Jamais, sous la Cinquième République, le passé colonial français n’avait été réhabilité à ce point. Cette situation est l’une des conséquences de l’involution des rapports de forces politiques caractérisée par la puissance du Rassemblement national et ses capacités à mener des campagnes politico-culturelles qui lui ont permis d’élargir son audience. Plus généralement, soutenues par les milliardaires Vincent Bolloré et Pierre-Edouard Stérin, les extrêmes-droites disposent de relais sans précédent dans les médias et plusieurs maisons d’édition. Fayard et Grasset servent ainsi la bataille prétendument civilisationnelle menée par l’un et l’autre. De là, le retour de la mythologie impériale-républicaine forgée par les élites de la Troisième République selon laquelle la colonisation française avait pour ambition de civiliser les «races inférieures», comme Jules Ferry le déclarait en 1885. De là, aussi, pour des raisons électoralistes, le ralliement des droites de gouvernement. Cette offensive renforce et s’accompagne d’un racisme et d’une islamophobie toujours plus agressives qui légitiment des dispositions discriminatoires et liberticides à l’endroit des personnes racisées et perçues comme musulmanes. Olivier Le Cour Grandmaison, écrivain et professeur de sciences politiques et de philosophie politique à l’Université d’Evry-Paris-Saclay nous éclaire sur ce passé colonial.
Entretien conduit par Fériel Berraies Guigny
Vous avez beaucoup évoqué dans vos écrits la problématique des racismes «coloniaux» dans l’histoire de France. La question qui brûle mes lèvres (pardon), votre famille étant issue d’une lignée noble ou aristocratique, je me trompe peut-être, vous êtes du coup le contemporain de la famille «trublion» ?
Une précision préalable : ma famille n’est ni noble ni aristocratique, contrairement à ce que mon nom suggère, mais de la «bonne bourgeoisie», selon l’expression souvent employée pour situer les individus. Il est difficile d’objectiver les raisons pour lesquelles on est devenu ce que l’on est et pourquoi l’on s’est soustrait pour partie aux mécanismes pourtant puissants de la reproduction sociale et politique. Une telle situation est le résultat de l’agrégation singulière d’expériences personnelles et familiales, des rencontres particulières liées, entre autres, à de nombreux voyages et séjours dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et au Sultanat d’Oman.
A cela s’ajoute, dans le cadre de mes activités de recherches, la découverte de certains textes et/ou documents d’archives, de pratiques inacceptables comme la torture, le travail forcé, l’esclavage, les massacres, les discriminations systémiques fondées sur les origines, le genre, l’orientation sexuelle ou la religion réelle ou imputée… De là, une indignation qui me semble être un ressort important de la volonté de savoir et de comprendre dans la mesure où cette indignation n’est pas nécessairement un obstacle à la connaissance. En effet, il est de bonnes et de saines indignations, comme Aristote les a analysées, parce que confronté à certaines situations passées ou présentes d’exploitation, d’oppression et d’injustices, il est indigne de ne pas s’indigner même s’il y a aussi d’indignes indignations en raison de leurs conséquences parfois catastrophiques sur le plan individuel, collectif et politique.
Dans toute votre carrière et au travers de vos écrits, vous avez raconté une France impériale, la colonisation et ses stigmates, les racismes endémiques, systémiques et leurs contemporains. Pourquoi cet intérêt pour des sujets qui restent polémistes ? Vous racontez ce que les médias ont longtemps tu… Le Gaulois que vous êtes, quel regard porte-t-il sur sa société et ses politiques actuelles ?
J’ai publié plusieurs ouvrages relatifs à la colonisation française, à la conquête de l’Algérie, à la guerre totale conduite par le général Bugeaud et ses colonnes infernales qui ont ravagé ce pays et massacré les populations autochtones, puis à l’avènement d’un puissant Etat colonial comme Etat d’exception permanent reposant sur des dispositions d’exception et un droit – le code de l’indigénat (1875), notamment – discriminatoires et racistes (1). J’ai poursuivi par un livre consacré à la construction de l’empire par la Troisième République, entre autres. A cela s’ajoutent des ouvrages sur les origines coloniales et savantes de l’islamophobie en France et sur les différentes formes de racismes qui, hier et aujourd’hui encore, affectent les héritier-e-s des immigrations coloniales et post-coloniales, et les personnes racisées (2). Tous et toutes victimes de discriminations systémiques que de nombreuses études et institutions – le défenseur des droits et la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) – ont mis au jour. Relativement à la situation présente, force est de constater la puissance politique et électorale sans précédent du Rassemblement national et l’extrême-droitisation des partis de la droite gouvernementale. De là, ces conséquences pour les sujets qui nous occupent : la réhabilitation obscène du passé colonial de la France qui prospère au pire sur la négation des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis dans les territoires de l’empire, au «mieux» sur leur euphémisation. De là aussi, une islamophobie d’Etat avec son cortège de lois liberticides : je pense, pour la plus récente, à la loi contre le «séparatisme» du 24 août 2021 et à celle en cours d’examen au Parlement qui est destinée à lutter contre «l’entrisme.» Tant et si bien, si l’on peut dire, qu’il n’est pas exclu qu’une ou un candidat du RN soit élu lors des élections présidentielles à venir, ce qui atteste de la dégradation spectaculaire de la situation.
Quand vous écrivez, quelle est la part du philosophe, historien et politologue ?
Comme l’écrivait un contemporain de la conquête de l’empire colonial par la Troisième République, «la colonisation est un fait social total». Aussi est-il indispensable, pour en avoir une connaissance aussi précise et complète que possible, d’en traiter de façon dédisciplinarisée pour emprunter une démarche, un néologisme et un concept à Michel Foucault. C’est pourquoi je me suis toujours attaché, autant que faire se peut, à conjoindre approches et analyses historiques, politiques, philosophiques et juridiques, puisque le droit colonial, trop longtemps et trop souvent oublié, a également été un instrument majeur de l’exploitation et de l’oppression spécifiques imposées à ceux qui étaient appelés avec mépris les «indigènes.»
Aujourd’hui, vous participez aussi à l’Aventure de l’Institut des Etudes Citoyennes. Pour vous, cet engagement, vous le portez comment ?
Il me semble, en effet, indispensable de soutenir une initiative pluridisciplinaire qui entend, d’une part, contribuer à étudier l’ampleur et la diversité des discriminations systémiques subies par les personnes racisées et celles qui sont identifiées comme musulmanes, et, d’autre part, attirer l’attention des responsables politiques sur les conséquences parfois catastrophiques de ces discriminations sur le devenir des individus concernés, sur leur état psychologique, voire physique. Être discriminé, ce n’est pas seulement se voir refuser un égal accès à certains droits, prestations et situations, c’est être aussi infériorisé, voire stigmatisé et, ce faisant, privé de dignité. En d’autres termes, être victime de multiples violences symboliques et parfois physiques dont la réitération peut avoir des conséquences délétères pour la santé mentale de celles et de ceux qui en sont victimes, comme Frantz Fanon l’avait déjà analysé en Algérie française. Si la situation est autre, assurément, les discriminations perdurent et il est important d’en saisir tout à la fois les ressorts divers et les effets dans le domaine de la santé publique.
Les représentations racistes, les classifications, les stigmatisations et les pseudo «sciences séparatistes» de l’histoire, au travers de l’hygiénisme, la hiérarchisation de l’humain, est-ce que tout cela nourrit ce qui se passe actuellement en France par rapport à certaines communautés issues de la diversité ?
Comme nombre d’autres phénomènes, les racismes se sont adaptés aux évolutions des sciences humaines et sociales, et aux ruptures qu’elles ont parfois provoquées en disqualifiant le supposé concept de race et le racisme «scientifique» notamment forgé en France par Broca à la fin du XIXe siècle. En ce qui concerne cette disqualification, il faut rappeler le rôle majeur de la publication en 1952 de l’ouvrage Race et histoire de Claude Lévi-Strauss et, vingt ans plus tard, celui de Colette Guillaumin, L’idéologie raciste, trop souvent oublié. Dans les années 1900, ce racisme était anthropologique, plus tard, il fut biologique, il est aujourd’hui culturaliste et différentialiste. L’autre n’est plus altérisé, infériorisé et tenu pour dangereux parce qu’il est d’une autre race mais parce qu’il est perçu comme appartenant à une civilisation et à une culture différentes, de même pour la religion, l’islam. Autant d’éléments qui, dans le contexte international et national présent, sont réputés faire peser des menaces existentielles qui légitiment, en France comme au sein de nombreux Etats membres de l’Union européenne, les lois liberticides précitées, et des politiques publiques toujours plus attentatoires aux droits et libertés fondamentales des exilé-e-s- du Sud.
Quand on voit ce qui se passe actuellement, avec la montée des extrêmes, les répressions outrancières des jeunes des quartiers populaires, les violences policières au faciès, la diabolisation par certains médias d’une catégorie de la population française, l’historien en vous se dit-il qu’au fond on n’a rien appris de l’histoire et de la justice humaine ?
La majorité des responsables politiques, qui prétend souvent honorer l’histoire et s’y référer, est en effet incapable d’apprendre de l’histoire quand bien même ils la connaîtraient parfois.
Relativement à l’histoire coloniale et à celle de l’esclavage et de la traite, force est de constater l’ignorance crasse de beaucoup. A cela s’ajoute leur défense démagogique et mensongère de la mythologie nationale-républicaine forgée par les élites politiques et universitaires de la Troisième République. Une telle situation confirme que la raison d’Etat, les luttes partisanes et électoralistes nuisent gravement à la connaissance que nombre de politiques méprisent. A preuve, ils traitent en chiens crevés la somme considérable de travaux consacrés à la colonisation française.
Que même le devoir de mémoire colonial et le mea culpa quelque peu tardif par rapport à certaines atrocités commises en Algérie, ne servent à rien ?
Si au niveau de l’Etat et de ses plus hauts représentants, en particulier le président, il n’y a, pour le moment, aucune reconnaissance officielle, claire, précise et circonstanciée des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis dans les territoires de l’empire colonial, la situation progresse au niveau local grâce aux mobilisations des héritier-e-s des immigrations coloniales et postcoloniales, et de collectifs unitaires nationaux et locaux. La question de la reconnaissance demeure donc pendante nationalement. Une telle situation est inadmissible car elle est à l’origine de discriminations mémorielles et commémorielles qui s’ajoutent à toutes celles subies par les personnes racisées, qu’elles soient françaises ou étrangères.
Crédit Photo Fériel Berraies Guigny pour UFFP
- Voir «Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’Etat colonial», Paris, Fayard, 2005, «La Républiqueimpériale. Politique et racisme d’Etat», Paris, Fayard, 2009 et «De l’indigénat. Anatomie d’un «monstre» juridique». Le droit colonial en Algérie et dans l’empire français, Paris, La Découverte/Zones, 2010.
2 . Voir «Ennemis mortels». Les origines coloniales de l’islamophobie française», Paris, La Brèche, 2025 et « Racismes d’Etat, Etats racistes. Une brève histoire », Paris, éditions Amsterdam, 2024.
Bio Express Olivier Le Cour Grandmaison enseigne à l’Université d’Evry-Paris-Saclay les sciences politiques et la philosophie politique. Il a notamment publié Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’Etat colonial, (Fayard, 2005.) La République impériale. Politique et racisme d’Etat, (Fayard, 2009). De l’indigénat. Anatomie d’un «monstre» juridique : le droit colonial en Algérie et dans l’empire français, (Zones/La Découverte, 2010). L’Empire des hygiénistes. Vivre aux colonies, (Fayard, 2014.) «Ennemis mortels». Les origines coloniales de l’islamophobie française, (La Brèche, 2025), Racismes d’Etat, Etats racistes. Une brève histoire (éditions Amsterdam, 2024), La fabrique du roman national-républicain (éditions Amsterdam, 2025) et Oradour coloniaux français. Contre le «roman national», (éditions Les Liens qui Libèrent, 2025.)