Il s’appelle Jafar Panahi, un célèbre cinéaste iranien de renommée internationale vivant en exil, en France. En dépit d’une condamnation à un an d’emprisonnement dans son pays d’origine et d’une interdiction de voyage, le réfugié a décidé d’affronter tous les risques et de retourner chez lui, en Iran. « Je retournerai dans mon pays même si cela me coûte la vie. J’irai dans mon pays pour y mourir ». Panahi, Palme d’or 2025 à Cannes, aurait pu se contenter de soutenir son peuple en suivant les informations de la guerre américano-israélienne contre son pays sur les chaînes de télévision et éviter de se jeter dans la gueule du loup afin de préserver sa vie et sa liberté, mais le militant, connu pour son cinéma dissident, a préféré affronter la guerre et la répression et crier haut et fort aux agresseurs de son pays et de ses compatriotes : « Je m’oppose à toute agression contre notre terre et notre peuple… Je supporterai ce que supporte le peuple iranien ». C’est une position qui perturbe beaucoup de convictions et d’idées reçues, notamment celles qui défendent le droit et/ou l’obligation de se tourner vers l’étranger pour solliciter la délivrance d’un régime autoritaire et répressif. Délivrance. C’est là que le bât blesse. De quelle manière ? Sous les bombes ? Sur les blindés ? Panahi, dont la renommée mondiale lui procure considération et protection à l’étranger, pas dans son pays, s’y refuse. Il est en opposition avec les autorités de son pays non pas avec sa patrie. C’est un critique avéré du régime mais quand sa terre natale est menacée, il veut être aux côtés des siens que le monde a vu se poster sur les ponts que Donald Trump a menacé de bombarder. Ce militant n’a pas troqué sa liberté et la promesse d’une démocratie importée contre la destruction des infrastructures civiles et vitales de son pays, ni contre la chute du régime qu’il combat. Au terme de son aventure risquée, le cinéaste iranien a été accueilli en héros dans son pays par ses compatriotes et a bénéficié d’une grâce présidentielle.
Il est des combats qui ne supportent ni l’ambiguïté ni la compromission. Celui pour la liberté et pour les droits politiques en est un. Il exige patience, courage et intégrité. Car à force de désespoir ou d’impatience, certains finissent par compromettre l’opposition en cédant à l’abdication ou par confondre le militantisme avec le recours à des puissances étrangères dans un appel au secours. Pourtant, l’histoire des peuples, à travers les âges et les époques, a démontré que militer n’est pas implorer l’étranger, et s’opposer n’est pas livrer son bâton de pèlerin à un pays tiers pour se tirer d’affaire. L’équation paraît simple mais dans la réalité, elle est inextricable à cause d’innombrables données inconnues et d’enjeux intérieurs et extérieurs entremêlés et opposés. L’histoire récente de notre région, et d’ailleurs, est témoin, et victime à la fois, de situations nées de cette sorte de confusion ou compromission. Des voix légitimement critiques sont étouffées, persécutées et « condamnées » au silence. Certaines de ces voix, dans l’impasse, se tournent vers l’extérieur dans l’espoir de trouver un soutien, une issue, une force, un levier. Mais l’histoire a aussi démontré que ce levier se transforme souvent en étau. Aucune puissance étrangère n’intervient hors de ses territoires, mobilise des ressources humaines, financières et parfois militaires par philanthropie. C’est un fait et non une hypothèse. Les discours sur les droits humains et sur la démocratie portent en leur sein des intérêts, des calculs, des agendas, des visions stratégiques, au profit exclusif du plus fort. Il suffit de regarder autour de soi pour voir la vérité toute crue. Ce sont les peuples qui en paient toujours le prix.
Le récit de l’expérience de Jafar Panahi est un exemple fort et actuel. Il choisit de retourner dans son pays en guerre, d’affronter la prison et la répression plutôt que de cautionner une logique d’ingérence étrangère par les armes pour libérer son pays et ses compatriotes du « régime des Mollahs ». A noter que d’autres opposants iraniens réfugiés en France, aux Etats-Unis d’Amérique et ailleurs ont adopté la même posture que Panahi face à la guerre américano-israélienne contre l’Iran. Ils ont été nombreux à passer par les plateaux des télévisions françaises et américaines pour dénoncer le massacre de leurs compatriotes et la destruction des infrastructures de leur pays. Il est clair que ces opposants refusent ouvertement d’être instrumentalisés, ils sont contre le régime iranien, mais ils ne dissocient pas la liberté (la leur et celle de leurs compatriotes) de la souveraineté de leurs pays. Cette posture peut paraître extrême pour certains et discutable pour d’autres, mais dans tous les cas, elle dit une chose essentielle pour tous les pays et pour tous les peuples : il y a une ligne rouge que le militantisme, aussi légitime soit-il, ne doit pas franchir, celle qui autorise ou appelle à la destruction de son propre pays pour se débarrasser d’un régime. Car, l’actualité internationale l’a démontré, une fois les bombes lâchées, les civils tués, les dégâts accumulés, il n’y a plus de victoire politique ni de projet démocratique, il ne reste plus que les ruines, des vies brisées, des divisions et des fractures et une souveraineté confisquée. L’exemple libyen porte toutes ces blessures et ces douleurs. Cela ne signifie pas qu’il faille se taire, se plier, se compromettre avec le pouvoir dès lors que les droits et les libertés sont bafoués et non respectés. Au contraire, le silence est complicité et l’immobilisme, des partis d’opposition et de la société civile, une forme de renoncement. Sauf qu’il y a une autre voie, plus exigeante, plus hargneuse, plus contraignante, entre la résignation et le recours aux forces étrangères, c’est celle de la lucidité, de la patience, de l’engagement, celle d’une opposition enracinée, capable de lutter sans trahir. Cette opposition, qui ne cherche pas à contourner le peuple, – son véritable réservoir de confiance et de force -, en cherchant des soutiens ailleurs, qui s’attelle à trouver des alternatives à l’intérieur, qui s’adapte aux exigences du terrain et de la mission politique, qui accepte la compétition partisane et l’échec électoral, est capable de convaincre, de grandir, de diriger et de gouverner. La crédibilité d’une opposition souveraine se mesure aussi à sa capacité à dire non à la violence extérieure, non à la manipulation, non à l’instrumentalisation, non aux raccourcis.
En définitive, la morale de l’histoire est une interrogation : que vaut une victoire politique obtenue au prix de la destruction du pays qu’on prétend défendre, qu’on prétend sauver ?
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