Que reste-t-il d’un homme lorsqu’il disparaît en mer ? Un nom sur une liste, une photo, un corps que l’on cherche parmi les vagues, une absence qui s’installe pour toujours dans une maison, autour d’une table…
À Ben Guerdane, cette absence porte désormais de nouveaux noms, de nouveaux visages. Le naufrage d’une embarcation de migration irrégulière survenu dans la nuit du 21 au 22 août dernier a emporté 15 jeunes sur les 16 personnes à bord, âgés de 15 à 25 ans, tous originaires de Ben Guerdane, sauf le capitaine, natif de Zarzis.
Et parmi les images qui resteront de cette tragédie, celle des opérations de recherche qui ont duré quelques jours, mais une éternité pour les familles qui attendaient un signe d’espoir. Celle d’un jeune homme criant en découvrant, au large, le corps de son propre frère : «Ya wkhay… khouya… khouya».
Et puis celle, plus lourde encore, d’une inhumation collective : une dizaine de cercueils alignés côte à côte, prêts à rejoindre la terre dans un silence assourdissant. Ce deuil brutal s’est déroulé dans une solitude écrasante et une indifférence institutionnelle totale. Aucun responsable local, régional ou national n’était au rendez-vous pour consoler les familles sinistrées, les laissant seules face au chagrin et à l’abandon.
Ce n’est pas la première fois que Ben Guerdane pleure ses enfants emportés par le rêve européen. Et probablement pas la dernière. Quelques heures à peine avant ce nouveau drame, la ville pleurait déjà Dhaoui Lassoued, mort en Italie, dans un centre d’accueil. Son corps n’a été rapatrié et enseveli qu’après l’inhumation collective des disparus de la mer. Comme si, pour les jeunes de Ben Guerdane partis sur les chemins de l’exil, la mort les rattrapait partout. Qui sont ces jeunes ? Qu’est-ce qui les pousse à risquer leur vie ? Que cherchent-ils ?
Loin d’être un fléau propre à une région bien déterminée, les drames en mer frappent de plein fouet la Tunisie depuis plusieurs années, alors que la migration irrégulière a atteint une ampleur sans précédent. Mais à Ben Guerdane, le phénomène prend une dimension particulière depuis un certain temps. Ville-frontière longtemps portée par le commerce transfrontalier, la région fait face à une accumulation de difficultés. Pour une partie de ces jeunes, partir ne relève plus d’un simple projet de vie mais l’expression d’un sentiment d’impasse.
Pas de développement, pas de perspectives, pas d’emploi, pas de conditions de vie dignes, c’est ainsi que résume l’Union des diplômés chômeurs (UDC) le malaise qui ronge Ben Guerdane et, plus largement, les régions marginalisées. La perte progressive de l’espoir fait que la jeunesse ne voit plus d’avenir dans sa propre ville. Une jeunesse pourtant mobilisée, il y a dix ans, aux côtés des forces de sécurité pour défendre le pays contre les terroristes lors de la fameuse bataille de Ben Guerdane. Hier, ses enfants défendaient une frontière. Aujourd’hui, certains risquent leur vie pour la franchir.
Anatomie d’une jeunesse en fuite
Longtemps, le récit officiel a plaqué sur les candidats à l’émigration irrégulière l’étiquette du «jeune raté», marginalisé, sans qualification ni avenir. À Ben Guerdane, cette histoire de «profil type» perd tout son sens. Les histoires se croisent certes mais ne se ressemblent pas. On y trouve des diplômés, des ouvriers, des artisans, des athlètes locaux, des mineurs et même de jeunes foyers prêts à basculer dans l’inconnu. Ils avaient en commun cette conviction de devoir partir et réussir comme les leurs.
Un cousin parti en Italie. Un voisin qui travaille en France. Un ami qui envoie des photos depuis l’Europe. Une connaissance qui revient avec une voiture neuve. Le récit de la réussite migratoire circule plus vite que celui de l’échec. Et la mer, elle, devient progressivement abstraite. Jusqu’au jour où elle ramène de nouveaux corps.
À bord de l’embarcation ayant fait naufrage, sept passagers appartenaient à la même famille (clan). Parmi eux, deux frères. L’aîné avait 20 ans, l’âge des incertitudes fécondes, des projets esquissés et des rêves d’avenir. Le cadet n’en avait que 15. Né en 2011, l’année même de la révolution tunisienne, il a survécu à des crises de toutes les couleurs, politique, socio-économique, sanitaire, idéologique et encore… Les deux frères sont partis ensemble, l’un veillant sur l’autre dans l’obscurité du large pour offrir un avenir meilleur à leurs parents, mais le destin en a décidé autrement, ils ne reviendront jamais.
La nouvelle de leur disparition est tombée comme un couperet sur un foyer déjà à genoux. Leur père, ancien chauffeur de taxi, avait vu sa vie basculer quelques années plus tôt, victime d’un accident vasculaire cérébral qui l’a laissé lourdement handicapé. Sans revenus stables, la famille survivait dans la précarité totale. Aujourd’hui, cet homme brisé doit affronter une réalité qu’aucune peine ne saurait mesurer : perdre ses deux fils la même nuit. Deux absents. Deux chaises vides autour de la même table. L’histoire des ces deux frères confirme que la migration irrégulière n’enlève pas seulement des individus, elle décapite des familles entières.
Chacun de ces jeunes était le centre du monde pour un être cher : une compagne, une fiancée, un ami intime, un frère, une mère, une famille entière.
Ils n’étaient pas non plus des silhouettes anonymes surgies de nulle part. Plusieurs des disparus étaient engagés dans le sport au sein de l’Union Sportive de Ben Guerdane (USBG). Ils avaient des rêves, ils étaient disciplinés, de futures stars de la ville. Et pourtant, la passion du football et la notoriété locale n’ont pas suffi à les retenir.
Fuir pour donner la vie
Ce jour-là, un jeune couple fraîchement marié devait aussi monter à bord. La femme était enceinte. Ils avaient un gagne-pain ici. Mais le rêve était plus grand. Dans leur esprit, ce départ à haut risque n’était pas seulement une fuite à deux pour gagner leur vie. C’était aussi une course contre la montre pour que leur enfant naisse et grandisse loin de la misère, dans un pays offrant des conditions de vie meilleures. Comme si on ne fuyait plus seulement pour soi-même, qu’on tentait de faire fuir des êtres qui n’ont pas encore vu le jour. Comme si la patrie était devenue un espace où donner la vie ressemblait déjà à une condamnation.
Mais au moment d’embarquer, en observant le surchargement manifeste du bateau vétuste qui oscillait dangereusement au bord de l’eau, l’homme a eu un moment de recul. Malgré la pression et l’urgence, il a retenu son épouse et refusé de poser le pied à bord. Ce geste a sauvé trois vies. Aujourd’hui, le couple est sain et sauf, mais certainement hanté par le souvenir de ce jour où ils ont vu le bateau s’éloigner avec ceux qui n’allaient plus revenir. Ce jour-là, l’embarcation n’a pas quitté la côte sous le couvert de la nuit, comme c’est toujours le cas, mais en plein jour, vers 13 heures, depuis une bande littorale située entre Ben Guerdane et Zarzis.
Ce choix n’avait rien d’un hasard, explique à Réalités Mostafa Abdelkebir, président de l’Observatoire Tunisien des Droits de l’Homme. Quelques jours plus tôt, au même endroit et à la même heure, trois autres embarcations avaient réussi à prendre le large et à atteindre les côtes européennes. Dans l’esprit de ces jeunes, le succès de leurs camarades a agi comme un signal rassurant face aux hésitations de dernière minute.
De ce qui s’est joué ensuite au large, il ne reste qu’un seul témoin : l’unique rescapé du naufrage. Nageur et marin expérimenté, c’est lui qui a raconté l’inéluctable. Après quelques heures d’une navigation erratique, la coque trop lourde a commencé à prendre l’eau, balayée par les vagues, jusqu’à ce que le bateau sombre corps et biens.
Il a dû lutter plus de quarante heures, seul, contre les vagues et l’immensité de la mer. Il sera finalement repéré par miracle par un navire commercial faisant route de la Libye vers Zarzis. Son sauvetage a permis de donner l’alerte et de fournir aux secours les coordonnées précises de la zone de la tragédie pour repêcher les corps.
Les premiers corps ont été trouvés, puis d’autres. Au fil des jours, la mobilisation de la Garde nationale, de la Protection civile et des pêcheurs locaux a permis de repêcher 30 corps dans cette même zone maritime. Parmi eux se trouvaient les enfants de Ben Guerdane, mais aussi les dépouilles anonymes d’autres naufrages, notamment des migrants subsahariens balayés par le même courant. Pour arracher ces victimes à l’oubli et offrir une certitude aux familles, une cellule d’urgence mixte des ministères de la Santé et de l’Intérieur a dû procéder à des prélèvements ADN pour identifier les corps pour pouvoir ensuite les inhumer et conserver leur dignité.
Selon le président de l’Observatoire Tunisien des Droits de l’Homme, le départ des jeunes de Ben Guerdane s’inscrit dans une transformation plus profonde de la région dont il est natif. La migration est devenue une possibilité qui s’est installée dans l’imaginaire de la jeunesse.
Ce phénomène, confirme-t-il, ne concerne plus uniquement les jeunes sans emploi. Diplômés, chômeurs, jeunes ayant quitté prématurément l’école : les profils se diversifient. Ce qui les rassemble, selon lui, est moins leur niveau d’études que la conviction que l’Europe offre une possibilité de réussite que leur environnement ne leur garantit plus. Ceux qui sont partis avant eux semblent avoir réussi ; les images qu’ils envoient depuis l’étranger nourrissent l’idée que le départ est une solution ; et le risque de la traversée finit par être relativisé. La migration devient alors moins un projet qu’une réponse à l’impasse.
Ras Jedir, le poumon qui s’essouffle
À Ben Guerdane, cette impasse est aussi économique. Pendant des décennies, l’activité de la ville a été étroitement liée au commerce transfrontalier avec la Libye. Le poste de Ras Jedir constitue une artère économique majeure pour la région. Les perturbations et fermetures répétées du passage ont durement affecté les commerçants et l’économie locale.
Jusqu’aujourd’hui, les difficultés liées au commerce transfrontalier restent au cœur des revendications locales. Lundi 31 août 2026, la colère est descendue dans les rues de Ben Guerdane à l’appel de l’Union locale du travail. Quelques jours à peine après l’inhumation des victimes du naufrage, habitants et syndicalistes ont battu le pavé pour dénoncer l’asphyxie économique qui frappe la région. Au cœur de la protestation se trouve le poste-frontière de Ras Jedir, véritable poumon commercial du Sud dont l’activité subit de lourdes restrictions depuis plus de deux ans. Face au blocage des échanges transfrontaliers avec la Libye et à l’absence de projets de développement, la population crie son ras-le-bol contre la marginalisation. Pour les manifestants, la réouverture et la fluidification de Ras Jedir ne relèvent plus d’une simple revendication marchande, mais d’une urgence vitale résumée par les syndicalistes locaux : offrir du travail et des perspectives à terre pour empêcher que les jeunes ne continuent de mourir en mer ou dans le désert.
Pour Abdelkebir, une ville-frontière privée d’une partie de son activité traditionnelle, avec peu d’alternatives suffisamment solides, laisse des milliers de jeunes face à un choix de plus en plus étroit. Pour lui, les restrictions répétées et les blocages du poste-frontière sans précédent depuis plus de deux ans, dépassent le seul cadre de la ville pour impacter directement des dizaines de communes tunisiennes et tout l’Ouest libyen. Faute d’accord concret pour appliquer les conventions bilatérales entre les deux pays, ce poumon commercial historique est au point mort.
Le militant de la société civile ne parle pas seulement d’économie. Il évoque aussi l’aspect psychologique, qu’il juge important.
Selon lui, une partie de la jeunesse se sent lâchée, abandonnée par l’Etat. Les jeunes de Ben Guerdane ont le sentiment que l’État ne leur offre pas les mêmes perspectives que celles dont bénéficient d’autres régions. Les promesses de développement formulées au lendemain de la bataille de Ben Guerdane en 2016 n’auraient pas produit, selon lui, les transformations attendues.
D’ailleurs, les manifestations qui ont suivi le naufrage ont rapidement dépassé la seule question des recherches des dépouilles des leurs en mer. Les habitants ont dénoncé les difficultés économiques, le chômage, l’absence de perspectives de développement régional.
Le paradoxe d’une jeunesse formée pour partir
Mostafa Abdelkebir a regretté le paradoxe d’un pays qui forme des compétences mais qui peine ensuite à les retenir. Selon lui, le pays investit pendant des années dans sa jeunesse : école, lycée, université, formation pour finir par la perdre.
Trouver un travail reste un vrai blocage pour les moins de 35 ans. Privés de perspectives, beaucoup finissent par tenter le tout pour le tout et tombent entre les mains de passeurs. Pour ces hommes, le désespoir des jeunes n’est qu’un moyen de gagner de l’argent, peu importe les risques et les vies humaines en jeu.
Plus le départ devient difficile, plus le risque augmente, et plus le passage clandestin devient une activité lucrative. Le renforcement des contrôles maritimes n’a donc pas supprimé le phénomène. Il l’a rendu plus dangereux.
C’est ce qui explique la récurrence des drames en Méditerranée. Cette route maritime reste l’une des plus dangereuses au monde. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 821 personnes y sont mortes ou ont disparu durant les quatre premiers mois de 2026. C’est plus du double qu’en 2025 (+111%), alors que le nombre d’arrivées a pourtant chuté de 46%.
Pourquoi la mer fait-elle deux fois plus de victimes alors qu’il y a moins de bateaux ? Pour Ali Kemis, chercheur et membre du mouvement citoyen «18/18» à Zarzis, multiplier les contrôles n’empêche personne de partir. Cela pousse seulement les jeunes à monter sur des bateaux en très mauvais état et à prendre des routes encore plus risquées. Selon lui, dans une région sans avenir, les jeunes tenteront toujours de partir, peu importe le danger.
Au-delà du chômage, c’est la dégradation du quotidien qui pousse à bout la population. À Ben Guerdane, les coupures d’eau et d’électricité se répètent jusqu’à quatre fois par jour, bloquant les boulangeries, les coiffeurs et les ateliers. Les pénuries des produits de base, l’eau minérale, le lait, la farine, la semoule, le carburant ont fait que créer un petit projet ou simplement travailler devient une épreuve impossible. De ce fait, la traversée clandestine finit par paraître, pour certains, comme la seule issue.
Pour Mostafa Abdelkebir, l’État, étant incapable d’offrir des conditions de vie favorables à sa jeunesse, doit mettre en place de véritables circuits de «migration sécurisée». Dans ce contexte, il pointe du doigt les limites des récents accords conclus avec l’Union européenne, portés par la Première ministre italienne Giorgia Meloni. Si ces ententes prévoient en théorie des voies légales pour les diplômés et la main-d’œuvre peu qualifiée, les quotas attribués restent dérisoires.
Proposer 400 ou 500 contrats de travail via le ministère de la Formation professionnelle relève, selon lui, d’une véritable «mascarade». Un chiffre aussi faible ne couvrirait même pas les besoins d’une seule ville comme Ben Guerdane. Pour l’activiste, il faut impérativement élargir ces opportunités légales et les ouvrir à un plus grand nombre, plutôt que d’offrir des réponses symboliques pendant que les jeunes continuent de risquer leur vie en mer.
Les victimes du naufrage
– Wissam Chaouat, rescapé
– Mohamed Ali Miladi
– Mouhib Bouaich
– Fadi Bouaich
– Louay Fitouri
– Djilani Tajouri
– Mohamed Salah Chaouat
– Abdelrrazek Chaouat
– Mohamed Mabrouk Chaouat
– Mohamed Farhat Chaouat
– Jasser Chaouat
– Kossay Chaouat
– Ghassen Chaouat
– Iheb Chaouat
– Mohamed Triki
– Mohamed Zaghrouba
Sans politique d’emploi, les drames continueront
Pour Cherif Khraïfi, secrétaire général de l’Union des diplômés chômeurs (UDC), la tragédie de Ben Guerdane dépasse largement le cadre local. Elle est le symptôme d’une crise désormais nationale, qui frappe de plein fouet les régions intérieures et marginalisées. Interrogé par Réalités, Cherif Khraïfi a expliqué que le profil des candidats au départ a profondément changé : des mineurs, des élèves, des étudiants et de nombreux diplômés du supérieur se retrouvent sur les mêmes embarcations. «Pis encore, plus le niveau d’études est élevé, plus les opportunités de travail se font rares», a-t-il regretté. Le pays compte désormais 622.400 chômeurs au deuxième trimestre de 2026, selon l’Institut National de la Statistique (INS), dont 26,6% diplômés, laissant une grande partie de la jeunesse dans la conviction qu’elle n’a plus d’avenir sur sa propre terre.
Face à ce désarroi, l’État privilégie une réponse presque exclusivement sécuritaire, axée sur le contrôle et le verrouillage des frontières. Or, sécuriser la mer sans offrir de perspectives à terre ne stoppe pas la fuite : cela ne fait que repousser le problème. À Ben Guerdane, lors de la récente mobilisation populaire, les revendications portaient sur des urgences très concrètes : débloquer le commerce transfrontalier avec la Libye et lancer de véritables projets d’investissement productifs pour redynamiser la région.
Pour l’UDC, l’urgence impose des solutions politiques courageuses et une vision globale. L’État doit refonder sa politique d’emploi et réformer le système éducatif pour redonner toute sa valeur au diplôme, tout en adaptant le marché du travail pour qu’il puisse enfin absorber les compétences du pays. Sans cette rupture, la mer restera, pour beaucoup, la seule issue.