Tunisie : qui est Pr Raja Yassine Bahri, nouvelle présidente de Beït al-Hikma

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Historienne des Morisques et spécialiste reconnue des relations méditerranéennes, la professeure Raja Yassine Bahri prend la présidence de l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts. Une élection qui place à la tête de l’institution une universitaire dont les travaux ont largement contribué à renouveler l’étude des diasporas méditerranéennes.

L’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts Beït al-Hikma a élu, samedi 14 mars 2026, la professeure Raja Yassine Bahri à la présidence de l’institution, lors d’une assemblée générale élective tenue au siège de l’Académie à Carthage.

Cette élection marque une nouvelle étape dans la trajectoire d’une universitaire dont les recherches ont, depuis plusieurs décennies, éclairé un pan complexe de l’histoire méditerranéenne : celui des Morisques, ces musulmans d’Espagne convertis de force au christianisme puis expulsés au début du XVIIᵉ siècle.

À travers ses travaux, Raja Yassine Bahri s’est imposée comme l’une des voix tunisiennes les plus constantes dans l’étude de cette diaspora et de ses interactions avec les sociétés du Maghreb. Son œuvre s’inscrit dans une historiographie attentive aux circulations culturelles, religieuses et économiques qui ont façonné la Méditerranée moderne.

Une historienne des migrations morisques

Les recherches de la professeure Bahri se situent au croisement de plusieurs champs : l’histoire des minorités religieuses, l’étude de l’Inquisition espagnole et les dynamiques migratoires en Méditerranée.

Ses publications analysent notamment les processus judiciaires inquisitoriaux, les trajectoires individuelles des Morisques et les modalités de leur installation en Afrique du Nord après l’expulsion décrétée en 1609 par la monarchie espagnole.

Parmi ses travaux marquants figurent plusieurs études consacrées à la vie des Morisques après leur exil, à leur identité religieuse et culturelle ou encore à leur rôle dans les échanges économiques méditerranéens. Elle s’est également intéressée aux formes de résistance religieuse et sociale développées par ces populations sous la pression inquisitoriale.

Dans des communications présentées lors de colloques internationaux, notamment en Espagne, en France ou en Italie, l’historienne a exploré des thèmes variés : la piraterie méditerranéenne, les relations hispano-tunisiennes, la captivité en Méditerranée ou encore l’histoire des communautés morisques installées en Tunisie.

Une part importante de ses recherches s’est concentrée sur l’intégration des Morisques dans la société tunisienne, leur contribution aux pratiques agricoles — notamment la culture de l’olivier — ainsi que leur influence dans les domaines urbain, culturel et social.

Dans plusieurs articles, elle s’est également penchée sur des figures historiques singulières, telles que les corsaires morisques naviguant entre les deux rives de la Méditerranée ou les captifs chrétiens rachetés en Afrique du Nord par les ordres religieux.

Un travail érudit sur les sources historiques

Au-delà de ses contributions analytiques, Raja Yassine Bahri s’est distinguée par un travail patient sur les archives et les sources inédites.

Elle a notamment participé à la transcription et à l’édition du journal du religieux espagnol Francisco Ximenez, un document volumineux de près de 3 500 feuillets conservé à la Real Academia de la Historia de Madrid. Ce journal constitue une source précieuse pour comprendre la vie en Tunisie aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, notamment les relations entre captifs, ordres religieux et autorités locales.

L’universitaire a également contribué à des travaux collectifs sur la littérature et la culture espagnoles, notamment à travers la publication d’une anthologie en arabe de la littérature espagnole du XXᵉ siècle par l’Académie Beït al-Hikma.

Une carrière universitaire ancrée à la Manouba

Professeure de l’enseignement supérieur à la Faculté des lettres, des arts et des humanités de la Manouba, Raja Yassine Bahri appartient à une génération d’universitaires tunisiens formés dans les années 1970, à un moment où les études de langues et de civilisations européennes connaissaient un essor important.

Son parcours académique l’a menée de Tunis à Madrid puis à Strasbourg, où elle a poursuivi ses recherches sur l’histoire des Morisques. Sa thèse de doctorat, consacrée à de nouveaux apports à l’étude des Morisques du royaume de Valence à travers des procès inquisitoriaux du XVIᵉ siècle, a été saluée par le jury avec les félicitations.

Au fil des années, elle a gravi les échelons universitaires jusqu’au grade de professeure de civilisation espagnole, développant un enseignement centré sur l’histoire culturelle et religieuse de l’Espagne et du monde méditerranéen.

Une reconnaissance internationale

Les travaux de Raja Yassine Bahri lui ont valu plusieurs distinctions et reconnaissances académiques.

Elle a notamment été décorée par le roi Juan Carlos d’Espagne de la médaille de Lazo de Dama de la Orden del Mérito Civil en 1983. Elle a également reçu une distinction du Dowling College de l’Université de New York en 2001.

Depuis 2005, elle est membre correspondant de l’Académie royale d’histoire de Madrid, un cercle académique prestigieux réunissant des spécialistes de l’histoire ibérique et méditerranéenne. En Tunisie, elle a également été membre du conseil scientifique de l’Académie Beït al-Hikma.

Un héritage intellectuel méditerranéen

L’élection de Raja Yassine Bahri intervient dans un contexte où les institutions académiques tunisiennes cherchent à renforcer leur visibilité scientifique et leur rôle dans les débats intellectuels contemporains.

Beït al-Hikma, héritière de la tradition des académies savantes, se veut un espace de réflexion sur les grandes questions scientifiques, culturelles et sociétales. La nomination d’une historienne spécialiste des circulations méditerranéennes s’inscrit dans cette vocation.

À travers ses recherches, la nouvelle présidente a constamment rappelé que l’histoire de la Tunisie ne peut être comprise sans la replacer dans l’espace plus vaste de la Méditerranée, où migrations, conflits et échanges ont façonné des sociétés profondément métissées.

L’étude des Morisques, longtemps perçue comme un chapitre marginal de l’histoire ibérique, devient ainsi, dans son œuvre, une clé pour comprendre la formation des identités culturelles entre Europe et Afrique du Nord.

En prenant les rênes de Beït al-Hikma, Raja Yassine Bahri hérite désormais d’une institution appelée à jouer un rôle de premier plan dans la production et la diffusion du savoir en Tunisie. Une responsabilité qui prolonge, sur le terrain institutionnel cette fois, un travail intellectuel consacré depuis des décennies à l’histoire partagée des deux rives de la Méditerranée.

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