À l’occasion de la Journée mondiale sans tabac, la plateforme médicale Med.tn a organisé ce mardi 2 juin 2026 la 9e édition de ses tables rondes annuelles sous le slogan « Le tabagisme au Maghreb : enjeux et réflexions autour d’un défi partagé ». Ont pris part à cet événement d’éminents médecins venus de Tunisie, d’Algérie et de Libye. L’objectif étant de mettre en place un espace d’échange régional crucial face à un fléau sanitaire dont l’ampleur ne cesse de grandir dans l’espace maghrébin. Structurée autour de trois panels de discussion, cette table ronde a permis de dresser un état des lieux de la situation épidémiologique et clinique dans chaque pays, tout en mettant en lumière les meilleures pratiques internationales en matière de prévention et d’accompagnement au sevrage tabagique.
S’exprimant au micro de Réalités Online, Emna Jallouli, co-fondatrice de Med.tn, a affirmé que forte de son déploiement au Maroc et en Algérie, et portée par une audience de 3 millions de patients maghrébins par mois répartis entre la Tunisie, le Maroc, l’Algérie et la Libye, la plateforme Med.tn a choisi de donner une dimension résolument régionale à cette 9e table ronde annuelle en y conviant des spécialistes et des professionnels des médias de différents pays de la région. Selon elle, l’objectif fondamental demeure la vulgarisation et la diffusion maximale de l’information médicale auprès de patients en quête de réponses légitimes, particulièrement à l’heure où se multiplient les interrogations sur le tabac léger, les cigarettes traditionnelles et les nouvelles alternatives telles que le tabac chauffé ou la cigarette électronique. Emna Jallouli a ainsi souligné l’importance de s’appuyer sur les éclairages de ces experts pour analyser les données scientifiques disponibles et examiner les outils actuels d’aide au sevrage.
La jeunesse maghrébine prise au piège
S’exprimant au micro de Réalités Online sur la portée épidémiologique de ce fléau, Dr Dhaker Lahidheb, spécialiste en cardiologie et ancien professeur hospitalo-universitaire a insisté qu’alors que le tabagisme recule dans le nord de l’Europe, en Australie ou en Asie de l’Est, la trajectoire s’inverse dangereusement dans l’espace maghrébin (110 millions d’habitants) où un adulte de sexe masculin sur deux est désormais fumeur. Si le taux chez les femmes se maintient autour de 2 %, l’expert a tiré la sonnette d’alarme quant à la vulnérabilité de la tranche des 13-15 ans et des 15-19 ans. Ciblé de plein fouet par l’industrie du tabac, le cerveau en pleine croissance de ces adolescents subit de plein fouet l’agressivité de la nicotine, créant une dépendance précoce et féroce qui aliène leur concentration scolaire. Dans ce contexte, Dr Lahidheb a souligné l’importance des campagnes de sensibilisation mettant en scène les modèles culturels et sportifs des jeunes, tout en opérant un basculement sémantique et social radical au sein des établissements. Le jeune qui fume ne doit plus être perçu comme un symbole d’émancipation ou de force, mais bien comme une victime prisonnière de son addiction.

Dr Dhaker Lahidheb, spécialiste en cardiologie et ancien professeur hospitalo-universitaire
Sur le plan thérapeutique et économique, le Dr Lahidheb a regretté le manque d’alternatives disponibles en Tunisie, réaffirmant sa préférence pour les méthodes fiables telles que la psychothérapie, l’acupuncture et les techniques psychotechniques pour les adultes. Abordant la question des dispositifs comme le tabac chauffé, il a rappelé qu’ils ne doivent en aucun cas constituer une porte d’entrée dans le tabagisme en raison de leur teneur en nicotine, mais uniquement servir d’outil de transition vers le sevrage total, conformément aux directives de la Société européenne de cardiologie. L’urgence est d’autant plus médico-économique que le tabac est aujourd’hui directement responsable de 20 % des décès en Tunisie, alimentant une explosion des maladies respiratoires et des cancers bronchopulmonaires dont les traitements innovants, comme la thérapie ciblée, s’avèrent exorbitants pour la santé publique. En tant que cardiologue interventionnel habitué à poser des stents importés sur des patients d’à peine 30 ans promis à une vie de restrictions et d’invalidité précoce. Dr Lahidheb a conclu par rappeler que chaque dollar investi dans la prévention évite d’en dépenser au moins cent dans des soins curatifs lourds. « Un dollar dépensé pour la prévention nous fait gagner au moins 100 dollars pour le curatif. » a-t-il expliqué au micro de Réalités Online.
Vers une alliance maghrébine pour repenser la lutte anti-tabac
Pour sa part, Dr Hassan Al Mosrati, consultant en maladies thoraciques, allergies et endoscopie pulmonaire (Libye), a rappelé que les enquêtes de terrain révèlent des taux de tabagisme extrêmement élevés dans la région du Maghreb, en particulier chez les hommes, avec une progression graduelle et inquiétante chez les femmes, sans oublier une prévalence flagrante chez les enfants et les adolescents. Selon lui, cette catégorie jeune doit être la cible prioritaire des décideurs et des planificateurs stratégiques, notamment à travers l’activation des centres de soins de santé primaires comme ligne de défense fondamentale et durable à long terme.

Dr Hassan Al Mosrati, consultant en maladies thoraciques, allergies et endoscopie pulmonaire (Libye)
Sur le plan des alternatives thérapeutiques proposées telles que la cigarette électronique, le tabac chauffé ou les substituts nicotiniques (comme le tabac à chiquer et les patchs), le spécialiste libyen a noté que ces produits demeurent « encore au stade expérimental » et n’ont pas encore prouvé de résultats décisifs pour atteindre des taux de sevrage élevés, d’où l’intérêt de la prévention dès la source. Inscrivant le tabagisme dans un contexte géopolitique, Dr Al Mosrati a considéré que l’industrie du tabac constitue une « forme de nouveau colonialisme occidental », que les pays développés combattent fermement chez eux tout en l’exportant massivement vers le tiers-monde. A cet effet, il a appelé à une approche par étapes rigoureuse, débutant par la révision des lois, l’intégration des sociétés savantes pour mieux comprendre les pathologies liées au tabac, ainsi que l’implication des institutions clés de l’État (sécurité intérieure, douanes, etc.) afin de contrôler les accès et freiner ce flux dans le cadre d’une stratégie nationale globale.

Dr Hashim El-Mahdi Belkheer, médecin spécialiste des maladies respiratoires (Libye)
Interrogé par Réalités Online sur les solutions possibles pour une lutte plus efficace contre ce fléau dans l’espace maghrébin, Dr Hashim El-Mahdi Belkheer, médecin spécialiste des maladies respiratoires (Libye), a plaidé pour la création d’une association maghrébine unifiée de lutte contre le tabagisme, qui regrouperait les sociétés savantes de pneumologie et de cardiologie de la région. Cette structure aurait pour mission d’élaborer une feuille de route commune tout en intégrant des technologies modernes comme l’intelligence artificielle pour optimiser l’impact des campagnes. Dr Belkheer a insisté sur le fait que les gouvernements et les ministères de la Santé de la région ne peuvent plus calquer aveuglément les modèles et les études des pays européens. En effet, alors que l’Europe fait face au vieillissement de sa population, le Maghreb se caractérise par une forte proportion de jeunes, ce qui y amplifie mécaniquement les taux de tabagisme et impose des stratégies de prévention spécifiques et locales.
Dr Belkheer a rappelé que la racine du problème réside dans la combustion et non dans la nicotine en elle-même. C’est ce processus thermique qui génère plus de 7 000 substances toxiques, au premier rang desquelles le monoxyde de carbone, principal vecteur de pathologies lourdes telles que le cancer du poumon, l’emphysème, la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO) et les occlusions artérielles. Face à ce constat, il estime que les politiques de santé publique doivent acter la mutation irréversible du marché mondial, où le tabac traditionnel est appelé à s’effacer au profit de produits alternatifs moins nocifs, portés par une refonte fiscale qui alourdira les taxes sur la combustion et favorisera les outils de substitution. En intégrant ces nouveaux paradigmes scientifiques, le clinicien invite à rompre avec les méthodes d’écoute traditionnelles pour anticiper les barrières psychologiques de demain, d’autant que l’anxiété et la dépression s’annoncent d’ici 2030 comme les principaux freins mondiaux au sevrage tabagique.

Il convient de rappeler qu’outre le Dr Dhaker Lahidheb et les spécialistes libyens, plusieurs experts ont meublé par leurs interventions les différents panels de cette rencontre. Il s’agit du Dr Habib Jaafoura, spécialiste ORL (Tunisie), ainsi que des Professeurs Souad Bouaoud et Meriem Abdoun, spécialistes en épidémiologie (Algérie). Entre constats alarmants et propositions concrètes, la rencontre a permis de poser les bases d’une stratégie maghrébine commune pour repenser les politiques d’aide à l’arrêt du tabac.
Hajer Ben Hassen