Sfax : La ville, la voix, l’avenir


Entre puissance économique, urgence environnementale et aspiration à une nouvelle qualité de vie, Sfax se retrouve à un tournant. La ville qui a toujours compté sur ses propres forces doit désormais imaginer un nouveau modèle de développement, sans renoncer à ce qui fait sa singularité.

 

Il existe des villes qui se racontent par leurs monuments, d’autres par leur histoire. Sfax, elle, se raconte d’abord par ses hommes et ses femmes, par leur travail, leur esprit d’initiative, leur capacité à entreprendre, à investir, à produire et à exporter. Elle se raconte par une culture de l’effort et de l’entreprise profondément enracinée, mais aussi par un état d’esprit, celui d’une ville qui a longtemps eu la conviction de pouvoir compter d’abord sur ses propres forces.

Cette énergie constitue l’une des grandes singularités de Sfax. Elle a façonné son économie, son paysage urbain et social, et contribué à faire de la région l’un des principaux moteurs économiques de la Tunisie. Mais elle a également nourri une exigence : voir la ville avancer à la hauteur de son potentiel.

Car Sfax ne se résume pas à son industrie, à son commerce, à ses entreprises ou à ses oliviers. Elle possède aussi une histoire, une mémoire, une culture et une voix. Une voix que l’on reconnaît parfois dès les premiers mots : le parler sfaxien.

C’est pourquoi ce dossier spécial consacré à Sfax ne s’arrête pas aux grands enjeux qui déterminent son avenir. Il s’intéresse également à cette dimension plus intime de l’identité de la ville : son parler, ses expressions, ses sonorités et les particularités linguistiques qui se transmettent de génération en génération. À travers le regard de la linguistique, ce volet propose de découvrir Sfax autrement : par sa langue, qui est elle aussi une mémoire vivante du territoire. Mais cette identité forte se trouve aujourd’hui confrontée à de nouveaux défis.

Derrière l’image d’une ville travailleuse, entreprenante et résiliente, apparaît une réalité plus préoccupante : Sfax s’interroge sur son avenir.

L’eau devient une question stratégique. La pollution et la reconquête du littoral restent des dossiers majeurs. Les transports et l’étalement urbain pèsent sur la mobilité et la qualité de vie. L’économie doit s’adapter aux nouvelles exigences de la compétition internationale et de la transition écologique. L’agriculture, notamment l’oléiculture, doit composer avec le changement climatique. Et, plus que tout peut-être, la ville doit trouver les moyens de retenir sa jeunesse, ses compétences et ses talents.

Ces enjeux ne peuvent plus être considérés séparément. Ils sont liés les uns aux autres et dessinent une même question : quel avenir voulons-nous pour Sfax ?

Une ville qui continue de grandir ou une métropole qui apprend à mieux fonctionner ?

Une économie qui produit davantage ou une économie qui crée davantage de valeur ?

Une ville qui répare les conséquences du passé ou une ville qui anticipe les défis de demain ?

Une jeunesse qui part faute de perspectives ou une jeunesse qui trouve à Sfax les raisons de rester, d’entreprendre et de construire ?

Au fond, la question dépasse les infrastructures, les projets et les chiffres.

Elle touche au destin même de Sfax : comment préserver une identité profondément enracinée tout en inventant la métropole de demain ?

C’est cette Sfax, à la fois puissante, fière, inquiète, entreprenante et en quête d’un nouveau souffle, que nous avons voulu explorer dans ce dossier.

Une ville qui donne beaucoup et qui demande davantage.

Sfax occupe une place singulière dans l’économie tunisienne. Grand centre industriel, commercial et portuaire, terre d’entrepreneurs et de PME, région agricole et oléicole, elle s’est construit une réputation de dynamisme qui ne doit pas grand-chose aux effets de mode. Mais cette réussite a produit une forme d’exigence.

Les Sfaxiens ne demandent pas simplement que leur ville fonctionne. Ils veulent qu’elle fonctionne à la hauteur de son poids économique, de ses compétences et de son potentiel.

C’est là que réside l’un des grands paradoxes de la métropole : une région économiquement importante peut-elle continuer à accepter des insuffisances dans ses infrastructures, ses transports, son environnement ou ses équipements collectifs ?

La question revient dans les milieux économique, universitaire, associatif et au sein de la société civile. Elle renvoie finalement à une interrogation plus profonde : Sfax est-elle réellement considérée comme une métropole nationale ?

Pour l’urbaniste Dr Riadh Haj Taieb, qui observe depuis plusieurs décennies les transformations de la ville et de sa région, le problème n’est pas que Sfax aurait perdu ses forces. «Sfax n’a pas perdu ses forces. Elle est confrontée aux limites du modèle qui a permis son développement.»

Son analyse est sans ambiguïté : le territoire dispose encore d’un tissu entrepreneurial dense, d’une industrie diversifiée, d’une agriculture fortement enracinée, d’universités, de compétences humaines et d’un potentiel portuaire et logistique considérable. Mais ces atouts ne suffisent plus à garantir automatiquement l’attractivité future de la métropole.

Selon lui, le recul de Sfax dans certains indicateurs de développement traduit moins une crise conjoncturelle qu’une accumulation de déséquilibres structurels : eau, environnement, mobilité, urbanisation, infrastructures, emploi, jeunesse et capital humain.

 

L’eau, la nouvelle bataille

Pendant longtemps, la question de l’eau pouvait sembler lointaine pour une ville habituée à composer avec un climat difficile et des ressources limitées. Elle ne l’est plus.

La disponibilité de l’eau est devenue une question économique, sociale, agricole et environnementale. Elle concerne les ménages comme les entreprises, les exploitations agricoles comme l’industrie, et conditionne directement la capacité de la région à poursuivre son développement.

Le projet de dessalement de Sfax Sud constitue, à cet égard, une réponse stratégique. Les données présentées autour du projet évoquent une capacité pouvant atteindre 200 000 m³ d’eau potable par jour. Mais une nouvelle infrastructure ne peut, à elle seule, constituer une politique de l’eau.

Comme le souligne Riadh Haj Taieb, il faut désormais agir simultanément sur l’offre et sur la demande : réduire les pertes, protéger les nappes, améliorer les réseaux, favoriser la réutilisation des eaux et encourager des pratiques agricoles et industrielles moins consommatrices. «L’eau ne peut plus être considérée uniquement comme une question technique, elle est devenue une question économique, sociale, environnementale et territoriale.»

Le véritable changement de paradigme consiste donc à considérer l’eau comme un capital stratégique, à gérer avec la même attention que les infrastructures ou les ressources économiques.

Pollution : la dette environnementale de Sfax

Il suffit de prononcer quelques noms pour mesurer la profondeur du dossier environnemental : SIAPE, phosphogypse, littoral, Taparura.

Pendant des décennies, le développement industriel a accompagné la prospérité de Sfax, mais il a également laissé une empreinte environnementale dont les conséquences restent visibles.

La ville se trouve aujourd’hui face à une contradiction devenue difficilement acceptable : être une grande cité méditerranéenne tout en ayant longtemps tourné le dos à une partie de son littoral.

Riadh Haj Taïeb parle, à ce propos, d’une «dette environnementale».

«Une partie de la richesse produite au cours des décennies passées s’est accompagnée d’une dette environnementale dont les générations actuelles continuent à supporter une partie du coût.» Pour autant, l’ancien responsable municipal refuse d’y voir une fatalité.

La transition écologique pourrait, au contraire, devenir l’un des leviers de la prochaine phase de développement de Sfax : industrie plus propre, efficacité énergétique, économie circulaire, réduction des déchets, valorisation des ressources et développement des énergies renouvelables. Il ne s’agit pas de renoncer à l’industrie qui a fait la force de Sfax, mais de transformer cette industrie.

 

Taparura : bien plus qu’un projet d’aménagement

C’est dans cette perspective que Taparura prend une dimension particulière. Pour beaucoup de Sfaxiens, le projet représente davantage qu’un aménagement urbain. Il incarne la promesse de retrouver la mer, de réhabiliter un espace longtemps dégradé et de créer un nouveau morceau de ville associant espaces publics, logements, activités, loisirs et services.

Il représente surtout une possibilité : changer le rapport de Sfax à son littoral. Mais la durée du projet nourrit aujourd’hui l’impatience. Combien de temps faudra-t-il encore attendre pour que les habitants puissent mesurer pleinement les bénéfices de cette reconquête ?

Pour Riadh Haj Taïeb, la question est aussi celle de l’exécution. «Un projet qui ne se réalise pas à temps finit par devenir un coût pour le territoire.»

Le coût n’est pas seulement financier. Ce sont aussi des emplois qui ne voient pas le jour, des investissements qui tardent, des espaces urbains qui restent sous-valorisés et une attractivité qui stagne.

Taparura ne pourra donc jouer pleinement son rôle que s’il s’intègre dans une vision globale du devenir de la métropole.

 

Aida Kchaou

«Il faut investir dans celles et ceux qui empêchent de salir»

La reconquête du littoral ne peut cependant pas reposer uniquement sur les grands projets. Elle commence aussi par un changement de comportement et par une politique quotidienne de prévention. C’est le sens du témoignage d’Aida Kchaou, activiste environnementale, chef de la  commission de protection du littoral de l’Association de protection et de sauvegarde du village touristique Chaffar, qui porte un regard particulièrement attentif sur l’état du littoral sfaxien.

«Je veux interroger notre rapport à ce que nous jetons sur notre littoral.

Le déchet est devenu presque invisible, alors qu’il est partout : sur le sable, dans les dunes, dans la mer. Ces images cherchent à rendre visible cette violence ordinaire que nous infligeons à un espace qui constitue pourtant une part essentielle de l’identité de Sfax.

Au-delà du constat, cette démarche pose également la question de l’action. Une partie du budget consacré à la propreté devrait être davantage orientée vers le terrain, en renforçant notamment les moyens humains dédiés à la surveillance, au constat et à la verbalisation, particulièrement sur le littoral.

Aujourd’hui, nous consacrons beaucoup de ressources à ramasser ce que nous avons laissé salir. Il faudrait inverser cette logique : investir davantage dans celles et ceux qui peuvent empêcher que l’espace soit dégradé.

Cette démarche rejoint d’ailleurs une réflexion formulée par le critique d’art, lauréat du Prix Sheikh Zayed, Khelil Gouia, lors d’une conférence au Festival international de Mahres, en août 2026, lorsqu’il a évoqué mon travail :

«L’artiste aujourd’hui est devenu quelqu’un qui s’emploie à faire surgir l’image laide du monde. Aïda Kchaou a réalisé une performance dans une décharge et nous a montré le côté répugnant de la ville, et elle a réalisé une esthétique écologique. Les beaux-arts ne sont plus le beau…»

Cette réflexion résonne profondément avec ma démarche : montrer ce que nous ne voulons plus voir, faire émerger l’image de ce que nous avons rendu invisible et transformer cette réalité en une interrogation collective sur notre responsabilité envers notre ville et son environnement.

«Il faut inverser cette logique : investir davantage dans celles et ceux qui empêchent de salir.»

Renforcer les équipes chargées de surveiller, constater les infractions et verbaliser, notamment sur le littoral, devient selon elle une priorité.

Cette vision complète celle de l’urbaniste : la reconquête de Sfax ne sera durable que si elle associe les grands projets à une transformation des usages et des comportements.

 

Une métropole qui circule difficilement

Sfax peut-elle rester compétitive si elle peine à assurer la mobilité de ses habitants et de ses entreprises ?

Le Grand Sfax s’est considérablement étendu. Les activités se sont déplacées, les périphéries se sont développées et les distances quotidiennes ont augmenté.

Mais les infrastructures et les modes de transport n’ont pas toujours suivi cette transformation.

La congestion routière, le stationnement, l’état des routes, les transports collectifs et les déplacements entre le centre et les périphéries ne relèvent plus du simple confort. Ils touchent directement à la productivité urbaine.

Chaque heure passée dans les embouteillages représente du temps perdu pour les salariés, les étudiants, les entreprises et les services. Pour Riadh Haj Taïeb, le défi consiste à sortir d’un modèle urbain de plus en plus dépendant de l’automobile. «Le défi de Sfax n’est pas de devenir une ville toujours plus étendue. Le défi est de devenir une métropole mieux organisée, plus compacte, mieux desservie, plus verte et, surtout, plus agréable à vivre.»

Cela implique de renforcer les centralités existantes, de rapprocher les services des habitants et de développer une mobilité collective efficace et durable.

 

Une ville qui s’est étendue, mais selon quel projet ?

L’évolution spatiale de Sfax illustre l’ampleur du défi. Selon Riadh Haj Taïeb, l’aire urbanisée est passée d’environ 7.000 hectares en 1980 pour la ville de Sfax à quelque 77.000 hectares aujourd’hui pour la métropole.

Cette croissance a profondément transformé les modes de vie. Où construire ? Où habiter ? Où travailler ? Où implanter les équipements ? Comment préserver les terres agricoles ? Comment développer des espaces verts ? Comment éviter que l’étalement urbain ne produise toujours plus de distances et de dépendance automobile ? «Une métropole ne peut pas se contenter de grandir, elle doit savoir où elle va.»

Le véritable défi n’est donc pas de construire une ville plus grande, mais de construire une ville meilleure.

 

Le modèle économique sfaxien à l’épreuve du changement

Sfax a longtemps fait confiance à ses entrepreneurs. Et ils le lui ont bien rendu. Industrie, commerce, agriculture, pêche, huile d’olive, services : le tissu économique s’est développé autour de la diversification et de l’initiative privée. Mais le monde économique a changé.

La concurrence internationale s’est intensifiée. Les coûts de production ont augmenté. Les marchés évoluent. Les exigences environnementales se renforcent. La transition énergétique, la transformation numérique et les nouvelles technologies bouleversent les métiers. La question n’est donc plus seulement : Sfax peut-elle produire ? Elle est désormais : Que doit-elle produire demain, avec quelle valeur ajoutée et avec quelles ressources ?

Riadh Haj Taïeb défend l’idée d’une transformation plutôt que d’une rupture. «Nous devons passer d’une logique de croissance quantitative à une logique de développement fondée sur la durabilité, la résilience,  l’innovation, la connaissance et la création de valeur.»

L’enjeu consiste à rendre l’industrie plus propre et plus intelligente, à développer l’économie circulaire, à valoriser les ressources locales et à faire de l’innovation un moteur de compétitivité.

«La puissance économique de Sfax doit devenir une puissance durable.»

 

L’olivier face au changement climatique

Il existe difficilement une image plus sfaxienne que celle de l’olivier. Mais derrière cette image patrimoniale se trouve une réalité économique considérable.

L’agriculture est confrontée à la sécheresse, à la rareté de l’eau, à l’augmentation des coûts et aux fluctuations des marchés. L’huile d’olive demeure l’un des grands atouts de la région. Mais le changement climatique impose de repenser le modèle. L’avenir ne dépendra pas uniquement des volumes produits. Il dépendra de la capacité à produire mieux et à créer davantage de valeur localement.

Économiser l’eau, moderniser les exploitations, développer l’agriculture de précision, améliorer la transformation, renforcer la qualité, valoriser les sous-produits et développer les marques et certifications constituent autant de pistes pour renforcer la résilience de la filière. L’olivier sfaxien devra ainsi relever un double défi : résister au changement climatique et gagner en valeur ajoutée.

 

La jeunesse : rester, partir ou revenir ?

C’est peut-être la question la plus sensible. Une ville peut reconstruire une route. Elle peut réhabiliter une zone industrielle. Elle peut créer un nouvel équipement. Mais lorsqu’une génération entière considère que son avenir est ailleurs, la perte est beaucoup plus difficile à réparer.

Un ingénieur qui travaille à l’étranger. Un médecin qui ne revient que pour les vacances. Un diplômé qui tente de créer son entreprise. Une jeune femme qui cherche à construire sa carrière. Un entrepreneur qui choisit malgré tout de rester. Ces trajectoires racontent Sfax d’aujourd’hui. La question est donc essentielle : que faut-il faire pour que les jeunes veuillent rester et que ceux qui sont partis aient envie de revenir ?

Pour Riadh Haj Taïeb, l’attractivité ne se limite plus aux emplois. «L’attractivité d’une métropole se mesure également à sa qualité de vie, à ses espaces publics, à sa mobilité, à son environnement, à son offre culturelle et sportive et à sa capacité à créer un écosystème favorable à l’innovation et à l’entrepreneuriat.» Retenir les jeunes n’est donc pas une politique sectorielle. C’est une politique globale de développement territorial.

 

Université, santé, compétences : le capital humain au cœur du futur

Sfax possède un potentiel universitaire, médical et scientifique important. Mais dans une Tunisie confrontée au départ des compétences, la question dépasse largement les frontières régionales. Comment retenir les médecins, les ingénieurs, les chercheurs, les universitaires et les jeunes diplômés ?

Comment faire de Sfax non seulement une ville où l’on travaille, mais une ville où l’on souhaite vivre, apprendre, créer et construire son avenir ?

La réponse passe par les emplois, mais aussi par la qualité de vie, la recherche, l’innovation, la culture, le sport, les services et l’environnement. Une grande métropole se mesure autant à son capital humain qu’au nombre de ses entreprises.

Sfax ne manque pas de projets. Elle manque d’un projet de territoire

Taparura, transport collectif, modernisation du port et de l’aéroport, logistique, équipements sportifs et culturels : Sfax ne manque pas d’idées ni de projets structurants. Mais le véritable enjeu est désormais celui de leur cohérence et de leur réalisation.

La métropole a besoin d’une vision qui articule économie, environnement, eau, agriculture, urbanisme, mobilité, infrastructures, culture, innovation, emploi et qualité de vie.

C’est précisément le sens de la réflexion proposée par Riadh Haj Taïeb autour de Sfax 2040.

«La prospective n’est pas un exercice consistant à prédire l’avenir. Elle consiste à nous interroger collectivement sur les futurs possibles, à identifier les risques, à anticiper les transformations et, surtout, à choisir dès aujourd’hui le futur que nous voulons construire.»

Cette démarche suppose des objectifs mesurables, des échéances, des priorités et une gouvernance permettant de passer de la vision à l’action.

 

Sfax 2040 : une ambition collective

À l’horizon 2040, quelle Sfax voulons-nous ? Une ville qui produit sans dégrader, une ville qui économise son eau, une ville qui se déplace efficacement, une ville qui protège ses terres agricoles, une ville qui retrouve sa mer, une ville qui transforme son industrie, une ville qui attire les talents,  une ville qui donne à sa jeunesse des raisons de rester et une  ville qui innove sans perdre son identité.

Pour Riadh Haj Taïeb, l’ambition pourrait être formulée simplement : «Faire de Sfax, à l’horizon 2040, une grande métropole méditerranéenne durable, intelligente, productive et attractive.»

Une telle ambition ne peut toutefois être portée par une seule institution. Elle suppose la mobilisation des entreprises, des collectivités, de l’université, des institutions publiques, de la société civile et, surtout, de la jeunesse. Car le problème de Sfax n’est pas l’absence d’intelligence, de compétences ou d’initiatives. Le problème est de parvenir à mettre ces forces au service d’une même vision de long terme.

 

Sfax ne doit pas réparer son passé, elle doit préparer son avenir

Après plusieurs décennies consacrées à observer et accompagner les transformations de ce territoire, Riadh Haj Taïeb formule une conviction forte : «Sfax n’est pas condamnée au déclin, elle traverse une période de transition.»

Le modèle qui a fait sa puissance montre ses limites, mais les ressources nécessaires à sa transformation sont toujours là. Ce qui doit changer, c’est la manière de penser le développement. Passer du court terme au long terme. De la réaction à l’anticipation. Des projets isolés au projet de territoire. De la croissance quantitative à la prospérité durable. Et surtout, accepter de poser collectivement la question essentielle : quelle Sfax voulons-nous transmettre aux générations de 2040 ?

L’avenir de Sfax ne se construira pas en 2040. Il se construit maintenant. Sfax demeure l’un des moteurs économiques de la Tunisie. C’est précisément pour cette raison que son avenir ne peut être considéré comme une simple affaire régionale.

L’avenir de Sfax est une question nationale.

Et peut-être la ville ne demande-t-elle plus seulement que l’on parle d’elle. Elle demande que l’on parle sérieusement de son avenir.

 


Regard d’expert

Dr Riadh Haj Taïeb

Le Dr Riadh Haj Taïeb est expert en développement local et planification stratégique, Économiste-urbaniste et docteur en urbanisme et environnement, il a notamment exercé les fonctions de directeur général des services techniques de la municipalité de Sfax. Il a également présidé l’Association de Développement Solidaire de Sfax (ADSS).

Auteur de plusieurs ouvrages consacrés à Sfax, notamment sur la métropolisation, les transports urbains, le changement climatique et la question de l’eau, il enseigne également des thématiques liées à la transition énergétique, à l’économie d’énergie et à l’économie régionale et spatiale.

Son approche de Sfax 2040 repose sur une idée centrale : la ville doit passer d’une logique de réparation à une logique d’anticipation et de transformation.

 

 


 

 

Sfax : Passer de la puissance économique à la puissance de développement

Par Professeur Abdelmajid Khemakhem

Sfax est une ville qui a toujours su compter sur ses propres ressources, ses moyens et ses forces. Ses entreprises, son tissu industriel, son commerce, sa richesse agricole, son port et, surtout, sa remarquable culture entrepreneuriale en ont fait, pendant des décennies, l’un des principaux moteurs du développement de l’économie tunisienne.

Cette puissance économique a cependant toujours contrasté avec des insuffisances persistantes en matière d’infrastructures, de transport, d’aménagement du territoire et, plus largement, de qualité et de salubrité du cadre de vie.

Dès lors, la question qui se pose aujourd’hui n’est plus seulement de savoir combien Sfax produit de biens ou fournit de services. Elle est surtout de savoir comment transformer cette importante capacité de production en un développement territorial continu, durable et équilibré.

 Une force entrepreneuriale à préserver et à soutenir

Sfax se distingue depuis toujours par l’initiative privée remarquable de ses citoyens. L’investissement privé y a occupé une place privilégiée dans le processus de développement économique du territoire et constitue encore aujourd’hui l’un de ses principaux moteurs.

Cette dynamique doit être préservée et soutenue par un effort beaucoup plus important en matière d’investissement public : des investissements additionnels, complémentaires et véritablement structurants.

Une attention renforcée de l’État à l’investissement public dans la région s’impose, notamment pour répondre aux besoins essentiels en eau, électricité et gaz, mais également dans les domaines du transport public, des infrastructures routières et logistiques et de la santé.

Il devient également nécessaire de mettre rapidement sur les rails, de manière maîtrisée et efficace, des mécanismes de financement public-privé permettant la réalisation de grands projets d’aménagement et de développement du territoire.

Le projet Taparura et la gare multimodale illustrent, à cet égard, le type de projets structurants dont Sfax a besoin.

Une vision existe, il faut désormais la concrétiser

Sfax n’a jamais manqué d’experts, de spécialistes, d’universitaires, de chercheurs ou d’études. Depuis plusieurs années, la réflexion sur son développement à long terme, durable et équitable a permis de construire une vision qui dépasse les échéances politiques.

Les orientations stratégiques élaborées dans le cadre de travaux tels que Sfax 2040 et Sfax 2050, fondés sur des études et des analyses objectives réalisées par des experts de haut niveau, constituent un patrimoine intellectuel et stratégique précieux. Ces orientations ont, par ailleurs, été portées à la connaissance des citoyens et de leurs représentants au sein des organismes élus.

L’enjeu n’est donc plus de produire de nouvelles études ou de multiplier les propositions. Il est désormais de passer des idées aux réalisations : traduire cette vision en priorités clairement définies, en projets concrets, en modes de financement adaptés et en calendriers de réalisation précis.

C’est à cette condition que pourra être levé le frein qui, depuis trop longtemps, retarde ou empêche la concrétisation des ambitions de Sfax.

Reconquérir le littoral, transformer l’image de la ville

La reconquête du littoral doit s’accompagner d’une transformation progressive de l’image économique et urbaine de Sfax.

La ville peut parfaitement rester une grande cité industrielle tout en devenant plus propre, plus innovante, plus technologique et davantage ouverte sur la Méditerranée.

Sfax dispose pour cela d’atouts exceptionnels : son université, ses ingénieurs, ses chercheurs, ses compétences et ses entrepreneurs constituent un capital humain considérable pour réussir cette transition.

L’objectif n’est donc pas de changer l’identité de Sfax, mais bien de faire évoluer son modèle de développement sans renoncer à ce qui fait sa force.

Une responsabilité collective

L’État a naturellement un rôle essentiel à jouer dans la réalisation des grandes infrastructures et dans la mise en place des conditions nécessaires au développement.

Mais Sfax doit également mieux coordonner et mobiliser ses propres forces : entreprises, université, collectivités locales, experts, chercheurs, organisations professionnelles et société civile.

La véritable ambition doit être celle d’une mobilisation collective autour d’une vision partagée et d’un même objectif.

La question des prochaines décennies pourrait ainsi être résumée simplement : comment faire de la puissance économique de Sfax une véritable puissance de développement territorial ? C’est tout l’enjeu de Sfax 2050.

Une ville qui donne beaucoup à son pays peut légitimement demander davantage. Mais elle doit aussi se donner les moyens de construire, collectivement, la Sfax qu’elle veut devenir.

Passer des idées aux réalisations. De la puissance économique à la puissance territoriale. De Sfax d’aujourd’hui à Sfax de demain. γ

*Expert en investissement gestion des projets industriels,  Enseignant universitaire, Fondateur de l’Association de Développement Durable de Sfax et Président du Comité des Sages de l’Organisation Nationale des Entrepreneurs.

 


 

Le parler sfaxien : Pourquoi reconnaît-on un Sfaxien dès les premiers mots ?

Par Professeur Abdelmajid Khemakhem

Une identité qui s’entend, une histoire qui se transmet

«Vous êtes de Sfax, n’est-ce pas ?»

La question revient souvent dès les premières secondes d’une conversation.

En Tunisie, peu de façons de parler sont aussi immédiatement identifiables que celle de Sfax. L’accent sfaxien intrigue, amuse, suscite les imitations et nourrit parfois les clichés.

Mais derrière cette reconnaissance presque instinctive se trouve une réalité beaucoup plus intéressante : le parler sfaxien constitue une variété régionale du dialecte tunisien, avec ses propres caractéristiques linguistiques.

Un parler ne se résume jamais à une intonation. Il peut porter une histoire, une mémoire, des pratiques sociales et une relation particulière au territoire.

Une identité qui s’entend

À Sfax, la langue est aussi une signature. Articulation, rythme, prononciation, vocabulaire, expressions et certaines constructions peuvent donner à l’auditeur des indices sur l’origine géographique d’un locuteur. Mais il faut se garder des explications trop simplistes.

Comme le souligne Mehrez Boudia, professeur de grammaire et de linguistique à l’Université de la Manouba, la dialectologie est précisément la discipline qui étudie les différentes formes d’usage d’une langue selon les régions.

Le parler sfaxien doit donc être étudié comme un objet linguistique à part entière, à travers ses caractéristiques phonétiques, phonologiques, morphologiques, syntaxiques, lexicales et sémantiques.

Une histoire inscrite dans la langue

L’histoire de Sfax contribue naturellement à cette singularité. Fondée au IXᵉ siècle sur les vestiges de l’ancienne Taparura, la ville s’est développée autour du commerce, du port, de l’agriculture et des échanges méditerranéens. Ces siècles d’histoire ont laissé leur empreinte sur les pratiques linguistiques.

Le parler sfaxien a conservé certaines caractéristiques anciennes de l’arabe maghrébin tout en évoluant au contact des autres populations, des échanges commerciaux et des transformations sociales. La langue devient ainsi une sorte d’archive vivante.

Des mots, des formes et des sons pour identifier un territoire

Peut-on réellement reconnaître l’origine géographique d’un locuteur simplement en l’écoutant ?

La réponse peut être oui dans certains cas, mais elle exige une analyse scientifique.

Mehrez Boudia donne un exemple particulièrement révélateur à partir du pronom personnel désignant la première personne du singulier, «أنا»(anā), qui peut apparaître sous différentes formes selon les régions : «نا»(nā), «ناي»(nāya), «آني»(ānī), «أنا»(anā) ou d’autres réalisations.

Certaines formes peuvent ainsi constituer des indices géographiques. Le parler de Sfax présente, lui aussi, des caractéristiques phonétiques et lexicales susceptibles de contribuer à l’identification régionale d’un locuteur. Mais l’enjeu dépasse la simple curiosité.

Selon le regard du linguiste, Mehrez Boudia,

«la dialectologie constitue une branche de la linguistique. Elle étudie les différents niveaux d’usage de la langue dans une région donnée».

Pour lui, l’intérêt scientifique de la dialectologie réside notamment dans sa capacité à décrire les dialectes à tous les niveaux de l’analyse linguistique.

Le parler sfaxien mérite ainsi d’être documenté à partir de données réelles et de productions spontanées des locuteurs.

Une telle démarche permettrait de mieux comprendre les liens entre langue, territoire, histoire et identité culturelle, tout en contribuant à la préservation d’un patrimoine linguistique vivant.

Le linguiste insiste toutefois sur un point essentiel : cette étude doit rester à distance des interprétations régionalistes.

Il ne s’agit pas de démontrer qu’un parler serait «meilleur» qu’un autre, mais de comprendre scientifiquement la richesse de la diversité linguistique tunisienne.

Une langue qui résiste

À l’heure des réseaux sociaux, de la mobilité professionnelle et d’une communication de plus en plus nationale et internationale, les jeunes utilisent souvent plusieurs registres : parler régional, arabe tunisien plus standardisé, français et, de plus en plus, anglais.

Pour autant, le parler sfaxien continue de vivre. Il s’entend dans les familles, les cafés, les marchés, les quartiers et jusque dans la diaspora.

Les jeunes peuvent modifier certaines expressions ou atténuer certaines caractéristiques de leur parler selon leur interlocuteur, mais la marque régionale demeure souvent présente.

C’est ce qui fait la force d’un dialecte : il évolue sans nécessairement disparaître.

 

En conclusion

Le parler sfaxien est bien davantage qu’un accent reconnaissable. Il est une mémoire sonore. Il raconte une ville, des familles, des générations et une histoire.

Et si les façons de parler évoluent avec les mobilités et les nouvelles technologies, cette identité linguistique continue de résister.

Car les accents ne sont pas de simples façons de parler, ils sont aussi des cartes d’identité culturelles. γ


Humour — On dit que…

À Sfax, il suffit parfois de dire «Bonjour» pour entendre :
«Tu es de Sfax, non ?»

Comment reconnaître un Sfaxien au téléphone ?
Avant même qu’il dise son nom, on aurait déjà envie de lui demander : «Salut, Sfax !»

Le GPS n’a pas besoin de localisation.
Il entend deux phrases et annonce : «Destination : Sfax.»

À Tunis, un Sfaxien peut essayer de cacher son accent…
Jusqu’à la troisième phrase. Après, c’est fini !

On dit qu’un Sfaxien peut voyager à l’autre bout du monde…
Son accent, lui, rentre toujours le premier.

Le seul accent qui voyage sans passeport ?
Celui de Sfax !

Entre Tunisiens :
— «Tu viens d’où ?»
— «Devine.»
— «Tu as parlé deux secondes… Sfax !»

Clin d’œil

Le parler sfaxien est comme l’huile d’olive de Sfax : authentique, inimitable… et tout le monde prétend le reconnaître dès la première goutte.


Le saviez-vous ?

 

  • Les différentes régions tunisiennes présentent des particularités linguistiques propres.
  • Ces différences concernent la prononciation, mais aussi le vocabulaire, les expressions et certaines constructions grammaticales.
  • La dialectologie étudie ces variations de manière scientifique.
  • Le parler sfaxien constitue un objet particulièrement intéressant pour l’étude des relations entre langue, territoire, histoire et identité.

 


Les combats d’un médecin libre

Entretien avec le Dr Abdelmajid Zahaf   

Médecin dermatologue, enseignant et militant associatif, le Dr Abdelmajid Zahaf a consacré plus de cinquante ans à la médecine, à la santé publique et à la défense des causes humaines. De la lutte contre le VIH/SIDA à la transmission du savoir, son parcours témoigne d’un engagement constant au service des patients et de la société. Dans cet entretien, il revient sur les moments marquants de sa carrière, ses combats associatifs et son regard sur la Tunisie d’aujourd’hui.

Entretien conduit par Nadia Ayadi

 

Votre parcours mêle médecine, engagement associatif et écriture. Comment ces différentes dimensions se sont-elles construites au fil de votre vie ?

Pour être franc, je suis devenu médecin presque par hasard, comme je l’explique dans mon livre. Au fil de mon parcours, je me suis rendu compte qu’il existait un véritable désert dans le domaine associatif. J’ai appris avec le temps qu’avec de la volonté, il est possible de réaliser beaucoup de choses.

Pensez-vous que la médecine doit aussi avoir un rôle social et citoyen ?

Bien entendu. Être médecin est un bonheur, mais c’est surtout une responsabilité. Le savoir acquis doit servir à aider son prochain et à contribuer au bien-être de la société. Le médecin a également un rôle important à jouer dans la lutte contre les grands fléaux qui touchent la population.

Au cours de votre carrière, quelles transformations majeures avez-vous observées dans la relation médecin-patient ?

Entre les années 1980 et 2000, le médecin était souvent perçu comme un véritable sauveur. Il occupait une place centrale auprès du patient, qui lui accordait une confiance et un respect considérables.

Vous avez dirigé ou accompagné plusieurs associations, notamment dans la lutte contre le VIH/SIDA et l’alcoolisme. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous engager dans ces combats ?

Mon engagement associatif est né de situations humaines qui m’ont profondément marqué. Je me souviens notamment d’un patient expulsé d’Allemagne, porteur du VIH, hospitalisé dans mon service. Il s’agissait alors de l’un des premiers cas recensés en Tunisie. Peu après, la lecture d’un article consacré aux ravages du sida en Afrique m’a convaincu qu’il fallait agir sans attendre. C’est ainsi qu’est née l’idée de créer une association de lutte contre le VIH/SIDA.

Au-delà de ce premier déclic, y a-t-il eu des événements qui ont profondément marqué votre engagement ?

Oui, plusieurs. L’un d’eux concernait une femme hospitalisée dans mon service. Elle ignorait que son mari, qu’elle croyait à l’étranger, était lui-même hospitalisé dans un autre pavillon. Le jour où son corps a été transféré à la morgue, elle l’a reconnu par hasard. Nous avons alors compris qu’elle avait été contaminée à son insu et qu’elle était également porteuse du VIH. Cette scène demeure gravée dans ma mémoire.

Un autre événement a-t-il influencé votre vision de la prise en charge des patients ?

Oui. Il s’agissait d’un jeune homme de vingt-trois ans. Après la déclaration obligatoire de sa séropositivité, une enquête fut menée. Le lendemain, il fut retrouvé pendu à un arbre. Ce drame m’a profondément bouleversé et m’a convaincu que la confidentialité devait être une priorité absolue dans la prise en charge des patients.

Vous avez même défendu cette position face aux autorités sanitaires…

Effectivement. Lors d’une réunion à Tunis, un ministre de la Santé m’a reproché publiquement certaines pratiques destinées à préserver l’anonymat des patients. Je lui ai répondu que la responsabilité morale des institutions devait également être interrogée lorsque la confidentialité n’était pas garantie. Cet épisode a renforcé ma conviction que la dignité humaine doit toujours primer.

Selon vous, quel regard la société tunisienne porte-t-elle aujourd’hui sur les personnes vivant avec le VIH ou souffrant d’addictions ?

Malgré les efforts de sensibilisation entrepris depuis les années 1990, la stigmatisation demeure forte. Le VIH comme les addictions restent des sujets tabous dans de nombreux milieux sociaux.

Pensez-vous que certaines causes de santé publique dérangent encore lorsqu’elles touchent à des sujets sensibles ?

Oui. Le manque d’information et de sensibilisation fait que certaines maladies sont encore perçues comme une honte. Les préjugés continuent malheureusement d’alimenter l’exclusion et la peur.

Vous avez été à l’origine des premières tentes de sensibilisation au VIH/SIDA à Sfax. Comment cette initiative est-elle née ?

Face à l’impact croissant de nos actions de sensibilisation, les jeunes membres de l’association ont proposé d’installer une tente d’information en plein centre-ville de Sfax, à Bab Diwan, lors de la Journée mondiale de lutte contre le sida en 1992.

L’initiative a-t-elle rencontré des résistances ?

Oui. Le gouverneur avait initialement refusé d’en assurer le patronage, estimant le projet trop risqué. J’ai accepté d’en assumer seul la responsabilité afin de permettre son lancement.

Que s’est-il passé le jour de l’inauguration ?

Un groupe d’imams est venu demander l’arrêt de l’activité. Nous avons longuement discuté. Je leur ai expliqué que notre objectif était de protéger les jeunes les plus vulnérables et d’accomplir un devoir de santé publique. Le dialogue a finalement permis d’apaiser les tensions.

Quel a été l’impact de cette expérience ?

Le succès fut tel que le gouverneur est finalement venu inaugurer officiellement la manifestation. L’événement a connu un important retentissement, y compris à l’étranger, et a inspiré d’autres initiatives similaires dans plusieurs régions.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire Garder la tête hors de l’eau ?

Tout au long de ma carrière hospitalière, j’ai vécu des situations parfois difficiles et dû prendre des décisions qui allaient à contre-courant. J’ai ressenti le besoin de transmettre ces expériences à mes descendants, mais aussi aux générations futures.

Le titre du livre est particulièrement fort. Que représente-t-il pour vous ?

Il symbolise les défis que j’ai dû surmonter tout au long de ma carrière.

 

Ce livre est-il né d’expériences personnelles, médicales ou sociétales ?

Les trois à la fois. Durant la période de confinement liée à la Covid-19, j’ai enfin trouvé le temps de réaliser ce projet d’écriture qui résume mon parcours personnel, médical et associatif.

En écrivant, avez-vous découvert une autre manière de transmettre ?

Oui. L’écriture m’a permis de mieux me connaître et d’encourager mes confrères à réfléchir sur leurs pratiques et à se remettre en question.

 

Quel message souhaitez-vous laisser aux lecteurs ?

J’aimerais que chacun, particulièrement les médecins, s’interroge sur son quotidien, ses responsabilités et son rôle dans la société.

Vous avez été approché pour occuper de hautes fonctions administratives. Pourquoi avoir refusé ?

Dans les années 1970, il m’a été proposé de participer à la création d’une nouvelle structure régionale de santé. Cette orientation m’aurait conduit vers une carrière administrative et politique, alors que je souhaitais me consacrer à la dermatologie et à l’enseignement.

Qu’est-ce qui vous semblait le plus important : agir au sein des institutions ou préserver votre indépendance ?

Sans hésitation, préserver mon indépendance.

Avec le recul, referiez-vous les mêmes choix ?

Pas forcément. J’ai parfois le sentiment d’avoir fourni énormément d’efforts pour des résultats limités. 

Votre engagement associatif vous a-t-il coûté sur le plan personnel ?

Oui. Il a exigé beaucoup de temps, d’énergie, de déplacements et de sacrifices familiaux.

Avez-vous le sentiment d’avoir payé le prix de votre liberté ?

Absolument. C’est un prix élevé, mais je ne regrette pas d’avoir défendu mon indépendance.

Y a-t-il eu un moment où vous avez failli abandonner ?

Oui, en 2004, lorsque je menais simultanément plusieurs projets majeurs tout en accompagnant les grands changements de ma vie familiale. La charge était devenue considérable.

Dans une époque marquée par les réseaux sociaux et la pression esthétique, comment protéger les jeunes générations du mal-être lié à l’apparence ?

Les réseaux sociaux ont profondément modifié les repères et bouleversé certaines valeurs. L’esthétique occupe aujourd’hui une place excessive dans le vécu des jeunes générations. À titre d’exemple, une jeune épouse, mariée depuis un mois, est venue consulter pour une petite tache pigmentée à peine visible sur la pommette. Au cours de la consultation, il est apparu que son mari l’avait envoyée, l’accusant d’avoir dissimulé cette lésion durant leurs deux années de fiançailles. Il l’avait même menacée de divorce si elle persistait. Ce type de situation illustre à quel point certains conflits ou souffrances psychologiques peuvent désormais naître de détails physiques insignifiants, révélant une profonde évolution des valeurs et des attentes sociales.

Quel regard portez-vous sur la Tunisie d’aujourd’hui ?

La Tunisie traverse une période difficile qui rend les projections vers l’avenir particulièrement incertaines.

Qu’aimeriez-vous transmettre aux jeunes qui souhaitent s’engager sans perdre leur liberté de pensée ?

L’engagement repose sur l’éducation, le sens du sacrifice et le service des autres. Ces valeurs se construisent dès le plus jeune âge.

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes médecins ?

Je les encourage à préserver leur rôle social. Malgré les contraintes actuelles, le bénévolat et l’engagement citoyen restent essentiels.

y a-t-il une rencontre qui a profondément marqué votre parcours ?

Celle d’un homme atteint de lèpre, abandonné à son propre sort dans la palmeraie de Chenini, dans le gouvernorat de Gabès.

Que signifie pour vous «garder la tête hors de l’eau» aujourd’hui ?

C’est avoir le courage de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas, tout en restant fidèle à ses convictions.

Après toutes ces années d’engagement, qu’est-ce qui vous donne encore espoir ?

Les nouvelles technologies et les réseaux de communication facilitent les échanges, la diffusion des connaissances et le partage des expériences.

Finalement, qu’est-ce qui permet à un homme de garder la tête hors de l’eau malgré les obstacles ?

La conviction, l’amour du pays et le sentiment de servir la collectivité. Nous avons une dette morale envers notre patrie et envers les générations qui nous suivent.

Avez-vous aujourd’hui d’autres projets de transmission ?

Je continue à participer aux réunions scientifiques de mon service, à former les jeunes médecins et à intervenir dans des actions de sensibilisation sur le VIH et les addictions.

Comment aimeriez-vous que l’on résume votre parcours en une phrase ?

«Un parcours jalonné d’obstacles, de défis et de sacrifices.» γ

 

 

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