Le bulletin d’analyse stratégique de la Commission tunisienne des analyses financières (CTAF) lié au financement du terrorisme en Tunisie entre 2020 et 2025 a révélé une réelle explosion du volume des signalements financiers en l’espace de cinq ans, reflétant à la fois une vigilance accrue des institutions et une mutation profonde des circuits financiers suspects.
Le chiffre en dit long : le nombre de déclarations de soupçon (DS) reçues par la CTAF est passé de 446 en 2020 à 1 334 en 2025. Les signalements ont ainsi doublé, portés notamment par une hausse continue à partir de 2022 (516 déclarations), franchissant le cap des 850 en 2023 puis des 1 236 en 2024.
Sur toute la période allant de 2020 à 2025, la Commission a traité de manière spécifique 104 déclarations de soupçon fermes pour des suspicions de financement du terrorisme, donnant lieu à la transmission de 69 rapports d’enquête directement envoyés au procureur de la République.
Qui donne l’alerte ?
Le secteur financier classique reste la première ligne de défense du pays. Les banques et l’Office National des Postes (ONP) portent l’essentiel de l’effort déclaratif, représentant par exemple 100 % des signalements en 2021 et 2024, et encore 81 % en 2025. En 2025, les compagnies d’assurance ont généré 14 % des signalements, tandis que les nouveaux établissements de paiement ont fait leur entrée à hauteur de 5 %.
L’analyse de la CTAF casse le mythe d’un financement du terrorisme totalement isolé du reste de l’économie criminelle. Les dossiers révèlent une imbrication systématique avec d’autres infractions majeures. Le financement du terrorisme s’associe en priorité aux infractions fiscales (28 %) et au trafic illicite de migrants (27 %). Le reste se partage équitablement (9 % chacun) entre la contrebande, le vol, l’escroquerie, l’abus de confiance et le faux en écriture.
Sur le plan des outils utilisés, les habitudes changent. Si la période 2020-2022 était massivement dominée par le duo classique virements internationaux / argent liquide, la période 2023-2025 marque un tournant technologique. L’argent liquide (espèces) reste le premier vecteur (29 %). Cependant, les enquêteurs ont vu bondir les transferts interbancaires locaux (23 %) et les chèques (16 %). Plus révélateur encore : les canaux numériques comme les portefeuilles électroniques (wallets) et les cartes bancaires internationales se sont installés dans le paysage, représentant désormais chacun 1 % des outils financiers identifiés dans ces circuits illicites.
S’agissant du profil des personnes physiques ciblées par ces rapports, la radiographie des suspects révèle une population majoritairement locale et jeune. En effet, les données de la CTAF indiquent que 84 % des individus suspectés sont de nationalité tunisienne. Sur le plan générationnel, la tranche d’âge des 31 à 40 ans s’impose comme la plus touchée, englobant à elle seule 35 % des suspects. Cette population est par ailleurs très largement masculine, puisque les hommes représentent en moyenne 74 % des profils identifiés sur la période allant de 2023 à 2025. Enfin, concernant leur situation légale antérieure, il s’avère que seuls 16,5 % des individus apparaissant dans ces dossiers étaient déjà inscrits sur une liste officielle de sanctions financières ciblées, ce qui démontre l’apparition régulière de nouveaux acteurs dans les radars de la Commission.
Du côté des entreprises et des structures juridiques (personnes morales), le risque se concentre principalement sur deux secteurs : le commerce international (26 %) et le monde des associations caritatives ou culturelles (26 %). Ces structures ont pour point commun d’avoir une existence jeune mais établie, 64 % d’entre elles ayant entre 2 et 5 ans d’ancienneté au moment de la détection de l’anomalie.
Pour en savoir plus, cliquez ici. Télécharger le bulletin d’analyse stratégique de la Commission tunisienne des analyses financières (CTAF)