Par Noureddine Horchani*
Le 7 octobre 2023 n’a pas seulement constitué un tournant militaire dans l’histoire du conflit israélo-arabe, il a surtout révélé la fragilité profonde de l’entité sioniste. L’armée la plus puissante du Moyen-Orient, unique puissance nucléaire déclarée de la région, se montre incapable, après presque deux années de combats et de crimes contre l’humanité perpétrés contre la population de Gaza, de venir à bout d’une milice composée de résistants mal armés, isolés, ghettoïsés, mais portés par la conviction inébranlable de la justice de leur cause et de l’inéluctabilité de leur victoire.
La question se pose dès lors : la confrontation directe, la résistance armée et la guérilla urbaine, longtemps ignorées ou diabolisées par de nombreux régimes arabes, ne constituent-elles pas la véritable stratégie gagnante face à l’occupant sioniste ?
Un rapport d’une commission indépendante israélienne (août 2025) sur l’opération Gédéon menée à Gaza a lui-même conclu à un échec, imputé notamment à « l’inadéquation de la stratégie militaire israélienne aux tactiques de la résistance palestinienne ».
L’ébranlement d’un mythe
Depuis sa création en 1948, l’État d’Israël n’a jamais connu une telle série de revers face au monde arabe, que ce soit contre des armées régulières ou au cours des Intifadas successives. L’image de soldats arrachés à leurs chars par de jeunes combattants palestiniens, la faillite du système de sécurité électronique censé protéger la frontière de Gaza, l’impuissance du Mossad, du Shin Beth et de l’Aman – autrefois auréolés de leur réputation redoutable – ont sapé le prestige israélien.
Mais le prix le plus lourd payé par Tel-Aviv est sans doute la perte irréversible de son image de « seule démocratie civilisée du Moyen-Orient ». Des décennies de propagande, entretenues par une influence massive sur les grands médias occidentaux, s’effondrent face à la brutalité des faits. Une partie significative de la jeunesse occidentale découvre avec stupeur l’ampleur de la manipulation dont elle a été victime et prend conscience de l’emprise du sionisme sur les médias et sur les centres de décision de leurs États.
Ce basculement d’opinion peut être comparé à un « mai 68 » planétaire, rappelant les grands mouvements contestataires des années soixante. Être progressiste, aujourd’hui, c’est porter la cause palestinienne et scander « Free Palestine ». Artistes, sportifs, intellectuels, groupes politiques, l’élite occidentale est emportée par cette vague. Pour la première fois, les Palestiniens remportent une victoire stratégique majeure dans un domaine longtemps monopolisé par Israël : la communication, sous toutes ses formes – médias, festivals, concerts, compétitions sportives.
La résurrection de la cause palestinienne
Après des décennies d’oubli, la cause palestinienne est revenue au centre des débats internationaux. Elle est désormais discutée dans les parlements, présente dans les forums diplomatiques et incontournable dans les agendas gouvernementaux. Jamais les chancelleries n’avaient été autant dérangées par la question palestinienne.
Le 7 octobre a contraint nombre d’États à envisager, pour la première fois, des échéances concrètes de reconnaissance d’un État palestinien. Même Londres, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, a reconnu la responsabilité historique de la Grande-Bretagne dans l’inexécution des engagements de la Déclaration Balfour, pourtant censée préserver aussi les droits du peuple palestinien.
Face à cet échec stratégique de son discours, Israël investit désormais massivement dans la contre-propagande. Quarante-cinq millions de dollars ont été versés à Google pour tenter de masquer la réalité de la famine imposée à Gaza par le gouvernement Netanyahu. Mais le mal est fait : l’image d’Israël est durablement ternie.
Le désaveu militaire
L’échec militaire est tout aussi éclatant. Incapable de vaincre une résistance enracinée dans son territoire, Israël s’est enfoncé dans une stratégie désespérée : affamer la population, pratiquer la politique de la terre brûlée, multiplier les crimes de guerre. L’agression contre le Qatar, sous prétexte de frapper des dirigeants du Hamas, relève de l’hystérie de la défaite.
Cet échec souligne les limites des armées modernes face à des forces irrégulières déterminées, nourries par la foi en la justesse de leur cause et soutenues par des populations martyrisées. De Diên Biên Phu à Alger, de la Somalie à l’Afghanistan, l’Histoire regorge d’exemples où la supériorité matérielle s’est heurtée à la résilience des peuples.
Dès lors, évaluer la puissance militaire sur la seule base des équipements et de l’arsenal s’avère illusoire. Le récent conflit indo-pakistanais l’a confirmé : l’Inde, classée quatrième puissance militaire mondiale en 2025, a subi un revers face au Pakistan, pourtant douzième selon le même classement.
Une société internationale à l’état de nature
La guerre de Gaza met aussi en lumière une autre vérité : la faillite des institutions internationales et du droit censés régir les relations entre États. L’école réaliste des relations internationales, incarnée par Hans Morgenthau, voit triompher sa thèse : les États n’agissent que mus par la force et l’intérêt, sans égard pour les traités ou les normes.
Le génocide de Gaza, l’agression conjointe de l’Iran par Israël et les États-Unis, la violation de l’intégrité de l’Ukraine par la Russie, ou encore la politique commerciale agressive de l’administration Trump illustrent la suprématie cynique de la force brute sur la coopération. Les décennies d’efforts pour construire un système multilatéral – des accords du GATT à l’Organisation mondiale du commerce – apparaissent balayées.
Conclusion
La guerre de Gaza ouvre une nouvelle ère : plus rien ne sera comme avant au Moyen-Orient. Malgré des pertes immenses, la résistance palestinienne a prouvé la vulnérabilité d’Israël sur tous les fronts. Aucun objectif fixé par Tel-Aviv n’a été atteint, tandis que la légende de son invincibilité militaire s’effondre.
Ce conflit oblige à repenser la notion même de puissance. Il démontre que la légitimité d’une cause, la résilience d’un peuple et le soutien de l’opinion mondiale peuvent l’emporter sur la technologie et l’armement.
Jamais l’opinion publique internationale n’avait été aussi favorable à la cause palestinienne. C’est une opportunité historique pour les pays arabes et musulmans de définir des stratégies communes, de s’unir et de transformer ce capital de sympathie en levier politique concret. Le Sommet arabo-musulman de Doha, convoqué le 15 septembre 2025 après l’agression israélienne contre le Qatar, pourrait incarner ce tournant – ou bien, s’il échoue, constituer une nouvelle désillusion.
Dans tous les cas, le voile est levé : Israël apparaît désormais pour ce qu’il est, un État fragile enlisé dans une guerre qu’il ne contrôle pas, dépendant du soutien américain pour poursuivre son projet expansionniste. Aux nations arabes et islamiques de saisir cette conjoncture historique – ou de se condamner à revivre éternellement le cycle des occasions manquées. γ
*Enseignant Sc. Politique. Ancien cadre de banque