre les ministres du Commerce des deux pays dans le cadre du partenariat économique et de l’accord de libre-échange qui doivent être signés ». Cette rencontre faisait suite à l’annonce, en août 2024, d’un accord entre la Tunisie et le Qatar sur la version finale d’un tel accord, décrit comme « un pas en avant vers l’établissement d’un partenariat et d’une complémentarité économique entre les deux pays ».
Malgré ces avancées diplomatiques, les flux économiques réels restent modestes. Le commerce bilatéral entre la Tunisie et le Qatar s’est élevé à environ 80 millions de dollars en 2023, la Tunisie exportant pour 29,9 millions de dollars (principalement des fluorures, des produits en aluminium et des plastiques) et le Qatar pour 50 millions de dollars (principalement de l’ammoniac, des polymères d’éthylène et des barres d’aluminium). Alors que les exportations qataries vers la Tunisie ont augmenté à un taux annualisé de 17 % au cours des cinq dernières années, les exportations tunisiennes vers le Qatar n’ont progressé que de 2,06 % par an pendant la même période. Ces chiffres sont faibles par rapport aux volumes commerciaux de la Tunisie avec ses partenaires européens et soulignent l’intégration économique limitée entre les deux pays.
Les investissements directs étrangers du Qatar en Tunisie n’ont pas non plus répondu aux attentes initiales. Au premier semestre 2025, le Qatar était en tête des pays arabes en termes de flux d’IDE vers la Tunisie avec 66,5 millions de dinars tunisiens (environ 21 millions de dollars), mais cela ne représentait qu’une petite fraction du total des IDE, dominé par la France (421 millions de dinars), l’Italie et l’Allemagne. La position du Qatar en tant que « deuxième investisseur » en Tunisie, affirmée les années précédentes alors qu’il représentait 16 % des investissements disponibles, semble s’être considérablement érodée. La réalisation promise de projets de production, à Sidi Bouzid et d’autres investissements de grande envergure, a été retardée ou n’a pas abouti.
Coordination diplomatique et solidarité régionale
La coordination politique entre la Tunisie et le Qatar reste visible à plusieurs niveaux. Plus particulièrement, la Tunisie a exprimé sa forte solidarité avec le Qatar à la suite de la frappe aérienne sans précédent menée par Israël le 9 septembre 2025 sur Doha, qui a tué six personnes, dont un agent de sécurité qatari. Le ministre tunisien des Affaires étrangères, Nafti, a déclaré lors d’un sommet arabe-islamique d’urgence à Doha le 15 septembre que la Tunisie « réaffirme son soutien au Qatar dans tous ses efforts pour défendre son territoire et sa souveraineté nationale », qualifiant l’attaque israélienne d’« acte perfide et vicieux » violant le droit international. Cet alignement démontre la volonté continue de la Tunisie de se tenir aux côtés du Qatar sur les questions de solidarité arabe et islamique, en particulier en ce qui concerne la Palestine.
Les deux pays partagent des positions presque identiques sur la question palestinienne. Lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères en mai 2025, la Tunisie et le Qatar ont « affirmé leur soutien total et leur solidarité avec le peuple palestinien frère dans la reconquête de tous ses droits historiques légitimes » et ont condamné les plans de déplacement israéliens. La Tunisie a toujours salué « les efforts du Qatar, sous la direction de Son Altesse l’Émir Cheikh Tamim bin Hamad Al-Thani, pour mettre fin à l’agression » à Gaza, reconnaissant le rôle de médiation du Qatar malgré les complications introduites par les frappes israéliennes.
La coopération s’étend également aux domaines techniques et fonctionnels. En octobre 2025, le Qatar a participé à la 28e Conférence arabe des responsables de la lutte contre le terrorisme à Tunis, signe d’une coordination continue en matière de sécurité. Plus tôt, en juillet 2025, la Tunisie et le Qatar ont exploré les possibilités de coopération en matière de développement social, les deux parties s’engageant à mettre en œuvre un protocole d’accord axé sur la numérisation, le volontariat et les droits des personnes handicapées. La Tunisie a également accueilli une réunion régionale arabe en préparation du deuxième Sommet mondial sur le développement social prévu au Qatar en novembre 2025.
Défis et limites
Malgré la cordialité diplomatique et les négociations économiques en cours, plusieurs contraintes structurelles limitent la profondeur des relations entre la Tunisie et le Qatar. Tout d’abord, l’accord de libre-échange, dont la finalisation a été annoncée en août 2024, n’a pas encore été signé ni mis en œuvre, les négociations se poursuivant apparemment jusqu’en 2025. Même s’il existe des complications techniques, nous osons croire que tout est réglable du moment que les deux pays sont convaincus qu’ils sortiront bénéficiaires d’un tel accord.
Deuxièmement, l’engagement économique du Qatar reste bien en deçà de son potentiel et de ses engagements historiques. Le projet agricole de Sidi Bouzid, mentionné à plusieurs reprises dans des déclarations conjointes depuis 2020, n’a pas encore abouti. Le Qatar aurait-il adopté la tendance qui privilégie les investissements conditionnels et axés sur le rendement plutôt que les subventions et les dépôts généreux ? Ayant travaillé pendant huit ans comme consultant au ministère des Affaires étrangères qatari, je suis persuadé que ce pays est autant motivé, dans ses choix économiques, par la rationalité de l’intérêt mutuel que par le privilège politico-humanitaire que lui procurerait cette opportunité de booster une région qui reste l’une des plus fertiles en Tunisie.
Les relations entre la Tunisie et le Qatar représentent aujourd’hui un partenariat stable, caractérisé par une coordination diplomatique, un engagement économique modeste et des positions communes sur la Palestine et la sécurité régionale. Ce partenariat mérite d’être renforcé dans une perspective qui le sort du court et moyen termes par une stratégie visant le long terme, pour un bénéfice mutuel des deux peuples.