Avis d’experts : La feuille de route pour réinventer le statut de l’ingénieur

Riche de plus de 100.000 ingénieurs, la Tunisie exporte aujourd’hui ses cerveaux plutôt que son ingénierie. Dans une série de témoignages poignants, quatre figures majeures du monde scientifique et industriel — Maher Kanoun, Kamel Louhaichi, Maledh Marrakchi et Samira Aschi-Smiti — appellent à un sursaut national. Entre valorisation de la recherche, revalorisation des salaires et ambition industrielle euro-méditerranéenne, ils proposent des solutions concrètes pour sortir du sous-développement et redonner à l›ingénieur tunisien la place centrale qui lui revient.
Rencontrés au siège de Réalités en marge de l’interview réalisée avec le président de l’OIT, nos invités nous livrent leurs points de vue.

 

Propos recueillis par Hajer Ben Hassen et Nadia Ayadi

 


Maher Kanoun :

«Défendons la production nationale»

Acteur et dirigeant industriel, Maher Kanoun plaide pour une clarification du rôle stratégique de l’ingénieur en Tunisie et appelle à faire de la souveraineté productive le véritable moteur du développement.

 

Redéfinir et revaloriser le métier d’ingénieur

«La fonction d’un médecin est de soigner, celle d’un avocat de défendre, celle d’un expert-comptable d’auditer. Mais aujourd’hui en Tunisie, le rôle de l’ingénieur reste flou dans l’esprit du grand public. Alors que dans les pays développés, les filières scientifiques et les classes préparatoires attirent les meilleurs profils du baccalauréat pour alimenter les géants industriels (Airbus, Alstom, l’automobile), la Tunisie a longtemps relégué ces études au second plan. La fuite des cerveaux s’explique, d’abord, par ce manque de visibilité et de valorisation. Il est temps de redéfinir clairement sa place au cœur de l’appareil productif.»

 

Produire en Tunisie : l’exigence du modèle des «7M»

« Au lieu d’exporter nos compétences, faisons venir les investissements pour produire sur place et répondre à nos propres besoins ainsi qu’à ceux de la région. Mais pour qu’une unité industrielle réussisse son pari en Tunisie, elle doit maîtriser rigoureusement la règle des 7M :

  1. Main-d’œuvre : des ressources humaines qualifiées et bien formées.
  2. Machines : des équipements modernes et accessibles.
  3. Méthodes : des processus de travail scientifiquement élaborés et efficients.
  4. Milieu : un environnement propice (stabilité du réseau électrique, accès rapide aux puissances requises).
  5. Matière première & Énergie : la maîtrise des coûts et la disponibilité de l’eau.
  6. Moyens financiers : un accès au crédit compétitif (révision et bonification des taux d’intérêt).
  7. Management : un pilotage stratégique de haut niveau.

 

Miser sur le partenariat euro-méditerranéen

« Je défends passionnément le Made in Tunisia. Face à la concurrence asiatique, nos voisins européens doivent impérativement réorganiser leurs chaînes de valeur. Par notre proximité géographique, notre histoire partagée et la qualification de nos cadres, la Tunisie constitue le partenaire idéal pour bâtir une alliance industrielle régionale hautement compétitive. »

 


 

Kamel Louhaichi :

« Nous exportons des compétences, pas de l’ingénierie »

Face à la fuite des cerveaux, Kamel Louhaichi, ingénieur, dirigeant et administrateur d’entreprise, appelle à faire confiance au génie local, à sortir de la posture de simple consommateur de technologies et à miser sur des secteurs d’avenir comme l’ingénierie maritime.

Un ratio d’exception, un déficit de valorisation

Avec 107 000 ingénieurs, la profession représente environ 3 % de la population active tunisienne. Il s’agit d’un ratio de formation exceptionnel à l’échelle internationale, très rarement observé en dehors des grandes puissances comme la Chine. La Tunisie forme ainsi au-delà de la capacité d’absorption immédiate de son marché. Pourtant, cette richesse ne s’accompagne pas d’une valorisation à la hauteur : faute de visibilité et de positionnement stratégique, l’ingénieur reste un acteur de l’ombre, et le pays demeure un utilisateur passif de technologies importées qu’il peine à s’approprier.

 

Oser faire confiance au génie national

Dès les années 1990, une étude menée par l’Institut des études stratégiques (ITES) sur la maîtrise technologique résumait déjà le défi tunisien en un seul verbe : oser. Oser donner sa chance à la compétence locale. Trop souvent, par prudence administrative ou manque d’audace politique, les décideurs préfèrent recourir à des garanties et à des solutions clés en main internationales plutôt que de faire confiance aux capacités de conception de leurs propres ingénieurs. Or, sans cette prise de risque assumée envers nos cadres techniques, aucun saut industriel ne sera possible.

 

Des priorités ciblées

La Tunisie ne peut pas prétendre rayonner sur tous les fronts technologiques simultanément. Elle doit opérer des choix sectoriels tranchés. Avec plus de 1.300 kilomètres de côtes, l’ingénierie maritime et océanographique constitue, par exemple, un gisement de valeur, de souveraineté et de développement encore largement sous-exploité. Pour bâtir l’avenir, il est temps de dépasser la simple posture critique et d’investir avec audace dans ces filières d’avenir.

 


Maledh Marrakchi :

«Il faut en finir avec le mythe de la Tunisie, pays à main-d’œuvre bon marché»

Expert et consultant international en Intelligence Artificielle et Machine Learning, Maledh Marrakchi plaide pour une rupture stratégique : intégrer l’ingénierie au cœur des décisions de l’État et revaloriser dignement les talents locaux.

L’ingénieur au cœur de l’État

Si l’on compare la trajectoire de la Tunisie à celle de nations ayant pris leur envol technologique ces dernières décennies, la différence réside dans des choix politiques majeurs. Il y a 40 ans, la Chine a fait le pari d’injecter des compétences d’ingénieurs à tous les échelons de la décision publique et administrative. Dans les années 1970, la Corée du Sud, alors au même niveau de développement que la Tunisie, est allée chercher ses cerveaux expatriés aux États-Unis en leur offrant des conditions équivalentes pour bâtir l’industrie nationale. Dans les deux cas, le développement a été tiré par une confiance absolue accordée à l’ingénierie.

 

Sortir du piège des bas salaires

Pour retenir nos compétences, la Tunisie doit opérer un changement de paradigme économique. Notre modèle d’attractivité ne peut plus reposer sur l’argument du « faible coût ». Vendre la Tunisie comme un réservoir de main-d’œuvre bon marché est une erreur stratégique : ce qu’il faut vendre, c’est une haute qualification technique et scientifique capable d’apporter une vraie valeur ajoutée.

 

Offrir des conditions de vie dignes

Comment demander à un jeune ingénieur de rester au pays et de contribuer à son développement s’il débute avec un salaire dérisoire de moins de 900 dinars ? Sans la possibilité de se loger dignement, d’acquérir un véhicule ou de projeter une vie de famille, le discours patriotique trouve rapidement ses limites. Retenir nos élites exige de leur accorder la confiance, le pouvoir d’agir, mais aussi le niveau de vie auquel leur excellence leur donne légitimement droit.


 

Samira Aschi-Smiti  :

«Les études de nos chercheurs restent dans les tiroirs»

Directrice de recherche et professeure de biologie à l’Université de Tunis El-Manar, la spécialiste en biotechnologie végétale Samira Aschi-Smiti dénonce le fossé entre la richesse des travaux académiques tunisiens et l’inaction face aux destructions écologiques et industrielles.

Une expertise scientifique ignorée par les décideurs

A titre d’exemple, la mer tunisienne est extrêmement bien documentée par nos scientifiques. Il n’y a pas un seul mètre carré de notre littoral qui n’ait fait l’objet d’une thèse ou d’une expertise poussée. Le drame est que ces connaissances restent trop souvent confinées dans les tiroirs de l’université au lieu d’irriguer la décision publique et l’ingénierie nationale.

L’exemple de la Posidonia oceanica est révélateur. Cette plante marine essentielle qui n’est ni une algue ni une plante terrestre est le véritable bouclier de nos côtes. Elle retient le sable, protège contre l’érosion et abrite les nids des espèces marines. Pourtant, elle subit la destruction méthodique du chalutage anarchique, de la pollution et de l’embellissement artificiel des plages par certains hôteliers qui arrachent ses banquettes de feuilles mortes, ignorant qu’elles empêchent la mer d’emporter le sable.

 

L’urgence d’un dialogue entre ingénieurs, chercheurs et industriels

C’est à la suite du cri d’alarme d’une jeune chercheuse tunisienne à l’international qu’un projet conjoint tuniso-européen a permis de replanter la Posidonie du côté des îles Kuriat à Monastir et à Bizerte. Preuve que les solutions existent. Mais l’ingénierie tunisienne doit désormais contraindre les industriels au respect strict des normes d’épuration. On ne peut plus tolérer que des usines rejettent leurs effluents directement en mer. La sauvegarde de notre écosystème exige une alliance ferme entre la recherche fondamentale, la responsabilité industrielle et la décision politique.

 

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