À bord du vol des retours volontaires : Chronique d’un voyage à l’envers

Lundi 23 juin 2026 peu avant midi. L’avion quitte la piste de Tunis-Carthage et prend rapidement de la hauteur vers Casablanca. À bord de l’appareil, des cadres en voyage d’affaires, des touristes, des familles en escale. En apparence, tout concourt à donner l’illusion d’un vol ordinaire entre deux grandes métropoles du Maghreb.

Je m’envolais ce jour-là pour une mission professionnelle pour le Maroc. C’est lors de l’enregistrement qu’une phrase lâchée à demi-mot par un voyageur attise ma curiosité : «Le vol sera quasi noir». J’apprends, ensuite, la présence à bord d’un groupe de quelques dizaines de migrants engagés dans le programme d’Aide au retour volontaire et à la réintégration (AVRR) de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

Le sens de ces mots s’éclaire une fois le rideau de la cabine franchi. Les dix dernières rangées de l’appareil sont occupées par une soixantaine d’hommes et de femmes d’Afrique subsaharienne. Séparée de mes confrères installés plus haut, le hasard du placement m’attribue le siège 21, en plein cœur du groupe. Hyper concentrée, j’observe le moindre détail.

Ici, pas de brouhaha. C’est le calme qui domine, seulement quelques murmures. Ces passagers, majoritairement des hommes, portent des vêtements soignés, parfois très apprêtés. Pas de détresse spectaculaire sur les visages, mais une immense fatigue morale se lit sur leurs traits, celle des retours sans gloire, du rêvé brisé.

Pendant près d’une heure, l’avion prend de la hauteur au-dessus de la Méditerranée. Assise au siège 21, je n’ose toujours pas rompre le silence. J’observe la retenue de mes voisins.

Le déclic se produit au moment où les hôtesses distribuent les plateaux du déjeuner. Ce geste presque banal au milieu d’une atmosphère si particulière, fait tomber la première barrière. Je saisis l’occasion. Je me tourne vers mon voisin de siège et me présente en ma qualité de journaliste. Il n’a aucun mouvement de recul, aucune méfiance. Il s’appelle Foday B., il est gambien. Il accepte la conversation avec une simplicité désarmante, le regard encore fixé par moments sur le hublot et l’aile de l’appareil. Sur la tablette dépliée devant lui, le repas restera presque intact. Il n’a presque rien mangé. Comment trouver l’appétit à dix mille mètres d’altitude quand la mémoire rouvre les plaies de cinq années de privations ?

Tout a commencé en Gambie. Comme tant d’autres, Foday est parti avec l’espoir de construire un avenir ailleurs, de quoi faire vivre les siens. Son itinéraire dessine une ligne éprouvante à travers l’Afrique de l’Ouest : le Sénégal, le Mali, puis le Burkina Faso.

Chaque frontière traversée s’est transformée en une succession de barrages, de rackets organisés et de paiements forcés. Mais au Burkina Faso, le voyage bascule dans la terreur : son bus est intercepté par des hommes armés dans une zone hors de contrôle. Les passagers sont dépouillés, frappés, les femmes agressées. Une épreuve qu’il évoque à voix basse, sans chercher la surenchère.

Puis est venu le Niger. Là où la route aurait dû s’accélérer, elle s’est brutalement arrêtée. Bloqué pendant une année entière à Niamey puis Agadez, sans un sou en poche, Foday bascule dans la survie pure.

Alors que le plateau repas refroidit devant lui, il raconte comment il devait nettoyer des toilettes publiques, laver le linge d’inconnus ou enchaîner les travaux de force dans des gargotes où sa seule rémunération était un repas à la fin de la journée. Un an de vie suspendue pour réunir, centime par centime, le prix du passage suivant : l’enfer du désert.

La traversée du Sahara se résume en quelques mots pudiques mais lourds : des semaines d’attente sous un soleil de plomb, la peur permanente des passeurs, un morceau de pain quotidien pour seule subsistance, et la confiscation de ses rares affaires personnelles avant de pouvoir franchir la frontière.

L’impasse

Puis est arrivée la Tunisie. Pour Foday, ce pays ne devait être qu’une étape de quelques mois, le temps d’économiser pour la traversée vers l’Europe. C’est devenu une parenthèse de plusieurs années, marquée par un brutal durcissement du quotidien.

Son séjour coïncide en effet avec un tournant politique majeur. En février 2023, un discours officiel appelant à des «mesures urgentes» et qualifiant l’immigration subsaharienne de menace démographique et de source de violence agit comme un déclencheur. Très vite, le climat se détériore : des vagues d’arrestations massives et d’expulsions secouent le pays dès les mois de février et mars, avant d’atteindre un pic de tensions et de déplacements forcés durant l’été 2023, notamment dans la région de Sfax.

Sur le terrain, la vie de Foday bascule davantage dans l’hostilité. Il raconte la peur constante des rafles, les contrôles policiers à répétition, le regard durci de la rue et les mauvais traitements, même s’il rappelle avec nuance avoir aussi croisé des personnes bienveillantes.

Mais le coup de grâce est économique. Avec la pénalisation du travail informel et la traque des employeurs des migrants subsahariens en situation irrégulière, plus personne ne veut ou ne peut lui donner du travail. Du jour au lendemain, gagner sa vie devient impossible, alors même que l’argent patiemment mis de côté pour payer son passage clandestin lui est extorqué à plusieurs reprises par des passeurs.

Sans ressources, sans travail et sous la pression constante des contrôles, la Tunisie n’est plus pour lui une terre d’attente. Elle est devenue une impasse qui ne mène nulle part, n’autorisant plus qu’une marche arrière : revenir d’où l’on est venu.

C’est dans ce contexte d’asphyxie totale que surviennent les appels téléphoniques récurrents de sa mère restée en Gambie : «Elle pleurait tout le temps. Elle me disait : «Reviens, je veux te voir avant de mourir.»

Ces quelques mots font voler en éclats ses dernières hésitations. L’Europe s’efface, l’urgence familiale repasse au premier plan.

C’est là que s’engage le processus du retour. C’est en accompagnant un ami malade que Foday pousse pour la première fois la porte de l’OIM. L’organisation prend soin de son camarade. Il finit donc par réclamer, à son tour, l’aide de l’OIM comme des milliers d’autres migrants irréguliers subissant les mêmes conditions.

 

Un brin de dignité

En effet, depuis le durcissement de la situation sécuritaire et économique en 2023, les demandes de retour volontaire assisté depuis la Tunisie ont explosé. Pour l’OIM et les représentations diplomatiques africaines, la gestion de ces départs est devenue un défi logistique quotidien : des milliers de candidats à l’exil, pris au piège de l’impasse tunisienne, sollicitent chaque année ce dispositif pour obtenir un laissez-passer, un billet d’avion et une modeste aide à la réintégration au pays.

À son arrivée auprès de l’organisation, il n’avait absolument plus rien. La voix empreinte de gratitude, il raconte comment l’OIM s’est tenue à ses côtés, facilitant l’obtention de son laissez-passer auprès de l’ambassade de son pays et lui fournissant l’essentiel, des vêtements neufs, des chaussures, de la nourriture. Un accompagnement vital qui lui permet aujourd’hui d’être assis avec dignité dans cet avion, prêt à regagner la Gambie.

En amont du vol, le protocole de retour volontaire implique plusieurs étapes : examens médicaux de routine, démarches auprès des ambassades pour la délivrance des laissez-passer et prise en charge de la logistique du trajet. Un encadrement préalable nécessaire pour régler la situation administrative et sanitaire de ces passagers avant leur rapatriement.

Loin du ressentiment, l’homme de quarante ans quitte le sol tunisien avec une retenue remarquable. Après tant d’épreuves et de portes fermées, on s’attendrait à entendre de la colère. Il n’en est rien. Ayant lui-même retrouvé un brin de dignité entre les mains de l’OIM, il plaide pour que ses frères d’exil connaissent la même porte de sortie : «La Tunisie ne se résume pas à l’hostilité. J’ai rencontré en effet des gens formidables qui nous aiment et nous soutiennent. Ce que je demande aujourd’hui aux autorités, c’est de choisir l’humanité jusqu’au bout. Si les autorités arrêtent mes frères, qu’elles les remettent entre les mains de l’OIM pour organiser leur retour. N’abandonnez plus personne aux frontières. Personne ne devrait subir une telle souffrance.»

 

L’ombre du regard des autres

Mais derrière la gratitude du départ se cache une angoisse silencieuse : la peur d’affronter le village les mains vides. En Gambie, Foday travaillait comme chauffeur. Pour financer son rêve européen, n’importe quel pays d’Europe, pourvu qu’il puisse travailler, s’aider lui-même et soutenir ses proches, il a tout vendu, liquidé son maigre capital et dépensé le moindre salaire.

Le poids des représentations sociales commence à peser sur ses épaules : «Lorsque vous partez pendant plus de cinq ans et que vous revenez sans rien, certaines personnes peuvent se moquer de vous. Elles peuvent dire : “Tu es parti si longtemps et tu reviens sans même une paire de chaussures.» C’est une pensée difficile. Moi-même, je n’avais pas envie de rentrer. Mais la Tunisie a fait le choix de ne plus vouloir de nous sur son territoire, et avant d’avoir d’autres problèmes dans ce pays, j’ai préféré prendre la décision de partir.»

Pourtant, malgré la honte affleurante et le constat d’avoir «tout dépensé pour repartir de zéro», Foday refuse de s’avouer vaincu. Il entend bien reprendre son métier de chauffeur en Gambie et se battre pour créer un petit commerce. Si une aide à la réintégration lui est accordée sur place, il compte l’investir immédiatement pour bâtir une activité durable, plus forte que les mirages de la route.

 

Le testament de la route

Riche de ces cinq années de traversée et de dépouillement, l’homme tient à adresser une mise en garde lucide à ceux qui songent encore à partir.

«Si j’ai un conseil à donner à mes frères, c’est de tout faire pour créer quelque chose chez soi. Même avec de très faibles moyens, entreprendre un commerce ou une activité au pays vaut mille fois mieux que de prendre la route. Ce voyage est une loterie : si Dieu vous accompagne et que vous arrivez à destination, vous aurez peut-être une chance. Mais si vous échouez, l’addition est terrible. Vous abandonnez tout ce que vous aviez pour repartir de zéro.»

L’avion a atterri sur le tarmac de l’aéroport Mohammed-V de Casablanca. Les consignes lumineuses s’éteignent et les ceintures se détachent. À l’avant de la cabine, l’agitation reprend aussitôt : les passagers se lèvent, fouillent les coffres pour récupérer leurs objets de valeur, rallument leurs téléphones pour consulter des e-mails d’affaires ou messages de proches. À l’arrière, le temps demeure comme suspendu. Dans quelques heures, après cette escale marocaine, Foday retrouvera la terre gambienne. Sans argent en poche, mais fort de ce bien inestimable : être vivant, après un périple d’une dureté inouïe et des années de privations. Dans ce silence partagé, des dizaines de destins s’apprêtent ainsi à refermer le livre brisé du mirage européen. Ensemble, ils s’avancent vers le plus redouté des voyages : celui du retour chez soi, les mains vides, sans autre boussole que la conviction de devoir repartir de zéro, pour un avenir que l’on espère meilleur.


OIM Tunisie : plus de 21.000 migrants accompagnés depuis 2023

Depuis 2023, plus de 21.597 migrants ont été accompagnés par l’OIM en Tunisie dans le cadre de son programme d’Aide au retour volontaire et à la réintégration (AVRR). Ce dispositif humanitaire vise à garantir un retour dans la dignité, la sécurité et le respect des droits fondamentaux, tout en jetant les bases d’une réinsertion durable au sein des communautés d’origine réparties à travers 41 pays. Pour orchestrer ce mouvement d’envergure, pas moins de 45 vols charters et 1.144 vols commerciaux ont été mobilisés en un peu plus de trois ans.

La dynamique s’est encore accélérée ces derniers mois. Au cours du seul premier semestre 2026, entre le 1ᵉʳ janvier et le 30 juin, l’OIM a assisté 3.295 personnes désireuses de quitter l’impasse pour regagner leur pays. Ces départs, organisés vers 32 destinations distinctes, ont nécessité la mise en place de 5 vols charters et 182 vols réguliers sur des lignes commerciales. Le profil des voyageurs reflète fidèlement la réalité observée dans la cabine du vol AT 571 : une écrasante majorité d’hommes adultes (71%), suivis par des femmes majeures (18%) et des enfants (11%, dont 6% de garçons et 5% de filles). La Guinée représente à elle seule plus du quart des départs (26%), suivie par la Côte d’Ivoire (19%) et le Cameroun (9%).

Selon l’OIM Tunisie, ce complexe mécanique logistique et diplomatique repose sur une synergie constante avec les autorités tunisiennes, les représentations diplomatiques et consulaires des pays d’origine ainsi que les acteurs nationaux. Sur le plan financier, la conduite et la pérennité de ce programme s’appuient sur l’engagement d’un solide réseau de bailleurs de fonds internationaux, parmi lesquels l’Union européenne, l’Autriche, la France, l’Italie, les Pays-Bas, la République tchèque, le Royaume-Uni, la Suisse et la Suède.

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