Au FMI, un moment de vérité : Réformer, négocier pour ne pas sombrer

Par Moktar Lamari, Ph.D,

Your browser does not support the audio element.

Ce que la délégation tunisienne doit comprendre, accepter et exiger aux Assemblées du FMI et de la Banque mondiale qui se tiennent du 13 au 18 avril 2026.
Depuis le 28 février 2026, la guerre USA–Israël–Iran a perturbé les flux pétroliers à travers le Détroit d’Ormuz. Le FMI, la Banque mondiale et l’AIE ont réagi promptement en publiant une déclaration commune engageant leurs institutions à fournir des conseils politiques sur mesure et un soutien financier aux pays les plus exposés. La Tunisie figure en tête de cette liste. Qu’elle le veuille ou non.
Car voici la réalité brutale : la Tunisie est un importateur net d’énergie et de céréales. Chaque dollar de hausse du baril creuse son déficit courant. Chaque tonne d’engrais qui manque pèse sur ses cultures et sa sécurité alimentaire. Et pendant ce temps, ses marges budgétaires sont nulles. La loi de Finances 2026 prévoit un déficit de 6,3 % du PIB et une dette publique projetée à 86,5%. Le record historique absolu du pays.
L’État devra emprunter 27 milliards de dinars rien que pour 2026, soit plus de la moitié de ses recettes fiscales prévisionnelles.  Il n’y a pas de coussin. Il n’y a pas de réserve stratégique. Il y a Washington.
Depuis 2021, la dette publique est passée de 98 à 147 milliards de dinars, avec une projection proche de 157 milliards fin 2026 — une hausse de 60 % en cinq ans.
L’État emprunte pour fonctionner, non pour investir. C’est la définition comptable d’une spirale. Le modèle de croissance tunisien est sous-performé en comparaison régionale, avec un PIB réel qui retrouve tout juste en 2025 son niveau d’avant Covid, malgré les atouts comparatifs du pays.  Quinze ans après la révolution, c’est le coût concret de l’esquive.
Le FMI, la Banque mondiale et l’AIE ne font pas de charité. Mais la conjoncture de guerre au Moyen-Orient leur impose d’agir vite, à grande échelle, en faveur des économies fragiles.
Pour Tunis, c’est une occasion structurelle : accéder à des lignes de liquidité d’urgence, des prêts concessionnels, des appuis budgétaires ciblés, et surtout un signal de confiance qui rouvrirait les marchés internationaux fermés depuis 2019.
La dernière émission obligataire tunisienne sur les marchés extérieurs date de sept ans. Sept ans de silence.
Chaque jour supplémentaire sans accord coûte plus cher que les réformes exigées. Les trois institutions ont elles-mêmes reconnu que le choc est « substantiel, mondial et hautement asymétrique », frappant en priorité les importateurs d’énergie à faible revenu.
La Tunisie est dans cette case — mais cette asymétrie est aussi une carte de négociation : Tunis peut légitimement réclamer des conditions préférentielles, des délais de grâce, des taux bonifiés. À condition de venir à la table avec un dossier crédible.
Voici donc les cinq conditions de réussite que la délégation tunisienne doit s’imposer avant de parapher quoi que ce soit à Washington.
1- Première condition : arriver avec un programme de réformes chiffré, pas des promesses. Le FMI ne finance pas les intentions — il finance les trajectoires vérifiables.
La délégation doit présenter un calendrier précis de réduction du déficit, un plan de décompression des subventions énergétiques, et des jalons mesurables sur les entreprises publiques. Sans tableau de bord clair, Tunis repart les mains vides.
2- Deuxième condition : exiger des protections sociales contractuelles, inscrites dans le texte même de l’accord. Toute conditionnalité d’austérité sans clause de protection des ménages vulnérables est politiquement suicidaire à Tunis. La délégation doit obtenir l’engagement écrit de la Banque mondiale sur les programmes de protection sociale. Ce n’est pas de la faiblesse — c’est de la prudence politique élémentaire.
3- Troisième condition : négocier l’accès aux guichets d’urgence énergétique de l’AIE. Pour la Tunisie, cela signifie accélérer les projets solaires, réduire la dépendance au gaz algérien dont le contrat de transit expire en 2027, et sécuriser ses importations en cas de nouvelle perturbation du Détroit d’Ormuz. Ce travail technique doit commencer maintenant, à Washington, pas dans six mois quand les réserves de change seront sous les trois mois d’importations.
4- Quatrième condition : transparence totale sur les chiffres macroéconomiques, sans exception. Le déficit réel intégrant les quasi-budgétaires dépasse probablement les chiffres officiels. Masquer les données aux équipes du Fonds ne trompe personne — les économistes du FMI savent lire les bilans de la BCT. L’honnêteté statistique est la condition minimale d’une négociation crédible. Cacher la fragilité, c’est hypothéquer la confiance pour des années.
5- Cinquième condition : construire un narratif de souveraineté économique, conjugué à un autre de solvabilité. La Tunisie ne vient pas à Washington tendre la sébile. Elle vient négocier un partenariat de stabilisation dans un contexte de choc géopolitique global. Ce cadrage change tout : les termes, la durée, les contreparties. L’Égypte a obtenu 8 milliards de dollars en 2024 en jouant sa carte géostratégique.
La Tunisie, porte de l’Europe en Méditerranée, dispose d’arguments comparables — encore faut-il les mettre sur la table. Washington n’est pas une humiliation. C’est un miroir.
Ce que la délégation tunisienne verra dedans dépend entièrement d’elle : une nation qui choisit enfin la vérité de ses chiffres et la rigueur de ses engagements — ou un État qui continue de naviguer à vue, en espérant que la prochaine tempête ne soit pas la dernière.
Cela dit, l’opinion publique tunisienne mérite d’être informée, carte sur table, chiffres à l’appui.

Related posts

La diaspora africaine n’a pas besoin de rentrer pour être utile

La frayeur des génocidaires 

Le tourisme pour les étrangers