Le centenaire de Etoile Sportive du Sahel devait être une célébration à la hauteur de l’histoire d’un des plus grands clubs tunisiens et africains. Il prend aujourd’hui des allures de crise existentielle. Les chiffres dévoilés lors de l’assemblée générale ordinaire, tenue vendredi 8 mai, ont agi comme un électrochoc au sein de la famille étoilée, d’autant plus que le président Foued Kacem et le vice-président Ahmed Gafsi ont brillé par leur absence.
A première vue, la gestion quotidienne du club ne semble pourtant pas totalement hors de contrôle. Avec des revenus de 14,3 millions de dinars contre 14,7 millions de charges, le déficit de l’exercice 2023-2024 reste limité à un peu plus de 423 mille dinars. Un chiffre presque rassurant dans le contexte actuel du football tunisien. Mais cette relative stabilité opérationnelle masque une réalité autrement plus inquiétante : celle d’un passif gigantesque qui dépasse désormais les 103 millions de dinars.
Des dérives accumulées
Cette montagne de dettes illustre les dérives accumulées au fil des années et révèle surtout la dépendance chronique du club envers ses anciens dirigeants. A lui seul, Ridha Charfeddine concentre plus de la moitié de l’endettement global avec une créance dépassant les 53 millions de dinars. D’autres montants restent dus à Hafedh Hmaied et à Houssein Jenayah, symbole d’un modèle économique longtemps basé sur les avances personnelles et les solutions de court terme plutôt que sur une véritable autonomie financière.
Plus préoccupante encore est la situation des engagements immédiats du club. Les arriérés envers les joueurs et le staff technique dépassent les 25 millions de dinars, faisant planer le risque permanent de litiges sportifs et de sanctions. A cela s’ajoutent près de 11 millions de dinars dus à la CNSS ainsi que plusieurs millions envers l’Etat, les banques et les fournisseurs. Autrement dit, même si le club parvient aujourd’hui à limiter les pertes sur le plan opérationnel, il demeure étouffé par un héritage financier devenu colossal.
Malgré la ferveur exceptionnelle de ses supporters et le succès retentissant de la « latkha » l’année dernière, ce sursaut populaire qui a permis de lever les fonds nécessaires pour lever l’interdiction de recrutement, le club semble s’être enlisé dans une instabilité chronique. Le rêve d’un centenaire glorieux s’efface peu à peu derrière un classement en milieu de tableau, où l’équipe se montre vulnérable face à des adversaires autrefois à sa portée.
Il ne s’agit pas seulement d’une crise financière mais aussi d’une crise d’identité, où le prestige d’un passé glorieux se heurte à une réalité sportive devenue méconnaissable. Le club qui a vu éclore des légendes mondiales et nationales comme Abdelmajid Chettali, Habib Mougou, Othman Jenayah, Raouf Ben Aziza, Mohsen Hbacha, Mahmoud Kanoun, Amri Melki, Hachemi Ouahchi, Lotfi Lahsoumi, et autres semble avoir perdu le fil de sa propre transmission. Pour les supporters, le constat est d’une amertume rare : l’héritage de ces géants, qui ont bâti la renommée de l’Etoile par leur talent et leur abnégation, repose désormais entre les « pieds » d’un effectif dont l’implication mais aussi la qualité technique sont vivement remises en question.
Une gestion administrative erratique
Cette déliquescence sportive est le reflet direct d’une gestion administrative erratique. Le départ de l’ancien président Zoubeir Baya a laissé un vide que la succession de Kacem n’a pas réussi à combler, empêchant toute continuité administrative. Ce flou artistique au sommet a favorisé une politique de recrutement jugée arbitraire, marquée par l’arrivée de joueurs sans réelle valeur ajoutée, grevant un budget déjà exsangue sans améliorer le rendement sur le terrain. De même pour l’instabilité chronique des staffs techniques, devenue le miroir d’une crise structurelle qui ronge le club, transformant le banc de touche en un siège éjectable permanent. Cette valse des entraîneurs, loin d’être un remède, semble avoir aggravé la situation.
Dans ce contexte déjà explosif, un autre défi majeur se profile : celui de la gouvernance. Le président Foued Kacem a décidé de rendre le tablier et de quitter officiellement ses fonctions le 12 mai, laissant le club face à une nouvelle zone de turbulences. Trouver un successeur capable d’assumer une telle charge financière et institutionnelle s’annonce particulièrement difficile. Car au-delà de la passion sportive, reprendre aujourd’hui les commandes de l’ESS revient à hériter d’un chantier colossal où il faudra à la fois rassurer les créanciers, stabiliser les finances et préserver la compétitivité sportive du club.
Restaurer la confiance
L’ESS se retrouve ainsi à un moment charnière de son histoire. Le club conserve une immense popularité, une image forte et un capital sportif encore précieux, mais sa marge de manœuvre se réduit dangereusement. Entre la nécessité de restructurer sa dette, l’urgence de restaurer la confiance institutionnelle et l’obligation de trouver de nouvelles ressources financières, le chantier apparaît immense. Le centenaire de l’Etoile ne célèbre plus seulement un siècle de gloire, il marque aussi l’heure d’un examen de conscience brutal sur les limites d’un système arrivé à saturation.