Crise du Sahel : Les répercussions sur la Tunisie

Ce qui se joue depuis un moment au Sahel n’est plus seulement une crise locale, c’est une dégradation systémique — sécuritaire, étatique, humanitaire et géoéconomique — dont les effets peuvent remonter vers l’Algérie, la Libye et, par ricochet, la Tunisie.

Pour Tunis, le risque principal n’est pas une « contagion » militaire directe depuis le Mali ou le Niger, mais une pression accrue sur les corridors migratoires, les trafics, la sécurité frontalière libyenne et l’équilibre socio-politique intérieur.

 

Le cœur du problème : un Sahel plus instable

Depuis plusieurs années, et de façon plus nette en 2025-2026, le Sahel central — surtout le Mali, le Burkina Faso et le Niger — connaît simultanément :

  • l’expansion de groupes djihadistes liés à Al-Qaïda, notamment le JNIM, et à l’État islamique ;
  • l’affaiblissement des administrations civiles hors des capitales ;
  • la multiplication des coups d’État et de régimes militaires ;
  • une rupture de la coopération sécuritaire régionale avec le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et leur regroupement dans l’Alliance des États du Sahel (AES) ;
  • une crise alimentaire, climatique et humanitaire qui alimente déplacements et exodes.

Le Sahel reste ainsi l’un des principaux foyers mondiaux de violence djihadiste. L’Indice mondial du terrorisme souligne que le JNIM continue, en 2026, de menacer gravement l’État malien, notamment à travers une stratégie de blocage économique et d’attaques contre les convois de carburant destinés à Bamako. La crise a déjà déplacé environ 3,48 millions de personnes dans la zone du Sahel central et du Liptako-Gourma à la date de février 2026.

Le fait nouveau important est que les insurgés ne cherchent plus seulement à contrôler des zones rurales isolées, ils démontrent une capacité à asphyxier les centres urbains et les économies nationales. À Bamako, les blocages ou attaques contre les axes d’approvisionnement en carburant ont entraîné pénuries, hausse des prix et perturbations du trafic aérien.

 

Pourquoi le Maghreb est concerné

Les pays du Maghreb ne sont pas les voisins immédiats de tout le Sahel central, mais ils y sont reliés par de grands espaces sahariens peu contrôlables, des réseaux commerciaux formels et informels et surtout, par les routes de transit vers la Méditerranée.

La rupture institutionnelle entre la CEDEAO et l’AES compte particulièrement. Elle ne crée pas à elle seule le djihadisme, mais elle complique le partage de renseignement, les opérations conjointes, le droit de poursuite transfrontalière et la lutte contre les financements illicites. Autrement dit, le vide de coopération peut devenir un avantage stratégique pour les groupes armés et les réseaux criminels.

 

Les répercussions les plus sensibles sur la Tunisie

  1. Une pression migratoire plus durable

La Tunisie peut devenir, davantage encore, une destination de transit ou de séjour forcé pour des migrants et réfugiés venant d’Afrique de l’Ouest, du Sahel, du Soudan ou de la Corne de l’Afrique. Il ne s’agit pas seulement de personnes arrivant directement du Mali ou du Niger : les itinéraires sont complexes, longs et passent souvent par l’Algérie et la Libye.

Des données récentes sur les parcours vers la Tunisie indiquent que plus de 50% des voyageurs interrogés ont transité par l’Algérie et le même pourcentage par la Libye ; 70% ont passé au moins un an sur la route, tandis que 93% rapportaient avoir subi de graves abus ou violations pendant leur trajet. Cela signifie que la Tunisie est exposée non seulement à un enjeu migratoire quantitatif, mais aussi à une population souvent épuisée, vulnérable et dépourvue d’alternatives légales.

Par conséquent, on le voit déjà, certains effets de cette situation sont pénibles pour les Tunisiens. On peut mentionner :

  • une polarisation accrue du débat public autour des migrants subsahariens ;
  • une pression sur le logement, la santé, l’emploi informel et les services municipaux ;
  • des tensions avec les organisations humanitaires et les partenaires européens ;
  • un risque d’atteinte à l’image internationale de la Tunisie si les pratiques de contrôle, d’expulsion ou de refoulement deviennent le centre de controverses répétées ;
  • un rapport de dépendance plus marqué vis-à-vis du financement européen de la gestion migratoire.

Il faut distinguer clairement migration, criminalité et terrorisme : les migrants ne constituent pas en eux-mêmes une menace sécuritaire. En revanche, l’effondrement des protections sur les routes migratoires favorise les passeurs, trafiquants, réseaux de faux documents et groupes criminels, qui exploitent la vulnérabilité des personnes déplacées.

 

  1. Une Libye méridionale plus stratégique —et plus instable

Pour Tunis, la principale interface avec la crise sahélienne est la Libye. Le Sud libyen relie les axes venant du Niger, du Tchad et du Soudan aux villes côtières, aux zones de passage vers l’Europe et à la frontière tunisienne.

Si l’État malien se fragilise davantage, ou si les violences s’étendent au Niger et aux axes transsahariens, les itinéraires de transit peuvent se déplacer ou se densifier vers la Libye. Une déstabilisation accrue de ce pays renforcerait :

  • la circulation d’armes légères et de munitions ;
  • l’économie des passeurs ;
  • les trafics de carburant et de marchandises subventionnées ;
  • les réseaux de recrutement et de financement opérant à travers des frontières formelles mais peu effectives ;
  • les risques d’infiltration de profils criminels ou violents dans des flux par ailleurs majoritairement civils.

Le danger n’est donc pas nécessairement celui d’une colonne djihadiste traversant le désert jusqu’à Ben Guerdane. Il réside davantage dans une écologie de l’insécurité : filières, finance informelle, faux papiers, contrebande, mobilité clandestine, armes et corruption de passages frontaliers.

 

  1. Une menace indirecte pour l’Algérie, puis pour la Tunisie

L’Algérie constitue le premier verrou stratégique du Maghreb face aux dynamiques sahélo-sahariennes. Elle dispose d’une forte profondeur militaire et sécuritaire dans le Sud, mais elle doit surveiller une vaste zone frontalière en contact avec le Mali, le Niger et la Libye.

Les groupes armés ont historiquement utilisé les frontières poreuses avec l’Algérie, la Libye et le Niger comme espaces de repli et de circulation. Le rapport 2026 du Global Terrorism Index note notamment que des combattants avaient fui le Mali vers ces territoires et que le JNIM conserve une capacité de pression sur l’économie malienne.

Pour la Tunisie, un accroissement de la pression sur l’Algérie peut produire des effets indirects:

  • priorité algérienne donnée à la sécurisation du Sud, au détriment éventuel d’autres dossiers régionaux ;
  • intensification du contrôle des mouvements transfrontaliers ;
  • déplacement des routes de contrebande vers l’espace libyen ou tunisien ;
  • coopération sécuritaire tuniso-algérienne plus indispensable, mais aussi plus centrée sur une logique défensive ;
  • vulnérabilité supplémentaire si une crise régionale coïncide avec des tensions économiques, énergétiques ou sociales en Tunisie.

 

Ce qui pourrait être « mal accueilli »

Plusieurs évolutions seraient politiquement et socialement difficiles à absorber en Tunisie et au Maghreb :

  • Une hausse durable de la présence migrante précaire, particulièrement si elle est perçue comme imposée par les politiques européennes d’externalisation des frontières.
  • Une militarisation renforcée de la frontière tuniso-libyenne, avec son coût budgétaire, économique et humain.
  • La montée des économies illicites, notamment le trafic de carburant, de biens, d’armes et de personnes.
  • Un durcissement du discours identitaire et xénophobe, susceptible de fracturer la société et de dégrader les relations avec les pays africains subsahariens.
  • Un accroissement de la dépendance vis-à-vis de l’Union européenne, qui peut chercher à faire de la Tunisie un tampon migratoire méditerranéen.
  • La perte d’opportunités africaines : si le Sahel s’isole politiquement et s’enfonce économiquement, les ambitions tunisiennes de commerce, de services, de santé, d’éducation et d’investissement vers l’Afrique subsaharienne deviennent plus difficiles à concrétiser.

 

Le scénario le plus préoccupant

Le scénario le plus dangereux pour le Maghreb serait une combinaison de quatre phénomènes :

  1. Une dégradation militaire durable au Mali et au Niger, avec des groupes djihadistes capables de contrôler ou de perturber les grands axes économiques.
  2. Une fragmentation persistante entre l’AES, la CEDEAO et les partenaires extérieurs, réduisant la coopération de sécurité régionale.
  3. Un déplacement progressif des flux civils et criminels vers l’Algérie et, surtout, la Libye.
  4. Une Tunisie confrontée simultanément à une pression migratoire, à des besoins économiques internes élevés et à une demande européenne de contrôle accru des départs méditerranéens.

Ce scénario ne signifie pas que la Tunisie est au bord d’une guerre sahélienne, mais il rend plus probable un environnement régional où les problèmes du Sahel — déplacements forcés, trafics, fragilité étatique, radicalisation localisée et compétition géopolitique — se traduisent en Méditerranée par des pressions sociales et sécuritaires difficiles à gérer.

La réponse la plus rationnelle pour Tunis serait d’éviter une lecture uniquement policière du problème : renforcer le renseignement et la surveillance frontalière, oui, mais aussi coordonner étroitement avec l’Algérie et la Libye, protéger les capacités locales d’accueil, démanteler les économies criminelles et refuser que la Tunisie soit réduite au rôle de sous-traitant méditerranéen de la politique migratoire européenne.

 

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