Lors de son discours d’ouverture, Mohamed Zoubeir Guiga, président du SPOT, a qualifié cette 8e édition de « rendez-vous national majeur », réunissant l’ensemble des acteurs du système de santé. Il a souligné que le forum se tient dans un contexte charnière, marqué par des défis économiques et des mutations sanitaires et technologiques, et se veut un espace de dialogue autour des enjeux nationaux et internationaux.
Il a précisé que l’objectif de cette édition est de contribuer à la réflexion sur un système du médicament « plus équilibré, plus transparent et plus résilient », en s’appuyant notamment sur l’approche « One Health », fondée sur une vision intégrée de la santé exprimant, à cet effet, l’espoir que les travaux débouchent sur des recommandations concrètes, à même de renforcer la souveraineté sanitaire de la Tunisie et de mieux servir le citoyen.
Wael Ali : le pharmacien n’est plus un simple dispensateur, mais un acteur de soins à part entière
Prenant la parole lors de la cérémonie d’ouverture, Wael Ali, président de la Fédération internationale pharmaceutique (FIP), organisation représentant plus de 5 millions de pharmaciens à travers le monde, a souligné que la participation de la FIP s’inscrit dans une vision stratégique visant à accompagner la transformation de la profession à l’échelle mondiale, notamment dans la région du Moyen-Orient.
Il a insisté sur l’évolution du rôle du pharmacien, qui ne se limite plus à la dispensation du médicament, mais s’oriente de plus en plus vers un rôle de prestataire de soins centré sur le patient. Cette transformation s’appuie notamment sur le développement de la santé numérique et de l’intelligence artificielle, appelées à renforcer et non remplacer les compétences du pharmacien.
Évoquant les mutations à venir, il a mis en avant l’émergence de la médecine personnalisée, ainsi que la diversification croissante des spécialités en pharmacie, désormais au nombre de plus de 30, couvrant des domaines allant de l’oncologie à la pharmacie numérique.
Enfin, il a plaidé pour une meilleure reconnaissance de la valeur du pharmacien, en insistant sur le fait que son véritable capital réside dans son expertise scientifique et sa capacité à fournir un conseil fondé sur des preuves, appelant à intégrer pleinement les services pharmaceutiques dans les systèmes de santé.
Mustapha Ferjani : refonder la santé sur la prévention et la souveraineté du médicament
Lors de son intervention, le ministre de la Santé, Mustapha Ferjani, a insisté sur la nécessité de refonder la politique de santé autour de la prévention primaire. Il a affirmé que « 50 % des diabétiques n’auraient pas développé la maladie » si une approche intégrative, basée sur l’alimentation, l’hygiène de vie et le dépistage précoce, avait été mise en place.
Dans ce cadre, il a salué les avancées réalisées par l’Institut Pasteur de Tunis dans le domaine du génome, évoquant « une expérience réussie à 100 % » autour du génome tunisien. Cette avancée, selon lui, permettra de renforcer le diagnostic des maladies héréditaires et rares, de développer les dépistages prénataux en Tunisie et de consolider une souveraineté nationale en matière de génomique. Il a, par ailleurs, appelé à des partenariats avec les pays africains engagés dans des recherches similaires, dans une logique de prévention à l’échelle régionale.
Abordant le rôle du pharmacien, le ministre a tenu à rappeler que « la pharmacie n’est pas une entreprise commerciale », mais un service de santé de proximité, constituant souvent le premier point de contact entre le citoyen et le système de santé. Il a souligné que le rôle du pharmacien dépasse la simple dispensation des médicaments, en incluant la sécurisation du circuit du médicament, la rationalisation de son usage, la lutte contre les effets indésirables et la diffusion de la culture sanitaire, notamment dans le cadre de l’approche « One Health ».
Le ministre a également mis en garde contre un contexte international marqué par des tensions géopolitiques, ayant des répercussions directes sur le secteur : hausse des prix des médicaments et des matières premières, coût élevé de l’innovation, pression accrue sur les caisses sociales et sur les structures publiques de santé. À cela s’ajoutent des défis internes liés à la disponibilité des médicaments, aux circuits de distribution et à la prolifération du commerce parallèle et de la contrebande.
Face à ces enjeux, il a appelé à une mobilisation collective, impliquant les pharmaciens, les industriels, les structures de contrôle, l’Agence du médicament et les autorités sécuritaires, afin de garantir la sécurité de la chaîne de distribution. Il a insisté sur le fait que « la sécurité du médicament est une question de souveraineté nationale », indissociable de la sécurité sanitaire et de la justice sociale.
Le ministre a, dans ce sens, réaffirmé l’engagement de son département à soutenir la fabrication locale et à encourager le recours aux médicaments génériques, précisant que ces derniers « ne sont pas des médicaments de deuxième degré », mais un levier essentiel d’équité, dès lors qu’ils respectent les normes de qualité et d’efficacité.
Parmi les réformes évoquées figure également la question de la prescription en dénomination commune internationale (DCI), qu’il a qualifiée de « mécanisme de transparence » nécessitant une approche concertée entre médecins, pharmaciens et patients.
Le ministre a par ailleurs insisté sur la nécessité de lutter fermement contre la contrebande et la vente illicite de médicaments, notamment via les réseaux sociaux, mettant en garde contre des produits non conformes et dangereux pour la santé publique. Il a appelé à renforcer la coordination entre les différentes parties prenantes et à sécuriser davantage les professionnels du secteur.
Il a également annoncé la généralisation progressive de la sérialisation des médicaments, de l’usine jusqu’au patient, à l’horizon 2027, ainsi que le renforcement de la numérisation du secteur, considérée comme un levier de transparence, de traçabilité et de lutte contre les ruptures de stock.
Évoquant la question de l’antibiorésistance, il a plaidé pour une application stricte de la législation, notamment l’interdiction de la vente d’antibiotiques sans ordonnance, soulignant que l’antibiorésistance serait à l’origine de 1,2 million de décès à l’horizon 2050.
Mustapha Ferjani a insisté sur l’importance d’une réforme fondée sur le dialogue et la concertation, affirmant qu’« aucune partie ne détient la vérité absolue ». Il a réaffirmé la volonté du ministère de travailler avec l’ensemble des structures professionnelles, en particulier les pharmaciens, autour d’une approche pragmatique, basée sur des priorités claires et des résultats mesurables.
Rappelant le positionnement de la Tunisie comme espace de dialogue scientifique entre l’Afrique, le monde arabe et l’Europe, il a mis en avant les compétences nationales et la résilience de l’industrie pharmaceutique, appelant à leur consolidation. Il a conclu en soulignant qu’« il ne peut y avoir de réforme du système du médicament sans les pharmaciens, ni de souveraineté sanitaire sans confiance entre l’État et les professionnels », insistant sur la nécessité de garantir au citoyen un accès équitable à des médicaments disponibles, efficaces et à des prix abordables.
Crédit photos: Romane Losardo